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L'emploi viole les droits humains (Ellerman)

Le site “still laughing at anarcho-capitalism” (https://www.facebook.com/SLANCAP/?h...) partage un texte dont nous avons voulu vous faire profiter. En théorie en tout cas, les droits de l’homme et de la femme s’appliquent dans le champ politique où les représentants doivent chercher l’accord de leurs administrés mais, dans le champ économique, les décideurs et les payeurs ne sont pas les mêmes, ce qui constitue une violation manifeste des droits de l’homme et de la femme.
“L’abolition de la relation d’emploi est une conclusion radicale qui trouvera de fortes résistances sur tous les fronts. Après l’abolition de l’esclavage et la concession de la démocratie politique, les sociétés libérales se targuent d’avoir finalement obtenu le droit aux droits humains. Alors qu’il y a une forte résistance intellectuelle à l’idée qu’il pourrait y avoir des violations des droits humains inhérentes à un système d’économie libérale fondé sur la location volontaire d’êtres humains. Il y a aussi une résistance à reconnaître l’histoire cachée des arguments contractualistes en faveur de l’esclavage et de l’autocratie - et même à reconnaître les contre-arguments liés aux droits inaliénables contre ces contrats. 
Il ne faut pas beaucoup d’effort intellectuel pour comprendre ces arguments. Prenez par exemple l’approche du contrat d’emploi comme le pactum subjectonis (pacte de sujet) sur le lieu de travail. La clé de l’histoire intellectuelle était de comprendre la distinction entre deux types différents de contrats sociaux - une distinction qui a commencé à émerger dans le travail médiéval de Marcel de Padoue et de Bartole de Saxoferrato. D’un côté, il y avait le contrat social dans lequel quelqu’un aliénait et déléguait ses droits à l’auto-détermination d’un souverain. Le souverain n’était pas un délégué, un représentant ou un homme de paille pour le peuple. Le souverain régnait en son nom propre; les gens étaient des sujets. D’un autre côté, il y avait le contrat social comme une constitution démocratique forgée pour assurer les droits inaliénables plutôt que pour les aliéner. Ceux qui manient l’autorité politique sur les citoyens le font en tant délégués, représentants ou hommes de paille; ils gouvernent au nom du peuple.
Maintenant, une fois que l’on comprend cette distinction fondamentale entre les contrats sociaux d’aliénation et de délégation, que nous faut-il comme autre information pour l’appliquer au contrat d’emploi? Est-ce qu’il y a un politologue contemporain qui pense que l’employeur est le délégué, le représentant ou l’homme de paille des employés? Qui pense que l’employeur gère les choses au nom des employés? Cependant, peu de politologues ont souligné ce point évident. 
“Le manager dans l’industrie n’est pas comme le Ministre en politique: il n’est pas choisi par les travailleurs de l’entreprise ou responsable devant eux mais choisi par les partenaires et les directeurs d’une autorité autocratique. Au lieu d’avoir un manager Ministre ou serviteur, d’avoir des gens qui sont les maîtres en dernière instance, on a des gens qui sont les serviteurs et le manager et le pouvoir extérieur derrière lui qui sont les maîtres. Donc, alors que notre organisation gouvernementale est démocratique en théorie, et par l’élévation du niveau d’éducation le devient de plus en plus en pratique, notre organisation industrielle est construite sur une base différente”. 
Et il y a vraiment peu de penseurs de la loi qui ont remarqué l’évidence. 
“L’analogie entre l’État et les entreprises a été agréable aux législateurs américains. Les actionnaires constituaient l’électorat, les directeurs le gouvernement, impulsant des politiques générale et en confiant l’exécution à des officiers ... La soi-disant démocratie des actionnaires est mal conçue parce que les actionnaires ne sont pas ceux qui sont gouvernés par la corporation, ceux dont il faut obtenir l’approbation.” 
Peut-être que la distinction public-privé aide à faire la différence? Est-ce que qui que ce soit pense que les personnes qui jouissent d’une capacité de facto inaliénable à prendre des décisions dans la sphère publique puissent se transformer soudain en instrument de débat dans la sphère privée? 
Comme les réponses sont si manifestement évidentes, la réponse habituelle est apparemment de ne pas y penser. Les penseurs “responsables” ne nagent pas dans ces eaux-là. Non seulement, il y a des plafonds de verre mais des murs de verre qui déterminent les corridors de pensée acceptables. Les penseurs responsables sont équipés de radars mystérieux qui leur permettent de beugler dans les corridors de verre de la pensée orthodoxe sans s’approcher jamais des murs - tout en se voyant comme des penseurs libres, impertinents - même comme sociologues - explorant l’inconnu. Cet instinct en radar, consubstantiel à l’ambiance de nos sociétés, constamment et pour ainsi dire inconsciemment les tient éloignés des murs de verre - loin de toute spéculation irresponsable (à part, peut-être, dans la fougue de la jeunesse avant que l’ambiance de la société n’ait fait son travail) et les maintient dans les allées de la recherche sûre, saine, judicieuse et sérieuse. 
Les penseurs responsables peuvent retomber sur le cadre du consentement ou de la coercition. La démocratie est le gouvernement par le consentement des gouvernés, et les employés donnent leur consentement au contrat d’emploi, donc où est le problème? Hier, il y avait en effet des violations des droits de l’homme par des institutions fondées sur la coercition mais aujourd’hui, nous vivons heureux dans une société libérale où toutes les institutions sont fondées sur le consentement. Oui, même aujourd’hui où il y a certainement des cas de travailleurs exploités, sous payés et même peut-être forcés par leurs employeurs, et ces abus doivent être corrigés. Mais la reconnaissance de tels abus butte en touche quant à la reconnaissance de violation de droit inhérente dans le contrat libre et volontaire de location ou, plutôt, d’embauche d’êtres humains. Telle est la Conscience Heureuse des penseurs progressistes responsables.”

Original:
"The abolition of the employment relation is a radical conclusion that will be strongly resisted on every front. After the abolition of slavery and the acceptance of political democracy, liberal societies prided themselves on having finally gotten human rights right. Hence there is strong intellectual resistance to giving any sustained thought to the idea that there might be an inherent rights violation in a liberal economic system based on the voluntary renting of human beings. There is also resistance to recovering the hidden history of contractarian arguments for slavery and autocracy—and even to recovering the inalienable rights counter-arguments against those contracts. 
Very little sustained thought is necessary to understand the arguments. Take, for example, the approach to the employment contract as the workplace pactum subjectionis. The key to the intellectual history was to understand the distinction between two opposite types of social contract—a distinction that started to emerge in the late medieval work of Marsilius of Padua and Bartolus of Saxoferrato. On the one side was the social contract wherein a people would alienate and transfer their rights of self-determination to a sovereign. The sovereign was not a delegate, representative, or trustee for the people. The sovereign ruled in the sovereign’s own name; the people were subjects. One the other side was the idea of a social contract as a democratic constitution erected to secure the inalienable rights rather than to alienate them. Those who wield political authority over the citizens do so as their delegates, representatives, or trustees; they govern in the name of the people. 
Now once one understands this fundamental distinction between the alienation and the delegation social contracts, what additional information is needed to make the application to the employment contract? Does any contemporary political scientist think that the employer is the delegate, representative, or trustee of the employees? Who thinks that the employer manages in the name of the employees? Yet few political theorists have pointed out the obvious. 
``The manager in industry is not like the Minister in politics: he is not chosen by or responsible to the workers in the industry, but chosen by and responsible to partners and directors or some other autocratic authority. Instead of the manager being the Minister or servant and the men the ultimate masters, the men are the servants and the manager and the external power behind him the master. Thus, while our governmental organisation is democratic in theory, and by the extension of education is continually becoming more so in practice, our industrial organisation is built upon a different basis.'' 
And very few legal thinkers have also noted the obvious. 
``The analogy between state and corporation has been congenial to American lawmakers, legislative and judicial. The shareholders were the electorate, the directors the legislature, enacting general policies and committing them to the officers for execution. . . . Shareholder democracy, so-called, is misconceived because the shareholders are not the governed of the corporation whose consent must be sought.'' 
Perhaps the public-private distinction somehow makes a difference? Does anyone think that the persons who have a de facto inalienable capacity for decision making in the public sphere suddenly morph into talking instruments in the private sphere? 
Since the answers are so blindingly obvious, the usual response is apparently to not think about it. “Responsible” thinkers just don’t go there. There are not only glass ceilings but glass walls that define the accepted corridors of thought. Responsible thinkers are equipped with uncanny radar so they can roar down the glass corridors of orthodox thought without ever getting close to the walls—all the while seeing themselves as brash free thinkers—even as social scientists— exploring the vast unknown. This radar-like instinct, inbred by the ambient society, constantly and almost unconsciously warns them away from the glass walls— away from irresponsible speculations (except perhaps in the pink of youth before ambient society has done its work) and down the avenues of safe, sane, sound, and serious research. 
Responsible thinkers can fall back on the consent or coercion framework. Democracy is government by the consent of the governed, and the employees give their consent to the employment contract, so where is the problem? Yesterday there indeed were inherent human rights violations by institutions based on coercion, but today we happily live in a liberal society where all the institutions are founded on consent. Yes, even today there probably are cases where workers are overworked, underpaid, and even perhaps coerced by their employers, and these abuses need to be corrected. But such acknowledged abuses do not amount to any inherent rights violation in the free and voluntary contract for the renting or, rather, the hiring of human beings. Such is the Happy Consciousness of today’s responsible liberal thinkers."

-David P. Ellerman

Imaginez

Imaginez

Imaginez un pays où ceux qui gouvernent ne sont pas élus et ne le seront jamais

Imaginez un pays où il faut toujours obéir à un gouvernement tout-puissant sous peine de bannissement

Imaginez un pays où le gouvernement décide quand vous pouvez aller à la toilette, ce que vous pouvez faire et ne pas faire,

Imaginez un pays où les gouvernants utilisent le racisme comme méthode de gouvernement, la censure et la propagande comme mode de communication,

Imaginez un pays où les plus brillants sont rabroués ou voués à de viles tâches vénales,

Imaginez un pays où le sexisme est une pratique officieuse mais universelle,

Imaginez un pays où n'existent ni liberté de conscience, ni liberté d'action, ni liberté religieuse ou philosophique,

Imaginez un pays où il faut toujours marquer son accord envers le gouvernement, envers ses pratiques et envers sa légitimité, en public, bien sûr, mais même dans le secret de l'intimité

Imaginez un pays où les opinions contre le gouvernement sont punies de bannissement

Imaginez un pays où les chefs, où le gouvernement ont le droit de vous bannir, à tous moments,

Imaginez un pays où le gouvernement s'amuse à dresser les gens les uns contre les autres, dans une guerre fratricide interminable,

Imaginez un pays où la liberté d'association est très encadrée par le gouvernement, un pays où l'on ne fonde pas une famille sans l'accord (tacite) du gouvernement, un pays où le gouvernement peut décider de vous bannir parce que vous avez un enfant,

Imaginez un pays où la sécurité n'est pas garantie, un pays où vos ressentis, votre vie n'ont absolument aucune importance pour le gouvernement

Imaginez un pays où les habitants doivent dire "merci" au gouvernement tant qu'ils sont tolérés dans ce pays

Imaginez un pays où le gouvernement décide ce que vous faites, comment vous le faites, avec qui vous le faites et dans quels buts vous le faites, imaginez un pays où ce que vous faites appartient au gouvernement.

Quel est ce pays, me direz-vous? C'est votre entreprise. Et qui est le gouvernement? Ce sont les propriétaires lucratifs de votre entreprise.

Bienvenue en emploi.

Considérations VI

Glané sur le net. Nous rappelons que le travail, c'est une énergie, un engagement, une aventure sans lien avec l'abjection, la veulerie, la médiocrité de l'emploi, avec l'esprit de lucre et de soumission.

Depuis que je suis ici je n'ai eu que trois repas chauds, pour le reste je ne mange que du pain. A ce régime on devient un végétarien plus qu'il n'est souhaitable-

Je préfère peindre des yeux humains plus que des cathédrales si majestueuses et si imposantes soient-elles - l'âme d'un être humain ! Même les yeux d'un pitoyable gueux ou d'une fille du trottoir sont plus intéressants selon moi ...

Je suis serré de tous les côtés, le seul moyen d'en sortir est de continuer à travailler avec énergie. Nous serons pauvres et nous souffrirons la misère comme une ville assiégée qui n'entend pas capituler, mais nous montrerons que nous sommes quelque chose ... on est vaillant ou on est lâche -


Vincent Van Gogh "LETTRES A THEO " Anvers Décembre 1885 -

La charte sociale européenne

Cet article est disponible en PDF ici
  • La charte

Nous informons nos aimables lecteurs que 47 pays ont signé la charte sociale européenne en 1961. Cette charte a force de loi dans les pays signataires et stipule, notamment:

  • structure de soins accessible et efficace pour l’ensemble de la population ;
Ceci interdit spécifiquement tout recours à des mutuelles (complémentaires, obligatoires) payantes et imposent un financement de la santé par la seule cotisation (ou par l'impôt).
  • politique de prévention des maladies, y compris garantie d’un environnement sain ;
Ceci interdit spécifiquement toute activité économique, industrielle susceptible de dégrader ledit environnement.
  • élimination des risques en milieu professionnel pour assurer en droit et en pratique la santé et la sécurité au travail ;
  • protection de la maternité.
  • interdiction du travail forcé ;
Ceci exclut toute forme d'esclavage, notamment l'emploi sous la menace du chômage.
  • interdiction du travail des enfants ;
  • conditions de travail spécifiques entre 15 et 18 ans ;
  • droit de gagner sa vie par un travail librement entrepris ;
  • politique économique et sociale pour assurer le plein emploi ;
Tous les pays où le taux de chômage excède les 5% contreviennent à cet article.
  • conditions de travail équitables en matière de rémunération et de durée du travail ;
Ceci implique l'abolition de la rémunération à la tâche, à la force de travail et impose la qualification du travailleur comme source de salaire.
  • protection contre le harcèlement sexuel et moral ;
Ceci impose la fin de la fonction social d'employeur, de son pouvoir sur ses employés: on peut organiser l'activité de production de manière hiérarchique mais personne ne peut s'arroger le droit disposer de la carrière d'autrui puisque ce type de pouvoir permet le harcèlement sexuel et moral.
  • liberté de constituer des syndicats et des organisations d’employeurs pour défendre leurs intérêts économiques et sociaux ; liberté individuelle d’y adhérer ou non ;
Cette liberté est fortement limitée dans certains pays. En Belgique, par exemple, le seuil du nombre d'adhérents pour pouvoir prétendre s'organiser en syndicat rend la création de nouveaux syndicats techniquement impossible.
  • promotion de la consultation paritaire, de la négociation collective, de la conciliation et de l’arbitrage volontaire ;
La consultation paritaire impose la représentation de toute les parties au pro rata de leur importance. Les chômeurs, les retraités ou les invalides doivent, par exemple, être représentés dans toutes les décisions qui les concernent, qu'elle soient relatives aux prestations de la sécurité sociale ou aux cotisations sociales.
  • protection en cas de licenciement ;
Ceci impose d'attacher le salaire à la personne et non au poste de travail.
  • droit de grève ;
  • accès à l’emploi pour les personnes handicapées.
Par ailleurs, la charte détaille les droits humains que les signataires doivent respecter. Ces droits sont eux aussi rarement compatible avec la vente forcée de la force de travail dans l'emploi:
  • protection contre la violence et la maltraitance ;
 La violence du vol du temps des travailleurs par les propriétaires lucratifs est interdites. La maltraitance de la mise en minorité de l'emploi est interdite.
  • interdiction de toute forme d’exploitation (sexuelle ou autre) ;
 Tout surtravail est un vol, toute plus-value liée au travail d'autrui est un vol et sont des formes d'exploitation interdites.
  • protection juridique de la famille (égalité des époux entre eux et vers les enfants, protection des enfants en cas de rupture) ;
Ceci impose un droit à un salaire personnel inconditionnel.
  • droit à la sécurité sociale, à l’assistance sociale et à des services sociaux ;
Cet article est directement violé par le harcèlement institutionnel des chômeurs, en France, en Belgique ou en Allemagne (entre autres).
  • droit à la protection contre la pauvreté et l’exclusion sociale ;

  • Les recours
Nous citons le site de l'organisation (ici, en français)
Organisations habilitées à saisir le Comité :
– Pour tous les Etats qui ont accepté la procédure :
  1. Confédération européenne des syndicats (CES), BUSINESSEUROPE (ex-UNICE) et Organisation internationale des employeurs (OIE).
  2. Les organisations non gouvernementales (ONG) dotées du statut participatif auprès du Conseil de l’Europe et inscrites sur une liste établie à cette fin par le Comité gouvernemental ;
  3. Les organisations d’employeurs et les syndicats de l’Etat concerné ;
  4. – Pour les Etats qui, en plus, acceptent cette possibilité :
  5. Les ONG nationales.
Le dossier de la réclamation doit contenir les éléments d’information suivants :
  1. les nom et coordonnées de l’organisation réclamante ;
  2. la preuve que la personne qui introduit et signe la réclamation est habilitée à engager l’organisation réclamante ;
  3. l’Etat mis en cause ;
  4. les dispositions de la Charte dont la violation est alléguée ;
  5. l’objet de la réclamation, c’est-à-dire le ou les points sur lesquels l’Etat mis en cause n’aurait pas respecté la Charte, ainsi que les arguments pertinents ; avec documents à l’appui.
À bon entendeur ...

  •  Les États signataires
 Albanie, Andorre, Arménie, Autriche, Azerbaïdjan, Belgique, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Chypre, République tchèque, Danemark,
Estonie, Finlande, France, Géorgie, Allemagne, Grèce, Hongrie, Islande, Irlande, Italie, Lettonie, Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Malte, Moldavie, Monaco, Monténégro, Pays-Bas, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Russie, Saint-Marin, Serbie, Slovénie, Espagne, République slovaque, Suède, Suisse, Macédoine, Turquie, Ukraine, Grande-Bretagne,

L'abolition de l'emploi

On m'envoie ce texte anarchisant, vigoureux et rafraîchissant en ligne ici extrait de The Abolition of work. C'est une saine base de réflexion garantie 100% anti-emploi. Nous distinguons autrement les mots travail et emploi mais, derrière un usage différent des mots, il y a une commune dénonciation de l'emploi comme privation de temps, de liberté et de vie.

Extrait
 
Les conservateurs, les ultra-libéraux et les démocrates de gauche qui dénoncent le totalitarisme sont des faux-culs, des pharisiens. Il y a plus de liberté dans n'importe quelle dictature vaguement déstalinisée que dans l'entreprise américaine ordinaire. La discipline qu'on applique dans une usine ou dans un bureau est la même que dans une prison ou un monastère. En fait, comme l'ont montré Foucault et d'autres historiens, les prisons et les usines sont apparues à peu près à la même époque. Et leurs initiateurs se sont délibérément copiés les uns les autres pour ce qui est des techniques de contrôle.

Un travailleur est un esclave à temps partiel. C'est le patron qui décide de l'heure à laquelle il vous faut arriver au travail et celle de la sortie - et de ce que vous allez y faire entretemps. Il vous dit quelle quantité de labeur il faut effectuer, et à quel rythme. Il a le droit d'exercer son pouvoir jusqu'aux plus humiliantes extrémités. Si tel est son bon plaisir, il peut tout réglementer: la fréquence de vos pauses-pipi, la manière de vous vêtir, etc. Hors quelques garde-fou juridiques fort variables, il peut vous renvoyer sous n'importe quel prétexte - ou sans la moindre raison. Il vous fait espionner par des mouchards et des cheffaillons, il constitue des dossiers sur chacun de ses employés. Répondre du tac au tac devient dans l'entreprise une forme intolérable d'insubordination - faute professionnelle s'il en est - comme si un travailleur n'était qu'un vilain garnement : non seulement cela vous vaut d'être viré mais cela peut vous priver de prime de départ et d'allocations-chômage.

Les deux aspects du travail

Nous parlons ici du travail, non de l'emploi qui est une institution capitaliste régie par la propriété lucrative.

Le travail a deux dimensions. Il y a le travail concret qui est l'ensemble des actes, des actions destinés à humaniser la nature, à la rendre habitable par l'intéressé - celui ou celle qui travaille - ou ses pairs. Cette notion du travail est inséparable de la vie, du désir, de l'ambition (plus ou moins honorable, d'ailleurs) ou de l'envie de vie, d'échange social.

Le travail abstrait, par contre, ressortit à la valeur économique, à la valeur d'échange. Cette valeur est construite par les rapports de force sociaux - étrangers à la nature en tant que telle. Cette valeur est liée à la reconnaissance d'une valeur relative produite par un travail concret. Les différences de valeurs relatives produites par du travail concret spécifique construisent la hiérarchie des valeurs économiques, des valeurs d'échange. Le travail abstrait est construit par la valeur sociale, par la hiérarchie sociale des valeurs. C'est là que se joue aussi bien la lutte des classes que la définition d'une société pour elle-même.

Selon une vision marxiste de l'anthropologie, les deux types de travail (concret, lié à la nature et abstrait, lié aux rapports de force sociaux) sont inséparables de l'humanité. L'enjeu est alors de faire bouger les lignes par rapport à la définition du travail abstrait - mais, là, les tactiques envisagées sont aussi multiples que le nombre de dissidences, d'écoles, de chapelles, de mouvements marxistes ou marxisant.

Liberté et évaluation individuelle au travail

Extraits d'un article de L'an O2, de François-Xavier Devetter (ici) sur la liberté individuelle opposée au droit dans le travail (nous soulignons).


Dès lors que les individus sont placés en situation de comparaison ou de compétition, il semble que la rationalité des choix s’amenuisent considérablement… De très nombreux travaux ont montré les dangers liés à l’incohérence des décisions individuelles quand elles concernent des comportements ostentatoires ou positionnels. L’individu a bien souvent besoin d’être protégé contre lui-même… Sur ce point, la question du temps de travail est largement emblématique, (...). La dérégulation des temps de travail (et souvent leur allongement) depuis les années 80 a eu un impact direct sur la hausse des inégalités. Les longues durées deviennent des marques de prestige qui poussent les individus à offrir à l’entreprise une disponibilité toujours plus grande au détriment de leur vie sociale, de leur vie de famille ou de leur santé. A ce petit jeu du hamster dans sa roue, ce sont bien souvent les mêmes (les femmes notamment) qui y perdent le plus… Tandis que les uns gagnent une servitude volontaire plus intense dans ce qui ressemble fort à une victoire à la Pyrrhus, les autres perdent perspective de carrière, rémunération et motivation au travail.

La mise en avant de la liberté individuelle au travail est d’autant plus pernicieuse qu’elle va de pair avec une implication personnelle des travailleurs/ses bien plus grande. Puisque l’individu est amené à choisir un certain nombre de choses, il devient responsable des résultats de ses décisions et de ses éventuels échecs. Cette évolution s’appuie alors sur des dispositifs d’évaluation eux-mêmes plus individualisés. (...)

Les mécanismes de paiement au mérite, de primes individuelles, de gestion personnalisée des carrières se sont largement diffusés. Cette tendance conduit alors à une mise en concurrence des salarié·e·s qui peut aller de la reconnaissance des meilleurs à la stigmatisation des « moins bons »… Loin de se limiter au secteur privé, ce mode de gestion des ressources humaines tend à se diffuser dans le public sous la pression d’un « new public management » avide de mesure de la performance la plus individuelle possible (1).
 Cette façon de rémunérer et d'évaluer le travail fait l'impasse sur les aspects sociaux, socialisés du travail.

Allemagne affamée, Allemagne outragée mais Allemagne libéralisée

Nous apprenons dans Junge Welt (en allemand) que la pauvreté prolifère outre-Rein, entre le plan Hartz IV de mise au travail (pour ainsi dire) gratuite des chômeurs et absence de salaire minimum.



Cette absence de salaire minimum est une spécialité là-bas, ce qui permet, en période de chômage élevé ou quand les conditions de vie des chômeurs sont suffisamment empoisonnées d'embaucher pour (presque) rien.

En 2012, on comptait 16,1% de pauvres en Allemagne (moins de 60% du revenu médian), ce qui correspond à une augmentation de 0,3% en un an.

Le risque de pauvreté est plus élevé chez les femmes (17,7%) que chez les hommes (15,5%).

Les mères célibataires sont 38,8% à être pauvres, les pères célibataires sont également touché par la misère.

Le résultat d'une politique d'euro fort favorable à l'épargnant, d'une politique employiste à outrance (au prix du salaire) se fait voir immédiatement: misère, stagnation et, demain, quand les Hartz IV prendront leur retraite, retour à l'asile pour indigents.

L'huile de palme nourrit l'enclosure à Sumatra

Qu'est-ce que l'enclosure? Au moyen-âge, il y avait des terres communales, des moulins communaux, des fours communaux. Cela n'avait rien à voir avec une quelconque municipalité, avec de quelconques élections dans lesquelles la griserie du pouvoir émousse les amitiés les plus fidèles, non. Il s'agit de propriétés, de biens communs, utilisables par tous.



À l'aube de la révolution industrielle, ces biens communs ont été privatisés à tour de bras. Ceci a eu comme conséquence que les gens devaient louer leur bras pour avoir accès aux fruits de la terre au lieu de travailler eux-mêmes une terre commune pour se nourrir.

L'Angleterre s'est tournée vers l'élevage à ce moment-là: le bétail est un capital qui se transporte mieux, s'exporte mieux et se conserve mieux que les légumes que faisaient pousser auparavant les peasants. Ce phénomène est connu sous le nom d'enclosure (voir Polanyi, La Grande Transformation).

En Angleterre, les paysans sans terre ont eu droit à une allocation misérable de survie (la Speenhamland), allocation payée par les impôts des classes moyennes - qui ont commencé à s'appauvrir - et distribuée par les paroisses. Les misérables après avoir été privés de leur terre devaient se contenter d'une allocation chiche alors qu'ils avaient été des paysans fiers et dignes. Les manufactures naissantes pouvaient embaucher les misérables moins chers puisqu'ils avaient déjà de quoi survivre. C'est ainsi que les classes moyennes ont dû payer les salaires que l'industrie anglaise ne souhaitait pas payer - ce qui a rendu ladite industrie la plus concurrentielle du monde à l'époque, comme vous devez vous imaginer.

Le jour où l'industrie eut besoin de davantage de bras, que croyez-vous qu'il arrivât? Mais oui, les paroisses ont coupé les robinets et les misérables se sont précipités à l'usine pour vendre leurs bras à prix cassé.



Et c'est là qu'en sont nos camarades indonésiens (Basta - en français): dépossédés de leurs terres (enclosure), forcés, du coup, à vendre leur force de travail pour les voleurs de terre que sont des multinationales agroalimentaires.

Ils s'organisent néanmoins et ont un avantage tactique sur nos ancêtres: l'huile de palme nécessite beaucoup de soin, les plants doivent commencer à être remplacés, ce qui place les producteurs en situation de force: le travail est nécessaire. Espérons que les luttes là-bas paient, que le droit puisse prévaloir sur le vol de l'enclosure, que l'emploi ne deviennent pas l'horizon, la perspective ultime pour ces gens, espérons que vainquent le droit, la liberté et la justice, que les communautés retrouvent leur âme, leur terre, leur rythme, leur forme de vie.

Emploi et travail

Qui n'a pas entendu que travail étymologiquement, c'est la torture, le tri pallium? Pourtant, ici, sur la plateforme, nous entendons valoriser cette notion malgré une étymologie peu appétissante.



Quand elle étudie l'activité humaine, Hannah Arendt distingue

- L'animal laborans, celui qui refait les mêmes tâches, organiques, répétitives et vitales inlassablement - nous respirons tous à peu près vingt-cinq fois par minute tout le long d'une existence. Ce type de travail est consubstantiel à la vie, il lui est lié du fait de la nature humaine (je parlais de la respiration), mammifère, animale ou vivante de l'être humain. Nous ne pouvons guère faire l'impasse sur ce type d'activité. Par contre, nous pouvons les délocaliser, en faire supporter la charge par autrui. C'est le ménage assumé par des femmes dont l'existence demeure dans l'ombre, c'est le travail domestique des esclaves puis des employés, ce sont les poubelles ramassées par un personnel sous-payé, méprisé voire ce sont les prostituées qui assument les tâches les plus ingrates, les plus pénibles et les plus fondamentales qui soient.

- L'homo faber, est l'artisan qui réalise, qui invente, qui crée, et ce, quel que soit son domaine de travail, qu'il soit concret ou abstrait, matériel ou immatériel, humain ou mécanique. Pour lui, la notion de 'travail' n'est pas une torture, n'en déplaise à l'étymologie. Le travail lui permet de se réaliser, il est constructeur d'une fierté, d'une identité voire d'une justification sociale. On pourrait nommer la chose ouvrage (mais l'ouvrage implique l'oeuvre, ce qui n'est pas nécessairement le cas du travail de l'homo faber) ou labeur (mais il s'agit alors d'un travail paysan sans rapport avec la richesse potentielle des tâches et de leurs implications affectives et sociales). Paradoxalement, seule cette forme de travail était prisée par les Grecs, c'était la seule à laquelle pouvaient s'adonner sans s'abaisser la noblesse.

Par rapport à ces activités - aussi nécessaires et utiles l'une que l'autre - nous pouvons les organiser de plusieurs façons de sorte que la tâche en soit affectée dans sa nature même.

- L'esclavage réduit l'humain à l'état de propriété lucrative. L'esclave est réduit à un objet dont le propriétaire jouit de l'usus, abusus et fructus. L'usus: il peut en user comme il veut, il peut l'employer à l'envi. Abusus: il peut le détruire, le laisser mourir, le maltraiter et fructus: le propriétaire d'esclave est propriétaire de tout ce que produit l'esclave.

- Le servage a constitué une immense avancée: le suzerain ne conservait qu'une partie de l'usus et du fructus mais perdait tout droit d'abusus. Seules la dîme, la gabelle étaient dues. Seule une partie du fruit de travail du serf était due au suzerain. Le suzerain n'avait pas droit de vie et de mort sur le serf (même si, de facto, c'était souvent presque le cas) . Le serf était chrétien et baptisé et, en tant que tel, était fils, fille de Dieu et méritait quelques égards. Mais le droit de cuissage demeurait, le droit pour le suzerain de choisir les couples, les conjoints à marier dans le cadre du servage. Il pouvait décider qu'un serf ne marierait pas une serve d'un autre suzerain, etc.

- L'emploi (que nous serons tentés de nommer employage par analogie avec les deux autres formes d'exploitation humaine) sous convention capitaliste du travail - et c'est ce qui nous intéresse ici - organise l'activité de manière très particulière.

1. le propriétaire lucratif de l'outil de production n'a ni usus, ni abusus envers l'employé: il ne peut pas le tuer ou l'utiliser comme il le souhaite. Le contrat dans le cadre de la convention capitaliste de l'emploi régit un droit, limite les actes licites, les exigences légitimes de l'employeur envers l'employé. Par contre, contrairement au servage qui avait été une avancée à ce niveau-là, le fructus est pleinement dans les mains de l'employeur.

2. La tâche dans le cadre de l'emploi n'est pas menée pour elle-même, il s'agit, du point de vue de l'employeur, de générer de la plus-value. L'activité est forcément lucrative. Du point de vue de l'employeur, toute activité ressortit à l'ordre de l'animal laborans, à l'ordre de la servitude organique de la survie. Du point de vue de l'employé, il peut y avoir réalisation dans l'emploi, dans l'activité menée dans le cadre de l'emploi, mais cette réalisation peut ne pas se produire. À ce moment-là, l'emploi est l'oeuvre d'un animal laborans oeuvrant pour payer ses factures, parce que 'il faut bien vivre'.

3. Le contrat de travail lie deux parties inégales. L'employé offre l'emploi, il propose une marchandise nommée 'emploi' à un client-patron censé l'acheter, à un patron-demandeur de la marchandise emploi (ou non). Le déséquilibre, c'est que l'employé a un besoin vital de vendre sa force de travail pour pouvoir accomplir les tâches de l'animal laborans alors que le propriétaire lucratif peut se permettre de se passer des services de l'employé. Ce déséquilibre explique pourquoi l'employé, en plus de payer les bénéfices des propriétaires, leur paie aussi l'outil de production finalement via la partie 'investissement' de la valeur ajoutée qu'il produit.

4. Comme le contrat d'emploi a pour but, du point de vue de l'employeur, la création d'une valeur ajoutée, cette logique va affecter tous les aspects des actes liés à l'activité, à la tâche. À l'extrême, on ne demande pas à l'employé de produire quoi que ce soit si ce n'est de la valeur ajoutée susceptible de nourrir les profits de celui qui achète sa force de travail. Travailler mal, beaucoup, dans de mauvaises conditions importe peu dans la mesure où les marges bénéficiaires sont sauvegardées du point de vue de l'emploi.

5. Le rapport au temps est complètement redéfini dans l'emploi. Il ne s'agit pas d'être utile, de bien faire le travail ou d'être soigneux mais il faut être rapide. Plus rapide que la concurrence.

De ce fait, même si la nature de la prestation demandée à l'employé sera de l'ordre de l'homo faber, si les tâches effectuées dans le cadre de l'emploi lui seront agréables, valorisantes ou intéressantes, il demeurera toujours un côté animal laborans, un côté utilitariste à la tâche.


C'est là que nous intervenons, que notre combat pour libérer le travail intervient. Nous voulons libérer la tâche, ce que nous appelons le travail en dépit d'une étymologie à charge, nous voulons laisser libre cours à l'homo faber, organiser de manière humaine, ergonomique, l'animal laborans. Nous sommes même convaincus que, à l'instar de certaines sociétés, on peut organiser toute l'activité selon la modalité de l'homo faber.

Vous constaterez que, pas une fois au cours de ce long article, nous n'avons abordé le problème de la technique, de la technologie. C'est qu'il recoupe exactement ce que nous avons dit: si nous avons une technologie respectueuse des rythmes, des besoins, de la reconnaissance sociale et humaine des producteurs, ils sont de l'ordre de l'homo faber. Ceci peut aussi bien être un simple stylo-plume qu'un ordinateur maîtrisé, objets tous deux d'investissement affectifs du producteur, de créativité. Par contre, une technologie qui congédie la connaissance humaine du processus de production, qui la rend étrangère à la construction de la chose, qui envoie l'activité la plus pointue dans le domaine de l'animal laborans nuit à l'épanouissement du producteur (un simple protocole d'examen d'ergo-thérapie peut suffire à congédier le producteur du processus créatif de l'acte de production). Il s'agit alors d'une technologie qui participe à la prolétarisation de la production, à la dépossession des savoirs utiles à produire, au désinvestissement affectif de cette production - aussi bien par le producteur que par le propriétaires. Ils se retrouvent alors exilés dans leur propre monde, étrangers à leur propre matérialité.



L'emploi en prison

Je vous mets en ligne un article poignant sur ce qu'est l'emploi en prison, citation:


En France, en 2011, 17 497 personnes incarcérées ont exercé une activité professionnelle en prison, soit près d’un tiers de la population carcérale. Le tout sans contrat de travail, par le biais d’un acte d’engagement dont les clauses sont définies par l’administration pénitentiaire et les entreprises. Des salaires entre 20 et 45 % du SMIC, avec une moyenne à quatre euros brut de l’heure, un trimestre sur quatre validé pour la retraite sur une année complète de travail (Le Monde, « Travail en prison, comment ça marche ? », 11/09/12).
Extrait de La Brique.

Nous comprenons le besoin d'activité, d'occupation des détenus - il est partagé par les gens dits libres - mais nous dénonçons la logique de l'emploi, y compris en prison. Nous appelons au salaire, à la reconnaissance de la qualification. Que l'on soit libre ou en prison, peu importe, le droit au travail, c'est-à-dire à une activité, est inaliénable comme l'est le droit à un salaire.

Nous dénonçons les Sodexo, entreprises à actionnaires qui rémunèrent moins de 300€ leurs employés en prison, entreprises qui se gavent sur la situation de ces hommes, de ces femmes.

Nous rappelons que la peine de prison est définie comme une privation de liberté, pas une peine de travaux forcé, pas une déchéance des droits humains, des droits sociaux.

Le chômeur et le fonctionnaire créent le salaire socialisé qu'ils touchent

Cet article est disponible en PDF ici

Que mes courageux lecteurs me pardonnent cette démonstration laborieuse. Il me faut partir des fondements de l'économie politique pour tenter de comprendre ce qui se passe quand un salaire socialisé est touché par un chômeur, un fonctionnaire, un retraité ou un invalide.

1. Il nous faut d'abord distinguer la valeur d'usage et la valeur d'échange. L'économie s'occupe de production de valeur d'échange, non de valeur d'usage. Dans un système capitaliste, l'employé est payé non pour produire des biens et des services (s'il en produit, c'est de manière, paradoxalement, accessoire), il est payé pour produire une valeur ajoutée. Cette valeur ajoutée peut ne correspondre à aucune valeur humaine produite - valeur en terme de besoins ou de désirs matériels ou non.

Prenons l'exemple d'une compagnie ferroviaire britannique quelconque. Avant les privatisations et la divisions des chemins de fer en différentes sociétés par secteur géographique et par domaine d'activité (fret, transport de personne, matériel roulant et infrastructures ferroviaires), la compagnie nationale ne passait pas son temps à faire émettre des factures entre les différentes filiales, entre les différentes subdivision. Globalement, la branche qui encaissait les prix des billets était solidaire de celle qui entretenait le matériel sans qu'aucun déficit n'apparaisse puisque c'était une même entreprise qui menait l'ensemble des activités. Tous les différents secteurs se rendaient mutuellement service sans qu'il y ait facturation. Dans le cadre de la privatisation, les différentes sections se sont mises à se facturer leurs prestations respectives entre elles, en tentant de maximiser leurs recettes (c'est-à-dire les prix facturés) et de minimiser leurs dépenses (c'est-à-dire en faisant la guerre aux salaires des cheminots et en minimisant les frais d'entretien, ce qui a mis la sécurité des usagers et des cheminots en péril), ce qui a créé de la valeur ajoutée sans le moindre supplément d'activité ou de service produit.
La convention du travail porte sur une création de valeur (d'échange) ajoutée, non sur la façon, l'ouvrage ou la réalisation de biens et de services en particuliers. On peut être payé pour saboter, pour abîmer, pour gâcher, pour salir, pour polluer ... ce qui ôte de la valeur d'usage au cadre de vie de la communauté. De sorte qu'un couvreur n'est pas payé pour faire un toit mais pour produire de la valeur d'échange ajoutée par le biais de chantier. Ceci a l'air anodin mais ne l'est pas du tout puisque la logique de la valeur d'usage voudrait que le toit fût correctement effectué alors que la logique de la valeur d'échange exige que l'ouvrage soit réalisé le plus rapidement possible et que les défauts de façon soient couverts par l'assurance ou invisibles.
2. L'emploi est une convention qui rémunère des gens, les employés, contre un salaire. Cette rémunération sanctionne la création de valeur ajoutée que génère leur activité. La valeur ajoutée, c'est le prix moins les frais.

(1) Prix=Frais [ou consommations intermédiaires]+Valeur ajoutée (VA)

La valeur ajoutée est créée par le seul travail (le capital ne crée pas de valeur, essayez d'enterrer une boîte à chaussure remplie d'argent et, au bout d'un an, je vous promets que n'aurez absolument aucune bonne surprise).

Cette valeur ajoutée est constituée
- des salaires (individuels et socialisés)
- des investissements qui ne sont pas assimilables aux dividendes versées aux actionnaires mais qui leur appartiennent puisqu'ils en décident l'affectation et que ces investissements pérennisent la société dont ils sont propriétaire et garantissent les dividendes à terme, alors qu'ils sont produits, comme nous le voyons, par le travail comme valeur ajoutée
- des dividendes reversées aux propriétaires lucratifs comme gabelle, ces propriétaires peuvent être des propriétaires directs, des actionnaires ou des créanciers.

(2) VA = Salaires (ind. et socialisés) + Investissements + Dividendes

3. La totalité des valeurs ajoutées à l'échelle d'un pays constitue le PIB (ou PNB selon qu'on tienne compte respectivement du territoire ou des nationaux).

4. Les salaires sont constitués par les salaires socialisés et par les salaires individuels. Les salaires individuels figurent sur les fiches de paie. Ils sont néanmoins amputés par les TVA sur la consommation.

Les salaires socialisés sont constitués de
- la sécurité sociale financée par la cotisation sociale
- les salaires des fonctionnaires financés par les impôts.

5. Les salaires sociaux ne coûtent rien aux salaires individuels.
Cette notion est peut-être la plus délicate à comprendre dans la démonstration.

Nous avons plusieurs éléments de preuve: quand on rajoute une cotisation sociale ou que l'on l'augmente, l'augmentation se répercute par une augmentation du PIB, pas par une diminution de salaire individuel. Ce cas de figure n'est pas de la science fiction: le taux de cotisation a été augmenté plusieurs fois en France ou en Belgique, il est passé de zéro à trente pourcents à la Libération dans ces pays et plus récemment en Russie ou en Chine: à chaque augmentation du taux de cotisation dans tous ces pays, on a constaté une augmentation du PIB sans jamais constater de diminution des salaires individuels.

D'autre part, quand un salaire individuel est amputé de cotisation sociale (c'est le cas, à des degrés divers, de tous les 'contrats aidés', de tous les contrats 'jeunes' et autres monstruosités anti-sociales), on voit que le salaire individuel n'augmente pas (voire diminue).

6. Les salaires sociaux soutiennent les salaires individuels. Ceci est plus simple à comprendre, plus intuitif. Si les chômeurs ou les retraités perdent toute allocation, ils vont chercher un travail à tout prix - y compris au prix du salaire. Ces malheureux vont inéluctablement pousser les salaires de leurs collègues à la baisse.

7. Les salaires - individuels ou sociaux - sont dépensés quasiment intégralement (contrairement aux dividendes). Un salaire dépensé l'est en tant que valeurs ajoutée de certaines productions. Mettons que je dépense mon salaire-chômage, mon salaire-fonctionnaire ou mon salaire-ouvrier à acheter des machins, l'achat de ces machins solvabilise la création de valeur ajoutée par le travail abstrait, il permet de transformer une production en capital à des entreprises qui, du coup, peuvent tourner.

Petite parenthèse:
En termes marxistes de reproduction du capital, on notera les choses comme suit:
(3) C - M - M' - C'
  Le capital initial est investi en marchandises (y compris de l'emploi, du salaire); il devient d'autres marchandises par la logique de l'emploi, lesquelles sont revendues pour un capital C'. Il est clair que, pour pouvoir vendre M', il faut avoir nécessairement un capital, C', qui est augmenté. Pour que le capital soit augmenté, il faut que la partie réalisée du capital augmente avec
 (4) C'= Investissements + Salaires réalisés
Avec, comme principe, que les bas salaires sont presque intégralement dépensés; réalisés ["réaliser" un capital, c'est le convertir en marchandises] et que seuls les salaires très élevés peuvent épargner - et encore, il est fort improbable que cette épargne ne soit pas finalement pas réalisée à moins d'être un top manager.

De ce fait, quand les salaires augmentent (et nous ne distinguons pas les salaires individuels et les salaires socialisés dans notre raisonnement), la valeur ajoutée au terme du processus de production augmente
(5) M'>M avec C'>C
 
Ça vous paraît incroyable que le client avec son salaire solvabilise la création de valeur par l'activité? Voyez le taux de chômage, voyez la rage avec laquelle la publicité tente de conquérir ledit client, voyez, tenez, par exemple, les sandwicheries qui fleurissent autour des lycées. Sommes-nous dans une économie qui ne produit pas assez ou dans une économie dont le problème est de trouver des marchés solvables pour écouler sa production?


Prix : 100 €
Consommations intermédiaires 80 € Valeur ajoutée 20 €
C.I. 80 € Investissements
5 €
Dividendes
5 €
Salaires socialisés 4 € Sal. individ. 6 €



Les salaires sociaux disparaissent au profit des dividendes au nom de la compétitivité
C.I. 80 € Investissements
5 €
Dividendes 9 € Sal. ind. 6 €



Sous la pression du chômage, les salaires individuels se réduisent fortement
C.I. 80 € Investissements
5 €
Dividendes 12 € S.I.
3 €

La demande baisse, les prix baissent sous la pression de la concurrence


C.I. 64 € Inv, 4 € Dividendes 4 € S.I.
3 €





Prix : 75 €
Fig. 1


8. Quand on met ces éléments ensemble, on constate que le chômeur, le retraité ou le fonctionnaire créent le salaire socialisés qu'ils touchent ou, pour le dire autrement, s'ils cessaient de toucher leurs indemnités, elles iraient d'abord aux dividendes. Comme les entreprises sont en concurrence [sauf quand il y a constitution de monopole ou de marchés captifs mais, pour notre démonstration, nous nous en tenons aux secteurs économiques non protégés] entre elles, elles seraient finalement amenées à diminuer leur taux de bénéfice ce qui ramènerait les valeurs ajoutée à leur niveau de départ diminué des salaires sociaux.

Donc, les gens qui touchent les salaires sociaux les créent. Si on supprime ces salaires sociaux, on ampute le PIB d'autant sans que personne n'en profite.

Il y a mieux: comme les salaires se contractent, si l'on diminue les salaires sociaux, la demande diminue. Comme la demande diminue, la valeur ajoutée totale diminue, ce qui pousse à comprimer les salaires, comme les salaires sont diminués, la demande se contracte, etc.

C'est ce qu'on appelle une crise de surproduction.

Les travailleurs malades assignés à résidence par le patronat belge

Les employeurs applaudissent cet approfondissement du servage employique parce que ce sont eux qui - par l'emploi et le monologue social qu'on a développé autour de lui - contrôlent le travail, nos activités et nos vies. 



Sortons de l'emploi et les employeurs riront moins. Mais cela demande des organisations syndicales et des organisations politiques qui sont capables de retrouver le sens du salaire, le sens de la cotisation sociale (superbrut moins net) comme salaire collectif, partagé - et non redistribué par l'impôt ou la "parafiscalité", concept bien pourri s'il en est.
 

Pas sûr qu'on trouve encore des organisations de ce type en Belgique, ou alors, elles sont vachement discrètes sur ces questions. Terrorisées par la spéculation sur l'emploi ?

Le Vif - Les travailleurs malades assignés à résidence

Emploi et simonie

En ce dimanche où le soleil s'abîme en atermoiements matinaux, je vous propose une saine réflexion sur l'emploi.



Comme le temps appartient à Dieu, l'humain est dépositaire, récipiendaire de ce don.

Et comme la vente d'objets sacrés, d'objets divins, fait l'objet d'une condamnation sans équivoque de la part de l'Église catholique (notamment au deuxième concile de Latran en 1139). L'Église s'est montrée à l'occasion souple sur ses propres pratiques en la matière.

Ergo la vente de temps, propriété de Dieu, est un péché de simonie.

Or, l'emploi rémunère l'humain qui remplit le poste de travail par unité de temps. Il s'agit donc d'une vente de temps.

Donc, et je m'en tiendrai là, l'emploi est un péché de simonie.
L'employeur est également coupable de ce péché puisqu'il achète (et revend avec bénéfice, se rendant coupable d'usure) cette oeuvre sacrée qu'est le temps.

Seule la qualification de l'employé permet la rémunération en dehors du temps.
L'usure ou les dividendes sont une vente de temps et sont condamnables en tant que simonie également.

Au-delà de ces considérations théologiques, nous voulons protéger, préserver, cultiver le temps humain comme une valeur inaliénable, le défendre contre les attaques du temps productif, du temps mercantile, du temps soi-disant utile.

Nous voulons défendre le temps de vivre, le temps de la vie contre les adorateurs du veau d'or, les tenants de la 'compétitivité', du profit et autres fadaises qui confondent lucre et créativité.

Comment reconnaître un patron exploiteur et mauvais payeur

En ces temps 'd'activation', c'est-à-dire de remplacement de l'activité par de l'emploi, en ces temps où tous les producteurs sont sur un siège éjectable, il est bon, en cas d'entretien d'embauche de repérer les signes d'un job pourri, mal payé et envahissant. Nous vous traduisons-résumons l'article de Marta Rosenberg sur le sujet.



1. Les compagnies appellent leurs employés 'associés' - c'est une manière économique de les valoriser autrement qu'en leur payant un salaire

2. Les boîtes qui prétendent être les meilleurs ou atteindre les sommets. Les employés suffisamment payés n'ont pas besoin d'être motivés par ce genre de slogan creux.

3. Attention aux plateaux constitués d'une mer de petits bureaux cubiques avec quelques grands bureaux ostentatoires en verre. Vous risquez de n'y entrer que pour apprendre que votre emploi était temporaire et qu'on n'a plus besoin de vous.

4. Attention aux compagnies dont les parkings sont remplis à 6h30 du matin et à 6h30 du soir. Les gens ne sont pas garés là par amour de la cafétéria.

5. Attention aussi aux pizzas gratuites ou aux tickets offerts. Vous n'avez pas besoin de la compagnie pour vous faire des amis, vous êtes là pour travailler. En se montrant généreuse à bon compte, la compagnie évite de l'être au niveau salarial.

6. Prenez garde aux entreprises dans lesquelles fleurissent les avis genre 'Votre maman n'habite pas ici, nettoyez après votre passage'. Ce sont les gens avec qui vous travaillez qui les ont mis et, au bout de quelques mois, vous risquez de mettre à votre tour des avis.

7. Attention aux entreprises paranoïaques qui poursuivent la faute, considèrent leurs employés comme des fraudeurs. Ce sont des compagnies qui créent des employés fraudeurs, des entreprises qui ont élaboré des systèmes de sécurité.

8. Attention aux entreprises qui vous parlent d'autonomie ou d'indépendance dans leur annonce. Vous risquez de devoir payer votre voiture et de faire des démonstration de système de nettoyage dans des départements à moitié vides.

9. Prenez garde aux entreprises qui embauchent des 'débutants agressifs'. Elles n'engagent pas assez de personnel et le savent.

10. Ne jamais répondre à une annonce genre: 'étudiant, retraité, femmes au foyer à la recherche de rentrées supplémentaires'. La paie est si basse qu'elle ne sera jamais plus qu'une 'rentrée supplémentaire.

11. Méfiez-vous quand on vous propose des avantages en nature. D'une part, les entreprises qui y ont recours paient mal en terme de salaire mais elles considèrent la sécurité sociale comme un avantage en nature.

12. Attention à l'interviewer qui vous parle des problèmes privés des autres employés. Demain, il parlera des vôtres.

Bon courage à toutes et à tous.

Le totalitarisme acéphale de l'emploi

Hannah Arendt décrit le totalitarisme dans le troisième volume de sa trilogie sur l'impérialisme. Nous avons voulu voir dans quelle mesure cette notion pouvait s'appliquer à l'horizon obligatoire et indépassable de l'emploi.

Arendt analyse deux régimes totalitaires: le stalinisme et le nazisme. Faute de documents suffisants relatifs au premier, elle concentre son travail sur le second.



En première lecture, il apparaît que l'emploi n'est pas incarné par un leader charismatique, une figure toute puissante à laquelle l'obéissance, la soumission est acquise. Sauf à s'armer d'une mauvaise foi à l'épreuve des balles, difficile de faire passer pour de telles monstruosités des nains politiques genre Obama, Barroso ou Hollande; difficile de voir les parangons de la logique employiste la plus stricte, les Lagarde, les DSK voire les leaders d'extrême droite, comme des aspirants chefs absolus. Nous considérerons donc l'employisme comme un totalitarisme acéphale, sans tête.

C'est que la soumission à la figure du chef est centrale dans le totalitarisme décrit par la philosophe qui se défendait de l'être.

Par contre, de nombreux traits typiques du totalitarisme se retrouvent dans l'employisme (à des degrés divers). Comme le totalitarisme, l'employisme naît dans une société où les liens sociaux se sont distendus, dans une société d'individus-atomes paumés.

1. L'employiste se déclare victime de 'parasites' qui ont promis sa perte, qui vivent en suçant son sang, compromettent la reprise, la prospérité générale. Ces 'parasites' sont identifiés comme des coûts par l'employiste. Il s'agit des chômeurs, des personnes âgées, des pauvres, des malades ou des fous. Peu importe, ces 'parasites' sont accusés de provoquer la perte du système.

2. Après avoir identifié des groupes sources de tous les maux, l'employiste va s'occuper d'eux. D'abord, on les harcèle, on en fait des citoyens de deuxième classe puis, peu à peu, on les isole, on les met dans des camps. De toutes façons, quoi qu'il arrive, il importe au totalitaire de conserver ce schéma: accuser l'ennemi (toujours à trouver, à inventer) des maux, des malversations dont l'employiste est lui-même coupable. Les actionnaires vont accuser les chômeurs de gagner de l'argent sans travailler; les propriétaires vont associer la rémunération au mérite, les boursicoteurs vont réclamer la fin des salaires (sociaux) inconditionnels, etc.

3. Les théories totalitaires s'articulent autour de l'organisation et de la propagande aux portes du succès. Concrètement, les organes de presse mainstream sont tous inféodés à cette logique, les organisations politiques ou syndicales elles-mêmes réclament ... de l'emploi. La police du défunt État-Nation devra servir à l'application de cette théorie, elle sera doublée de diverses polices sociales chargées de contrôler - ou de sanctionner - le comportement des populations stigmatisées. Ces contrôles s'appliqueront finalement aux populations non directement stigmatisées: les employés seront à leur tour suspectés de frauder, de tirer au flan, de voler leur employeur. Des structures de contrôles seront développées au sein des entreprises parallèlement au contrôle des populations hors du cadre permis.

4. Le totalitarisme fond l'individu dans un être sans qualité, entièrement soumis à la logique totalitaire, cet individu devient masse sans tête, il n'est plus ce qu'il est. C'est précisément ce type d'engagement qui arrive dans le monde de l'emploi, engagement qui génère tant de coûts humains, qui détruit tant d'existences, de potentiels, accessoirement, c'est ce type d'engagement qui rend littéralement les employés malades et qui grève les budgets de la sécurité sociale.

Le totalitarisme est une séduction de la populace, de l'élite aussi bien que du peuple. Cette séduction est attestée par les propos de comptoir aussi bien que par les forums pouèt-pouèt économiques dans les stations helvètes de sport d'hiver huppées.

4(bis). L'acte n'a pas de sens dans l'univers totalitaire, on ne fait rien par intérêt pour la chose ou par intérêt pour la fabrication de la chose, on ne fait rien par curiosité. C'est bien sûr l'ambiance qui règne sur les lieux d'emploi et dans les institutions qui harcèlent les salariés hors emploi. Il faut admettre à tout prix la soumission à l'activité vénale et, dans le cadre de l'activité vénale, rien n'est fait parce que le travailleur veut le faire, tout est fait par soumission à une logique voire à des agents qui incarnent cette logique.

5. À un moment donné, les prétextes de productivité, d'intérêt matériel disparaissent. Les exigences totalitaires deviennent contre-productives. La rentabilité, la soumission à la logique de l'emploi, aux protocoles divers, la prolétarisation de la tâche, de l'encadrement ou de la gestion obèrent la productivité au nom de laquelle elles prétendent agir. Les faibles gains escomptés par le harcèlement des chômeurs ou des employés sont largement dépassés par les frais qu'occasionnent les politiques de contrôle.

6. Les ressources sont gérées sans soin, comme de simples choses à piller (comme, par exemple, le pétrole). Là, il suffit de faire le bilan écologique et humain des quarante dernières années d'employisme au niveau mondial et on est pris d'un vertige. En tous cas, ceci signifie, en particulier, que la vie humaine est considérée comme un moyen par rapport aux fins que se donne le totalitarisme. C'est un dommage collatéral, une perte sans importance. Pour les tenants du totalitarisme, leur vie-même, celle de leurs parents, de leurs proches, n'a aucune importance par rapport aux objectifs, à la soumission totalitaire.

7. Une fois le totalitarisme au pouvoir, il va multiplier les structures décisionnelles concurrentes de sorte que l'arbitraire puisse toujours surgir d'un endroit inattendu. Il n'a y donc pas de responsable, d'autorité qui puisse être interpellée. Seul importe in fine le chef dans le cas des totalitarismes céphales et, dans le cas employiste qui nous occupe, seul importe le triomphe de la logique employiste. Qu'importe si les recettes de compression de la dépense publique ne donnent rien, qu'importe si la déflation salariale ne donne rien, on continue ce qui ne marche pas, on continue malgré la longue liste des pays saignés par ce genre de politique, par la misère de masse qu'elles engendrent.

Dans le cas qui nous intéresse, les médias employiques, les organisations patronales, la superposition des niveaux de pouvoir (État, Régions, Europe, etc.) défausse de toute responsabilité les preneurs de décision. Ils n'ont de toutes façons de comptes à rendre à personne - ce qui explique pourquoi une infime minorité idéologique a seule voix au chapitre, pourquoi les décisions tombent comme les plaies d'Égypte sans personne n'ait pu les prévoir, les prévenir. Le prochain traité plane alors que le dernier n'est pas digéré sans que personne, personne ne l'ait réclamé dans la rue, n'ait voté pour lui à quelque niveau que ce soit. Karel de Gucht nous rassure, ce traité, cette fois promis-juré, va favoriser ... mais oui, l'emploi!

8. Le totalitarisme s'organise par cercles concentriques. Les cadres dirigeants du parti ne fréquentent que les Waffen-SS qui ne fréquentent que les SS. Lesquels se gardent bien de fréquenter autre chose que les SA dont le cercle social se limite strictement aux adhérents du parti. Adhérents qui ne fraient qu'avec des sympathisants. C'est ainsi que, de cercle en cercle, l'horizon social des acteurs impliqués se limite à des acteurs (un peu moins) impliqués. Cette composition de l'univers social cadre la vision du monde des intéressés, ce qui était le but.

Là aussi, nous retrouvons ce type d'organisation concentrique dans les instances de socialisation de l'employisme, dans leur diffusion. Reste à charge du dernier cercle de rendre les idées totalitaires présentables pour le vulgum pecus. Les syndicats, les hommes politiques ou les publicitaires ne ressortent assurément qu'à ce dernier cercle, celui de la (re)présentation de l'idéologie totalitaire.

En premier lieu, des instances de pouvoir plus ou moins obscure - Bilderberg, Gmachin ou Davos. Puis, les dirigeants politiques non élus des instances multinationales (souvent en concurrence, d'ailleurs). Autour, les journalistes et les hommes politiques d'envergure. Ensuite viennent les petites mains de l'ordre totalitaire acéphales, seules en contact avec l'extérieur, les journalistes, les syndicalistes et les bases des divers partis politiques.

Ce type d'organisation se retrouve dans toutes les compagnies privées de quelque importance. Les services se chevauchent dans une hiérarchie concentrique avec, au centre, un système acéphale de profit.

Bien sûr, l'idéologie totalitaire est vécue par chacun dans sa chaire. Ce sont les corps et les âmes des individus qui sont cassés, soumis dans l'emploi, mais on leur habille une idéologie présentable: pour être plus productifs, pour demeurer compétitifs, parce que l'argent, ça se mérite, etc. Ces propagandes de masse ont une efficacité qu'il ne nous faut pas sous-estimer. Il importe avant toute chose de conserver sa liberté de penser et d'agir.

9. Le totalitarisme organise une vision du monde dans laquelle des 'nuisibles' doivent être retirés au nom de lois naturelles - il est d'ailleurs curieux qu'il faille, au nom de la nature, améliorer ce que la nature a fait mais passons. De même, la rémunération qui exclut des 'nuisibles' doit-elle être appliquées au nom de 'lois naturelles'. C'est que le libéralisme, convention capitaliste de l'emploi se donne pour naturelle, pour inéluctable, elle donne pour indiscutable des choix politiques 'naturels'. Mais, magie, n'oubliez pas que d'autres pays, d'autres civilisations ont fait, font et feront d'autres choix que ceux présentés comme 'inéluctables' parce qu'ils sont 'aussi naturels que la gravitation'. Contentons-nous d'évoquer ce qui constitue l'essentiel de la pensée politique employiste: There is no alternative, connu sous son acronyme TINA.

Croire que l'exclusion, la condamnation dans une société prospère à des tâches stupides, répétitives, à la soumission à la rapidité est une malédiction 'naturelle' aussi insurmontable que l'effet Doppler, c'est se condamner à accepter ses propres chaînes, à les voir comme quelque chose d'insurmontable.

Nous rappelons que l'économie résulte de choix humains, que d'autres choix génèrent une autre économie. De la même façon, le type de production, la façon d'organiser la production humaine, les tâches sont eux aussi des situations liées à des choix.

10. La terreur d'État envahit les régimes totalitaires. De temps en temps, des grands messes, impressionnantes, écrasantes, sont mises en scène alors que, dans l'intimité, tous craignent un ordre arbitraire, violent. Dans le cas de l'employisme, les salons de l'emploi sont de piètres grands messes comparé aux JO ou aux quelconques championnats divers et variés, aux événements commerciaux alors que tous craignent pour leur emploi, pour leur argent, pour leurs vieux jours, alors que tous craignent le chômage, la misère, l'exclusion sociale.

Mais un totalitarisme est faible car il ne tient que par l'idéologie (et par la soumission au chef, sans objet en l'occurrence). À nous d'inventer d'autres visions du monde, qui permettent la liberté de chacun, qui permettent l'existence sociale de tous, qui rejettent le rejet et libèrent le formidable potentiel humain (certes impossible à évaluer en terme de PIB, mais ceci est une autre histoire).

Esclavage, le Brésil en passe de faire aussi bien que le Qatar

Dans un article précédent, sur l'esclavagisme au Qatar, nous vous faisions part des pratiques étranges des employeurs locaux: pas de paie, ouvriers entassés dans des camps, conditions d'hygiène épouvantables, utilisation de créanciers véreux, etc.



Mais, au championnat des patrons ladres et affameurs, la compétition est serrée et le géant sud-américain marque assurément un point puisque les autorités ont dû affranchir 111 travailleurs soumis à des conditions proches de l'esclavage. Travailleurs originaires du sud-oeste, apprend-on dans l'article.

Il n'y a pas que la construction de stades olympiques qui est touchée dans ce pays puisque le textile est lui aussi gangrené par ces pratiques éminemment employiques.

L'article:

America Latina - Rétablissement de l'esclavage au Brésil?

Nous nous dressons contre toute exploitation de l'homme par l'homme. Les excès de l'employisme en révèlent la nature profonde, vicieuse, ignoble, moralement indéfendable. Nous appelons à l'abolition de l'esclavagisme, bien sûr, et à l'abolition de sa version modernisée, l'emploi.

Nous prônons le salaire et l'activité, nous voulons libérer l'un et l'autre du carcan de l'investisseur.

Ce qu'ils font à l'un d'entre nous, ils le font à chacun d'entre nous.