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Socialisme ou barbarie?

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En regardant récemment un reportage d'Al Jezira sur l'esclavage en Angleterre1, une réalité s'est imposée à l'esprit. Indépendamment des choix éditoriaux de la chaîne qatarie peu portés à interroger les pratiques en la matière dans les pays du Golfe, des calculs politiques plus ou moins tordus qui peuvent présider au choix du cadre, il m'apparaissait comme une évidence que tous les esclaves dont il était question dans ce reportage étaient des employés forcés, non rémunérés, c'est-à-dire des esclaves qui travaillaient pour produire des marchandises à prix, des biens ou des services – en l'occurrence, dans le reportage, du cannabis et du nettoyage de voiture – pour des patrons, c'est-à-dire des propriétaires lucratifs. L'esclavagisme en Angleterre – qui concerne 30.000 personnes, donc, toujours selon le reportage – frappe donc des secteurs de l'économie capitaliste. Il ne s'agit pas de relations féodales, de liens liges ou de traces de l'ancien régime. Il s'agit d'entreprises avec des profits, des investisseurs, des chiffres d'affaire, etc. Comme les esclaves des plantations qui produisaient des marchandises à prix vendues selon des règles et des pratiques capitalistes, les esclaves anglais actuels ne s'inscrivent que dans l'économie capitaliste.


Malheureusement, c'est, au fond, le programme, l'ambition de nos dirigeants actuels. Il faut réduire les coûts salariaux, c'est-à-dire, en poussant peu à peu les choses à l'extrême, rétablir l'esclavage sous des formes plus ou moins assumées. Nous y sommes déjà, en fait. Les entreprises avec des esclaves sont en concurrence avec des entreprises avec des employés. Si les coûts de production sont moindres avec des esclaves, le monde politique nous explique, au nom de la concurrence et de la compétitivité, qu'il faut une modération salariale et un assouplissement du droit du travail. Peu à peu, de réforme en réforme, sous la pression de la concurrence, c'est bien l'esclavage capitaliste qui finit par s'imposer si l'on prolonge la tendance.

C'est que, depuis près de quarante ans maintenant en Europe, les politiques entendent préserver ou restaurer le taux de profit des entreprises, le retour sur investissement des investisseurs en réduisant peu à peu les droits sociaux du monde de l'emploi. Sous la pression d'un chômage de masse qui ménage les intérêts des actionnaires, le temps de travail augmente, les heures supplémentaires ne sont plus payées, les salaires stagnent ou diminuent et les statuts se précarisent. Là où une famille de classe moyenne pouvait se contenter d'un salaire dans les années soixante, il lui en faut deux aujourd'hui pour une qualité de vie comparable. Là où les conventions collectives et l'extension des prestations sociales apportaient de solides garanties sur l'avenir, il faut compter aujourd'hui sur des carrières précaires où même la solvabilité des ménages devienne problématique pour trouver un logement.

Si ce mouvement ne cesse pas, il n'y a pas de raison pour que l'ensemble des producteurs européens ne se retrouvent dans des conditions dignes de celles des esclaves. Il n'y a pas de limite à la cupidité des propriétaires d'entreprise – aussi sympathiques soient-ils à titre individuels, pas de limite non plus à la pression de la concurrence. Comme ces politiques de guerre aux salaires, de réduction des coûts diminuent la demande en biens et services en comprimant lesdits salaires, elles contraignent le monde de l'entreprise à produire à moindre coût, c'est-à-dire à faire … une guerre au salaire. C'est dire que non seulement les patrons qui ont la fibre esclavagiste exploitent leurs employés mais, par le truchement de la concurrence même les patrons les plus humanistes y sont contraints. Ce cercle vicieux déflationniste induit une crise économique et plonge les producteurs dans la misère, dans la famine.

Mais il n'y a pas de plancher. D'abord, on fait sauter la semaine de quarante heures (puis celle de cinquante, puis de soixante, etc.), puis le droit du travail, puis la protection sociale, puis les salaires socialisés, puis les limites d'âge, puis les barèmes salariaux, puis le droit d'association. On peut voir les os des producteurs blanchir les champs, on peut voir des malheureuses proposer des prestations sexuelles pour deux pommes-de-terre pourries, on peut voir les enfants enfermés à la mine. Il n'y a absolument aucune limite comme l'attestent les témoignages sur le XIXe anglais.

L'accumulation ou la socialisation


Cette voie de l'accumulation de quelques-uns amène une baisse du taux de profit comme l'avait souligné Rosa Luxemburg. Elle avait aussi souligné que cette voie amènerait soit à la barbarie – les enfants qui travaillent, la fin du droit du travail, etc. - soit au socialisme, c'est-à-dire, a minima, à la socialisation des moyens de production.

La socialisation des moyens de production, c'est la démocratisation des outils de production, c'est l'abolition de la propriété lucrative et l'avènement de la propriété d'usage des producteurs. Bien sûr, les esprits chagrins diront qu'une telle perspective est chimérique et qu'elle n'abolira pas toutes les contradictions qui traversent le corps sociale.

Si la seconde objection paraît difficilement contestable, elle n'en rend pas pour autant la perspective de la barbarie plus désirable. Reste la première, la question de la possibilité du socialisme compris comme socialisation des moyens de production. Cette perspective s'inscrit aussi bien dans un déjà-là (que l'on pense aux coopératives ou à la partie de la valeur ajoutée générée sans employeur, sans pression à la productivité à travers la sécurité sociale) que dans l'utopie en tant que perspective du corps social dans son ensemble. Cette notion d'utopie renvoie à d'autres utopies, politiques celles-là qui ont triomphé aux XVIIIe et XIXe siècles, portées par les Lumières.

L'avènement de l'utopie du droit et de la démocratie


Le Roi-soleil décidait de tout. Il pouvait en toute légitimité condamner ou gracier qui il voulait. La justice n'était pas affaire de loi – ou plutôt, quand des lois existaient, le principe souverain leur prévalait – mais c'était une affaire de personnes, de relations interpersonnelles avec le roi, ses représentants ou avec le seigneur ou l'ayant-droit local. Alors qu'elle pouvait être taxée d'utopique au départ, l'ambition politique des Lumière a remisé ces pratiques dans les livres d'histoire. La notion de droit a constitué une petite révolution. Alors que
auparavant, la décision de justice était question d'arbitraire, la loi s'instituait en universel individuel. Tous les individus étaient jugés à l'aune d'une même loi. À partir de ce moment-là, le corps politique n'évaluait plus les mérites ou les turpitudes de tel ou tel individu. Il s'est mis à légiférer, c'est-à-dire à chercher des lois qui puissent s'appliquer à l'ensemble du corps social et à en évaluer la pertinence à l'usage ou a priori, selon ses propres convictions.

C'est dire que la notion de loi et celle de nation (au sens très large de corps politique doté de législateurs universels) ont été inventées à partir d'idéaux et qu'elles se sont imposées au terme de luttes politiques et de rapports de force sociaux. Elles ont rendu le droit civil à la fois universel dans ses formulations – le crime est puni pour tout le monde, il est poursuivi quelles que soient les convictions du criminel – et profondément individuel dans ses applications puisqu'il a toujours été appliqué à des individus. La prison condamne l'individu en fonction d'un loi, l'amende doit être acquittée par icelui, etc.

L'économie des Lumières


Les grandes révolutions des Lumières ont chamboulé la pratique du droit quand elles ne l'ont pas créée. Pour autant, il reste un domaine dans lequel les Lumières ont échoué à universaliser le droit, c'est celui de l'économie. La démocratie contrôle et légifère sur les mœurs, sur les contrats civils, sur les normes sanitaires mais elle s'arrête aux frontières de l'entreprise et du PIB. La question du socialisme ou de la barbarie pose pourtant cette question d'extension et d'universalisation du droit à la sphère économique comprise au sens large. Pour reprendre l'esprit du droit civil, une socialisation de l'économique doit être universelle en son principe et individuelle en son application. Les deux exemples d'ébauche de ce qui est à entreprendre s'inscrivent de manière inégale dans ce paradigme des Lumières.

Alors que la sécurité sociale tend à être universelle dans son principe, elle est, de toute façon, individuelle dans son application puisque les prestations sont versées à des individus mais elle tend à être universelle dans son principe dans la mesure où les droits ouverts par la sécurité sociale sont universels et non individuels. De la même façon que tous les justiciables bénéficient universellement de la protection de la justice à titre individuel, la sécurité sociale doit être universelle mais ses droits doivent être ouverts à titre individuel. Conditionner les droits de la sécurité sociale à la rectitude d'un parcours professionnel, c'est comme si on conditionnait le droit d'être défendu du vol à sa propre probité : ce serait non seulement inapplicable mais cela saperait les bases philosophiques-mêmes du droit, c'est-à-dire l'universalité en principe et l'individualité en application.

Mais la sécurité sociale n'est qu'une partie du salaire. Or, c'est l'ensemble de l'économie qui devrait appliquer les principes de droit et de démocratie. Et c'est là que l'autre expérience de démocratie économique que nous avons mentionnée, les coopératives, peut avoir force d'exemple. Voyons comment on pourrait appliquer les principe du droit et de la démocratie à l'ensemble de l'économie.

L'économie, c'est
  • la valeur ajoutée produite chaque année – qui devrait donc, pour suivre les principes du droit, être attribuée démocratiquement, être universelle en principe et individuelle en application. La distribution de la valeur ajoutée entre les salaires (qu'ils émargent d'un employé ou d'un prestataire) et les investissements doit être décidée par le corps social, librement, par l'ensemble des individus qui le composent
  • les outils de production. Ils doivent être tous, par principe universel, gérés par leurs propriétaires d'usage. La notion de propriété lucrative ne peut être conservée puisqu'elle est une négation du droit et de la liberté des individus, des collectifs de travail et du corps social dans son ensemble au seul profit des propriétaires lucratifs
  • la nature de la production, ses modalités d'organisation et la gestion des ressources naturelles communes. Elles doivent être déterminées par les intéressé(e)s

Ces principes de démocratie économiques sont ceux qui sont pratiqués dans les coopératives. Un homme, une femme, une voix. Ils ne sont donc pas, eux non plus, de l'ordre des utopies irréalisables puisqu'ils fonctionnent déjà à plus ou moins grande échelle.

La voie de l'esclavage, celle que Luxemburg appelait la barbarie, n'est pas inévitable puisque des pistes concrètes d'extension du droit, de la démocratie à la politique existent. Que l'on nomme l'universalisation de ces pistes « socialisme » ou non ne change pas grand-chose à l'affaire. Si nous ne devenons pas des êtres de droits en économie comme nous le sommes devenus en politique, nous risquons de redevenir des esclaves, de perdre la Lumière qui nous reste.


La main invisible

Il ne faut jamais perdre de vue que, alors que Adam Smith s'émerveillait de la "main invisible" du marché, de sa prodigieuse efficacité, des millions d'humains subissaient le joug bien visible, lui, de l'esclavage.

L'esclavage contribuait de manière décisive à l'essor de l'industrie textile anglaise en réduisant les "coûts de la main d’œuvre" (déjà!) dans la production de matières premières. Il a permis une accumulation gigantesque puisque, sur la valeur ajoutée créée par les esclaves, aucun salaire n'était consenti.

Le modèle de la "main invisible" doit toujours être accompagné de l'infographie ci-dessous. De même, la "main invisible" du 21e siècle implique des conditions de travail assimilables à l'esclavage au Mexique, en Chine, au Pakistan, à Hong-Kong, en RDCongo, au Maroc, au Bangladesh, dans tous les pays de la péninsule arabe, en Colombie, en Honduras (par exemple) et, qui sait, demain, avec l'aide des créanciers, de leur main bien visible, en Europe ou aux États-Unis.

Ce qu'ils font à l'un(e) d'entre nous, ils nous le font à toutes et à tous.

315 années, 20.528 voyages et des millions de vies.
slate.fr

Les enfants de la Belle Époque

Le site de laciudadelosmineros partage des photos d'enfants de la mine du début du XXe siècle avec des commentaires en espagnol (ici).

Voici certaines de ces magnifiques photos avec des commentaires traduits.

En mémoire de ces enfances volées, en mémoire de nos soeurs et de nos frères qui, aujourd'hui encore, subissent cette violence, en mémoire de nos camarades martyrisés par l'emploi, par la faim, par la peur, par la souffrance physique. En mémoire de ces corps broyés, de ces yeux éteints. Nous ne pardonnons pas, nous n'oublions pas.




Adolescentes mineurs aux États-Unis en 1906-08. Ces enfants présentent des signes précoces d'âge.


En 1912, ces enfants nettoient les mollusques pêchés en mer en Caroline du Sud (États-Unis).



Un petit ramoneur anglais (le travail des enfants de moins de 9 ans en usine a été interdit en ... 1933 en Angleterre).







Des souffleurs de verre en Angleterre, toujours, au tournant du siècle.






Au milieu d'adultes en Virginie (USA), 1909




Sans pain ni toit, New-York, 1890


Des enfants mineurs dans le Chili du tournant du siècle.

Réflexion sur la violence

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  • Introduction

Prenons la scène du syndicaliste interviewé par le présentateur du 20h. La violence avec laquelle ce journaliste somme le syndicaliste licencié après des années de concessions et des mois de lutte d'expliquer sa violence envers les pots de fleurs dans l'entrée de son usine à l'occasion d'un mouvement de grève oblige le syndicaliste à modifier le cadre du débat pour évoquer la violence sociale dont il est l'objet (voir ici, ou, encore plus fort, ici).

Nous avons là trois formes de violence.

Violence I: Le mépris du hors cadre


Le journaliste incarne la violence du mépris d'une caste dirigeante envers les dominés. Au nom d'une prétendue neutralité sociale, il enjoint au dominé de s'expliquer sans devoir, lui, expliquer sa position de quelque manière que ce soit. 
Les dominants maîtrisent les médias, leur langage et le cadre dans lequel les syndicalistes ont l'occasion de s'exprimer. Cette domination mielleuse, cet horizon d'évidence est peut-être la forme la plus perverse, la plus efficace de violence car la victime de violence est exclue du cadre de pensée, en tant que point de vue et en tant que subjectivité. Le dominé est marginalisé, animalisé, réifié dans un entre-soi de moqueurs bourgeois assis sur des certitudes violente. C'est de cette violence dont il est question dans Le dictionnaire des idées reçues, de Flaubert ou dans Mythologies, de Barthes. Les deux auteurs français démontent les a priori bourgeois sur lesquelles s'appuie la violence de la domination.

Violence II: La violence sociale


La violence sociale à laquelle fait allusion le syndicaliste est celle du travailleur qui est dépris de son destin professionnel. 


Il doit accepter la fermeture de l'usine comme il a dû accepter de se taire, lui qui y travaille toute sa vie, quand cette usine a ouvert, quand il s'est agit de déterminer ce qui y serait produit et comment. La violence sociale, c'est le fait d'être traité en mineur économique dans le collectif de production dont on fait partie, c'est le fait d'être prolétarisé, d'avoir un livret ouvrier ou un CV, c'est le monopole de la propriété lucrative qui nous prive de liberté. Car la violence sociale repose toujours sur la privation du droit de propriété d'usage des ressources communes (l'enclosure) et sur la propriété lucrative des outils de production.

Violence III: La violence sur les corps


La violence physique, enfin, dont furent victimes les malheureuses plantes fait écho aux deux premières violences: faute de pouvoir décider de son destin, faute de pouvoir même exprimer la violence de cet exil intérieur, le corps se débat et pose des actes de rages, d'impuissance. 
Cette violence traverse également les innombrables conflits que génère immanquablement l'accumulation capitaliste. Les industriels réalisent alors leurs profits, la valeur accumulée se détruit et les États, dans le chaos apocalyptique de la guerre, tente de réaliser leur production, de sécuriser et d'étendre leurs marchés. Mais les soldats sont tous des prolétaires, rongés par la peur, sans raison de classe de se battre contre des bougres avec qui ils partagent ce point de vue de classe.

Les trois violences ne sont pas du même ordre mais elles sont liées. La violence du mépris de classe naturalise, légitime la violence sociale. La violence physique, quand elle est le fait du prince, appuie les deux premières formes de violence et, quand elle est le fait du dominé, elle tente de les renverser dans une réaction légitime à la menace sur la dignité.

Pour autant, la violence n'est pas toujours payante en terme politique. Par contre, les changements politiques radicaux se font rarement sans la pression populaire, sans une forme ou une autre de contre-violence.

  • Friot et la violence de la valeur économique

Pour Bernard Friot, la valeur peut être comprise sous deux aspects. La valeur d'usage correspond à un travail concret, à la réalisation concrète d'un bien ou d'un service incarné alors que le travail abstrait crée une valeur abstraite qui atteste un rapport de force, une violence sociale. L'attribution de valeur économique à un bien ou un service n'est pas naturelle, elle est l'objet de rapports de force, de pouvoir entre les êtres humains. 

La modalité même d'attribution de valeur économique a tout à voir avec la violence sociale. L'économiste dégage deux types de création de valeur économique, deux façons d'organiser la violence sociale des valeurs économiques. 

La convention capitaliste du travail correspond à la violence sociale de la propriété lucrative, du temps et de l'accumulation. Les prolétaires sont dépossédés de leur propriété d'usage, de leur temps et des richesses qu'ils produisent. 

Par contre, la convention salariale du travail concentre la violence sociale dans les degrés de qualification des travailleurs. Ces degrés reconnaissent une participation à la création de valeur économique par la société et sont susceptibles d'être le siège de lutte, de tensions. La qualification personnelle est ensuite sanctionnée par un salaire attaché à la personne.


  • Lordon et la violence du désir

Entre les désirs de l'employé et de la logique de profit, il y a toujours un décalage. Ce décalage que l'économiste résume par l'angle alpha atteste l'écart irréductible entre la puissance désirant du sujet-producteur et de la logique productive induite par la violence sociale. Le management s'attache à nier cette violence (le désir de l'employé doit être réductible au désir de l'entreprise), à la transformer en attachement (l'employé doit être fidèle à l'entreprise, il doit lui être attaché alors que cette entreprise ne ressent rien puisqu'elle est conduite par un corps d'actionnaires vénaux). L'écart entre les désirs personnels et les désirs attendu par l'encadrement et par l'entreprise incarne d'autant mieux cette violence que l'employeur détient le monopole de la reconnaissance sociale de la légitimité économique.

  • Engels et la violence institutionnelle


Pour Engels, ce sont les infrastructures économiques qui déterminent les superstructures sociales, religieuses ou politiques. Pour faire simple, c'est le moulin à vent qui donne le Moyen-Âge et non la religion, l'organisation sociale ou les enjeux politiques qui donnent le moulin à vent.

Résumé de l'extrait:

La société ante-capitaliste s'organise en gens (mot latin signifiant la famille, prononcé avec le "g" de garage et le "en" comme "haine" et le "s"), en groupes de familles élargies, en tribus. Au moment où l'évolution technique de la production agricole permet la sédentarisation, les champs, les cultures et l'échange, de ce fait, entre gentes.

La sédentarisation a rendu la main d’œuvre nécessaire, ce qui a ouvert la voie de l'esclavage. La maîtrise du fer a amené la division du travail entre artisan et paysans et, avec elle le commerce. Le commerce a fait apparaître les riches et les pauvres et, avec cette stratification sociale, l'apparition de la famille comme unité économique de la société. La division du travail fait aussi apparaître les commerçants, intermédiaires parasites entre les producteurs. Cette organisation du travail rend les anciennes institutions tribales caduques. Elle lui substitue l'État - et ses élections bourgeoises - en intermédiaire soi-disant neutre.

Le développement de la production dans toutes les branches - élevage, culture, artisanat, domestique - permit à la force de travail humaine de créer plus de produits que n'en exigeait son entretien. En même temps, il augmentait la somme de travail journalier qui incombait à chaque membre de la gens, de la communauté familiale ou de la communauté isolée.

L'acquisition de nouvelles forces de travail devint utile. La guerre les fournit [Engels lie les formes deux et trois de la violence dès l'origine]: les prisonniers de guerre furent réduits en esclavage. La première grande division sociale du travail accru la productivité du travail, donc de la richesse. Elle étendit le champ de la production [la création de richesse sociales est liée à la violence sociale et physique](...). De la première grande division sociale du travail, jaillit la première division de la société en deux classes: maîtres et esclaves, exploiteurs et exploités.

(...)

La même cause qui assurait autrefois la prédominance de la femme dans la maison, c'est-à-dire son emploi exclusif au travail ménager, cette même cause assurait désormais l'autorité de l'homme: celui-ci était tout, l'autre, un complément insignifiant.

(...)


Le fer permit [ensuite] de cultiver de plus grandes étendues de terre et de défricher d'immenses espaces boisés. Il donna au travail manuel un instrument d'une dureté et d'un tranchant dont pas une pierre, pas un autre métal ne pouvait fournir l'équivalent. 

(...)

La richesse se développait rapidement, mais comme propriété individuelle. Le tissage, la métallurgie et les autres travaux manufacturiers, qui se distinguaient de plus en plus les uns des autres, créèrent une différenciation croissante des branches de la production. (...) Une activité si variée ne pouvait plus être exercée par les mêmes individus: la deuxième grande division du travail s'opéra, le travail artisanal se sépara de l'agriculture.

(...)

Avec la division de la production en deux grandes branches: l'agriculture et l'artisanat, naît la production destinée expressément à l'échange, la production de marchandise, ainsi que le commerce, non seulement à l'intérieur de la tribu, ou avec ses voisins, mais déjà par mer.

(...)

À côté de la distinction entre hommes libres et esclaves apparaît la distinction entre riches et pauvres. C'est une nouvelle division de la société en classes que provoque la nouvelle division du travail. L'inégalité entre chefs de famille selon les richesses dont chacun est propriétaire privé fait disparaître l'antique communauté villageoise. (...) La terre labourable fut assignée aux familles privées d'abord temporairement, plus tard de façon définitive. Sa transformation intégrale en propriété privée s'opéra graduellement et parallèlement avec la transformation du mariage syndiasmique en monogamie. La cellule familiale commençait à devenir l'unité économique de base de la société.

(...)

La guerre qui autrefois n'était déclarée que pour se venger des offenses ou pour étendre le territoire devenu trop étroit, fonctionne maintenant comme moyen de pillage. Elle devient une industrie permanente. 

(...)
 [L]es organes de l'organisation gentilice se détachent progressivement de leur racine - le peuple, la gens, la phratrie, la tribu - toute l'organisation gentilice se transforme en son contraire: d'une organisation de tribus établie en vue de régler librement leurs propres affaires, elle devient une organisation destinée au pillage et à l'oppression des voisins. Parallèlement à cette transformation, les organes de la volonté populaire deviennent des institutions indépendantes dont la raison d'être est la domination exercée sur le peuple et son oppression. 

(...)


[La civilisation] s'ouvre par un nouveau progrès de la division du travail. Dans une période barbare inférieure, les hommes ne produisaient qu'en vue de leurs propres besoins. L'échange n'intervenait que rarement et portait sur des produits qui se trouvaient par hasard en surabondance. 

(...)

La civilisation consacre et développe toutes les formes antérieures de division du travail. Elle accentue notamment l'opposition entre la ville et la campagne (d'où dérive la possibilité pour la ville de dominer économiquement la campagne, comme dans l'antiquité, ou pour la campagne d'exercer la même prédominance sur la ville, comme au Moyen-Âge). Et elle ajoute une troisième division du travail qui lui est propre, et qui a une importance décisive: elle enfante une classe qui ne s'occupe plus de la production, mais de l'échange des produits, exclusivement: les marchands.

(...)

Voici que, pour la première fois, apparaît une classe qui, sans prendre part d'une façon quelconque à la production, en acquière la direction complète et asservit économiquement les producteurs, qui se fait l'intermédiaire indispensable entre deux producteurs et les exploite tous les deux. (...) Tant que dure la civilisation, elle est appelée à recevoir de nouveaux honneurs et à exercer une domination croissante sur la production - jusqu'au jour où elle produit enfin elle-même quelque chose: les crises commerciales périodiques.

(...)

Les institutions gentilices étaient nées d'une société qui ne connaissait point d'antagonisme internes et elles n'étaient adaptées qu'à une pareille société. Elles ne disposaient d'aucun moyen de contrainte en dehors de l'opinion publique. Maintenant, au contraire, nous sommes en présence d'une société qui, en vertu des conditions générales de la vie économique, dut se diviser en hommes libres et en esclaves, en riches exploiteurs et en pauvres exploités, d'une société qui non seulement est impuissante à résoudre ses antagonismes, mais doit les accentuer de plus en plus. Semblable société avait seulement le choix entre deux solutions: ou bien vivre en état de lutte ouverte, permanente, opposant ses classes entre elles, ou bien se placer sous l'autorité d'une troisième puissance qui, planant en apparence au-dessus des classes en guerre, paralyserait les actes de violence et ne permettrait à la lutte des classes rien de plus que des affrontements soi-disant légaux sur le terrain économique. Les institutions gentilices avaient vécu. Elles avaient succombé sous la pression de la division du travail et de son produit, la division de la société en classes. Elles furent remplacées par l'État.

Engels, Théorie de la violence, 10/18, 1972, pp. 228-233.

Stage

Nous vous partageons une image de Social Class Inequality (ici, en anglais).




Traduction :

- 5,7 millions de jeunes sont au chômage en Europe (23,7%)

- 4,5 millions de diplômés et d'étudiant effectuent un stage chaque année en Europe

Les stages sont devenus une condition pour obtenir un emploi comme s'ils comblaient le fossé de compétences entre la formation académique et le métier, mais, bizarrement, la majorité de ces stages ne remplit pas cet objectif.

- 59% des stagiaires ne sont pas payés

Inégalité sociale et précarité des conditions de vie

- 40% des stagiaires travaillent sans contrat

Pas de protection sociale et pas de définition claire des tâches

- 30% des stages n'ont pas de contenu d'apprentissage

Pas d'acquisition de compétence.

Exploitation des sans papier

RTL enquête (très brièvement, ici, en français) sur les conditions de travail des sans papier en Belgique. Leurs salaires insignifiants sont versés de manière aléatoire: les employeurs profitent de leur statut d'illégal. Comme les sans papier ne sont pas légaux sur le territoire, ils ne peuvent faire valoir leurs droits - tout bénéfice pour des employeurs sans scrupules.

Extrait

Un phénomène inquiétant tend à se développer chez nous. De plus en plus de sans papiers sont exploités sur le marché du travail. 1500 dossiers du genre ont été ouverts par la justice. Un de ces esclaves des temps modernes a accepté de nous livrer son témoignage.

Malik est sans-papier. En 2005, il s'est installé en Belgique, et s'est fait embaucher dans une petite entreprise. Mais très vite, son salaire diminue, et varie entre 300 et 600 euros par mois. Il comprend alors que son patron profite de sa situation irrégulière.
"J'avais un boulot stable, et ça allait. Mais un jour, il n'a plus voulu me payer: je considère qu'il m'a arnaqué, qu'il m'a exploité", a expliqué Malik à une journaliste de RTL-TVI.
 Voir nos articles:
racisme
concurrence
salaire
esclavagisme

L'exploitation des émigrés est malheureusement universelle: voir aussi les articles sur les conditions de travail au Qatar (ici), au Liban (ici), dans la Silicon Valley (ici) ou sur le massacre de Aiguës-Mortes (ici), par exemple. Pour l'histoire, on se souviendra des Irlandais que les employeurs faisaient venir en Angleterre pour briser les mouvements sociaux, on se souviendra des Flamands qui descendaient dans les mines du nord de la France et de Wallonie, on se souviendra des Italiens venus extraire le charbon belge, on se souviendra des Algériens qui ont construit les bâtiments et les autoroutes pendant les trente glorieuses, etc. On se souviendra de Zola, fils d'immigrés italiens, de Marie Curie, immigrée polonaise, de Einstein, immigré allemand, de Ionesco, immigré roumain et même de Zemmour, fils d'immigré algériens ou de Sarkozy, petit-fils d'immigré hongrois, on se souviendra d'Onkelinks, de Di Rupo, de De Meyer, tous fils et fille d'immigrés, flamands ou italiens.

Notre opposition à toute forme d'emploi est liée à un rejet de toute forme de concurrence - parmi ces formes de concurrence, celles qui jouent sur l'immigration sont les plus violentes, les plus inhumaines. L'abolition de l'emploi, c'est la libération de l'asservissement des employés aux employeurs via l'aiguillon de la nécessité, aiguillon particulièrement cruel dans le cas des apatrides, c'est l'émancipation du travail, la collaboration, l'apprentissage, la soif de rencontre et l'intelligence commune de l'efficacité ou du plaisir.

Enquête chez les travailleurs détachés

Marianne nous emmène chez nous pour un reportage émouvant sur les travailleurs détachés en Europe (ici, en français). Misère, exploitation, violation des règles de sécurité les plus élémentaires, il n'y a pas de petites économies, il n'y a pas de petit profit.

Derrière la liberté de circulation des esclaves-employés, c'est une guerre à mort contre le salaire et les conditions de travail. Cette guerre fait des morts, ici et ailleurs.

Extrait

En 1996, les crânes d'œuf de Bruxelles bétonnent une directive autorisant le « détachement temporaire de travailleurs » entre pays de l'UE. Alimentée par la disette qui sévit au sud, facilitée par les écarts de niveau de vie entre anciens et nouveaux entrants, la braderie tourne depuis le milieu des années 2000 à l'opération déstockage. Soldes à l'année, prix discount garantis. « Cette pratique est compétitive car ces salariés voyageurs restent assurés dans l'Etat d'établissement de leur employeur, avance Fabienne Muller, chercheuse en droit social à l'université de Strasbourg. Or, pour un non-cadre, les cotisations patronales varient de 38,9 % en France à 24,6 % en Espagne, 18,3 % en Pologne, pour tomber à 6,3 % à Chypre ! » Inutile de tyranniser les calculettes pour comprendre qu'entre le détachement et les employeurs français l'attraction est fatale.

De 10 000 en 2000, les pèlerins du turbin sont, selon le ministère du Travail, 145 000 aujourd'hui. « Ils permettent aux entreprises utilisatrices de réaliser une économie allant jusqu'à 25 % », note un inspecteur du travail. Juteux, oui, mais pas assez. En février 2011, un rapport parlementaire éclaire la face cachée du phénomène et porte le nombre de détachés à 435 000 : moult itinérants, dont un tiers tribulent dans le BTP, échappent en effet aux statistiques à force de magouilles. 

La charte sociale européenne

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  • La charte

Nous informons nos aimables lecteurs que 47 pays ont signé la charte sociale européenne en 1961. Cette charte a force de loi dans les pays signataires et stipule, notamment:

  • structure de soins accessible et efficace pour l’ensemble de la population ;
Ceci interdit spécifiquement tout recours à des mutuelles (complémentaires, obligatoires) payantes et imposent un financement de la santé par la seule cotisation (ou par l'impôt).
  • politique de prévention des maladies, y compris garantie d’un environnement sain ;
Ceci interdit spécifiquement toute activité économique, industrielle susceptible de dégrader ledit environnement.
  • élimination des risques en milieu professionnel pour assurer en droit et en pratique la santé et la sécurité au travail ;
  • protection de la maternité.
  • interdiction du travail forcé ;
Ceci exclut toute forme d'esclavage, notamment l'emploi sous la menace du chômage.
  • interdiction du travail des enfants ;
  • conditions de travail spécifiques entre 15 et 18 ans ;
  • droit de gagner sa vie par un travail librement entrepris ;
  • politique économique et sociale pour assurer le plein emploi ;
Tous les pays où le taux de chômage excède les 5% contreviennent à cet article.
  • conditions de travail équitables en matière de rémunération et de durée du travail ;
Ceci implique l'abolition de la rémunération à la tâche, à la force de travail et impose la qualification du travailleur comme source de salaire.
  • protection contre le harcèlement sexuel et moral ;
Ceci impose la fin de la fonction social d'employeur, de son pouvoir sur ses employés: on peut organiser l'activité de production de manière hiérarchique mais personne ne peut s'arroger le droit disposer de la carrière d'autrui puisque ce type de pouvoir permet le harcèlement sexuel et moral.
  • liberté de constituer des syndicats et des organisations d’employeurs pour défendre leurs intérêts économiques et sociaux ; liberté individuelle d’y adhérer ou non ;
Cette liberté est fortement limitée dans certains pays. En Belgique, par exemple, le seuil du nombre d'adhérents pour pouvoir prétendre s'organiser en syndicat rend la création de nouveaux syndicats techniquement impossible.
  • promotion de la consultation paritaire, de la négociation collective, de la conciliation et de l’arbitrage volontaire ;
La consultation paritaire impose la représentation de toute les parties au pro rata de leur importance. Les chômeurs, les retraités ou les invalides doivent, par exemple, être représentés dans toutes les décisions qui les concernent, qu'elle soient relatives aux prestations de la sécurité sociale ou aux cotisations sociales.
  • protection en cas de licenciement ;
Ceci impose d'attacher le salaire à la personne et non au poste de travail.
  • droit de grève ;
  • accès à l’emploi pour les personnes handicapées.
Par ailleurs, la charte détaille les droits humains que les signataires doivent respecter. Ces droits sont eux aussi rarement compatible avec la vente forcée de la force de travail dans l'emploi:
  • protection contre la violence et la maltraitance ;
 La violence du vol du temps des travailleurs par les propriétaires lucratifs est interdites. La maltraitance de la mise en minorité de l'emploi est interdite.
  • interdiction de toute forme d’exploitation (sexuelle ou autre) ;
 Tout surtravail est un vol, toute plus-value liée au travail d'autrui est un vol et sont des formes d'exploitation interdites.
  • protection juridique de la famille (égalité des époux entre eux et vers les enfants, protection des enfants en cas de rupture) ;
Ceci impose un droit à un salaire personnel inconditionnel.
  • droit à la sécurité sociale, à l’assistance sociale et à des services sociaux ;
Cet article est directement violé par le harcèlement institutionnel des chômeurs, en France, en Belgique ou en Allemagne (entre autres).
  • droit à la protection contre la pauvreté et l’exclusion sociale ;

  • Les recours
Nous citons le site de l'organisation (ici, en français)
Organisations habilitées à saisir le Comité :
– Pour tous les Etats qui ont accepté la procédure :
  1. Confédération européenne des syndicats (CES), BUSINESSEUROPE (ex-UNICE) et Organisation internationale des employeurs (OIE).
  2. Les organisations non gouvernementales (ONG) dotées du statut participatif auprès du Conseil de l’Europe et inscrites sur une liste établie à cette fin par le Comité gouvernemental ;
  3. Les organisations d’employeurs et les syndicats de l’Etat concerné ;
  4. – Pour les Etats qui, en plus, acceptent cette possibilité :
  5. Les ONG nationales.
Le dossier de la réclamation doit contenir les éléments d’information suivants :
  1. les nom et coordonnées de l’organisation réclamante ;
  2. la preuve que la personne qui introduit et signe la réclamation est habilitée à engager l’organisation réclamante ;
  3. l’Etat mis en cause ;
  4. les dispositions de la Charte dont la violation est alléguée ;
  5. l’objet de la réclamation, c’est-à-dire le ou les points sur lesquels l’Etat mis en cause n’aurait pas respecté la Charte, ainsi que les arguments pertinents ; avec documents à l’appui.
À bon entendeur ...

  •  Les États signataires
 Albanie, Andorre, Arménie, Autriche, Azerbaïdjan, Belgique, Bosnie-Herzégovine, Bulgarie, Croatie, Chypre, République tchèque, Danemark,
Estonie, Finlande, France, Géorgie, Allemagne, Grèce, Hongrie, Islande, Irlande, Italie, Lettonie, Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Malte, Moldavie, Monaco, Monténégro, Pays-Bas, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Russie, Saint-Marin, Serbie, Slovénie, Espagne, République slovaque, Suède, Suisse, Macédoine, Turquie, Ukraine, Grande-Bretagne,

Workfare

Cet article est disponible en PDF ici

Un blogueur anglais écrit une lettre aux amateurs de workfare. Le workfare, c'est l'État qui prend soin par le travail. Ce mot a été composé comme celui de welfare (l'État qui prend soin par le bien-être voir notre article sur la sécurité sociale anglaise ici) ou le warfare (l'État qui prend soin par la guerre).

Le workfare est inspiré du producérisme, l'idéologie qui conditionne le droit de vivre à la vente de la force de travail à un employeur: l'État donne de l'argent aux chômeurs à condition qu'ils travaillent pour un employeur, gratis. Des expériences de travail gratuit ont déjà été menée pour les sans abris en Allemagne ou aux Pays-Bas (ici et ici), pour les minorités ethnique, en Hongrie (ici) et, pour les prisonniers, aux États-Unis (ici).

Voici la lettre traduite et résumée de Another Angry Voice (ici, en anglais) aux supporters du workfare. Il ne s'agit pas d'une lettre anti-employiste (nous en respectons le ton) mais elle a l'intérêt de décrire les effets catastrophiques du producérisme outre-Manche ... et ici.

- La stigmatisation des chômeurs est une manière de détourner l'attention sur le symptôme et non sur le mal. Les chômeurs subissent le chômage et, avec un chômage de masse, il est difficile de leur attribuer des caractéristiques intrinsèques sans tomber dans la mauvaise foi. Par contre, l'armée de réserve de chômeur permet d'atteindre le point d'équilibre du chômage (voir le NAIRU) qui évite toute inflation et maintient la pression sur les salaires. Cette armée de réserve permet de maintenir les taux de profit mais ces profits sont engloutis à l'échelle nationale par le fait qu'il n'y ait pas d'emploi pour des millions de personnes qui n'ont pas de salaire pour soutenir la demande.

La plupart des chômeurs sont des travailleurs ordinaires qui n'ont pas d'emploi parce que l'économie est mal gérée. Dans leur immense majorité, ils préféreraient vivre avec un vrai salaire plutôt qu'avec les indemnités misérables que leur octroie l'État [en Angleterre, la sécurité sociale est organisée par l'État, par l'impôt].

Si vous êtes fâché, il faudrait peut-être l'être contre les gens qui ont mal géré l'économie, qui ont organisé le chômage pour comprimer les salaires.
Incriminer les victimes
Pour chaque offre d'emploi, il y a des centaines de candidatures, il y a des millions de sans emploi qui recherchent des centaines de milliers d'emplois. Il y a plus de chômeurs que d'offres d'emploi. C'est le système qui est dysfonctionnel, pas les chômeurs.

Ce ne sera que quand le public mettra la pression sur l'État pour abandonner les pseudo théories économiques néolibérales qui exigent une masse de chômeurs que le plein emploi reviendra.

Si le plein emploi revient jamais et qu'il y a plein d'offres d'emploi pour tous ceux qui veulent travailler (comme c'était le cas au début des années 50 et à la fin des années 70), alors vous pourrez vous sentir libres d'en vouloir à la minorité de gens qui choisit de rester sans emploi alors qu'il y a plein d'emplois disponibles - en attendant, réservez votre rancœur aux vrais coupables.

Une aide orwellienne

- L'"aide" aux chômeurs ressemble souvent à un cadeau empoisonné qui les entraîne dans la misère: ils sont tenus d'interrompre leur formation, leur apprentissage ou leur travail bénévole pour faire des tâches ineptes payées au lance-pierre. Ils doivent prester ces travaux forcés pour des compagnies qui réduisent du coup leur masse salariale. Les chômeurs au travail forcé remplacent alors des gens qui auraient été payés pour le faire sans que cet emploi ne leur fasse acquérir la moindre expérience professionnelle autre que le nettoyage du sol ou l'ouverture de caisses.

- Six mois à nettoyer les sols ou à déballer des caisses qualifieront en tous cas infiniment moins que six mois de travail bénévole, d'apprentissage. Les employeurs qui embauchent des travailleurs forcés plutôt que des travailleurs motivés, à la recherche d'un emploi, d'une qualification ou d'une expérience ne sont pas n'importe qui: il est très improbable qu'ils embauchent les chômeurs au terme de leur "expérience" de six mois à déballer les caisses.
 Le "workfare" ne marche pas
Les chômeurs qui subissent le workfare ont le même taux de retour à l'emploi qu'un groupe test de chômeurs qui ne le subissent pas (soit, 18%). Le travail gratuit obligatoire est aussi efficace que rien du tout mais coûte 300 millions de livres (360 millions €) aux contribuables. Donc, il vaut mieux ne rien faire du tout.

 Des subventions aux compagnies

À y regarder de plus près, le workfare n'est pas un plan contre les chômeurs "paresseux" mais c'est un plan pour subventionner les compagnies sous la forme de main d'oeuvre gratuite. Tous ceux qui ont un emploi moyennement ou faiblement qualifié devraient s'inquiéter de l'extension voulue du workfare. Ce serait contraire aux intérêts de l'employeur de conserver des travailleurs payés avec les droits du travail alors qu'il suffit de les licencier et de les remplacer par des esclaves du worfare qui ne doivent pas être payés, qui ne jouissent pas de droit et peuvent être licenciés à l'envi.

Les seuls bénéficiaires du workfare, ce sont les compagnies qui veulent diminuer leurs coûts en remplaçant le travail payé par du travail gratuit et les compagnies parasites qui veulent administrer ce plan gouvernemental de confiscation.

Totalitarisme

Les gens qui pensent que le gouvernement a le droit de confisquer le travail des individus sont des supporters de l'État totalitaire. Ce type de personne croit que le peuple existe pour servir les intérêts du gouvernement et non que le gouvernement existe pour servir les intérêts du peuple.

Approuver le vol du travail des individus par le gouvernement est une pente très dangereuse car on voit mal alors un gouvernement applaudi parce qu'il vole le travail des gens ne pas être tenté de voler la propriété aussi. [Nous sommes tellement d'accord qu'on ne voit pas non plus pourquoi le vol de travail par des compagnies qu'est l'emploi n'est pas non plus la voie vers le totalitarisme]

À quoi sert l'Assurance Nationale?

 L'assurance nationale n'est pas un revenu mais une assurance que les travailleurs sont obligés de payer [il s'agit de la version anglaise de la sécu]. Obliger quelqu'un à payer une assurance quand il travaille puis conditionner les versements des indemnités de cette assurance à des prestations forcées et gratuite est contraire au droit, c'est une fraude.
Commentaires: dans les pays bismarkiens (la Belgique, la France ou l'Allemagne), les salaires sont socialisés, le chômage est un salaire de plein droit. Il est attaché au salaire, aux droits ouverts comme salariés. Il n'est pas lié au "j'ai cotisé, j'ai droit" du modèle assurantiel anglais mais est attaché au statut d'une personne (à qui effectivement, on n'a pas fait de cadeau quand il s'agissait de payer les cotisations sociales). Déchoir un citoyen de son statut, de ses droits pose également des problèmes juridiques bien qu'ils soient d'une autre nature que dans le modèle assurantiel. Il faudrait que les autorités puissent expliquer au nom de quelle loi le chômeur peut-être déchu de son statut de salarié (qu'il cherche de l'emploi ou non, d'ailleurs).

Est-ce que vous travailleriez pour trois euros de l'heure?

Même si vous considérez les allocations de chômage misérables de 88€ par semaine comme un salaire, faire travailler un adulte plus que 11h par semaine pour les recevoir casse le salaire minimum et les droits des pauvres victimes.

Est-ce que vous travailleriez 30 h par semaine pendant six mois pour trois euros de l'heure outre l'assurance chômage que vous avez déjà payée quand vous travailliez?

Si oui, vous êtes cinglé. Si non, pourquoi voulez-vous que d'autres le fassent?


Si le travail mérite d'être fait, il mérite qu'on paie quelqu'un pour le faire

Pour chaque chômeur forcé à travailler dans un de ces plans de confiscation financés par le contribuable, il y un emploi mal payé, peu qualifié en moins dans l'économie et donc un chômeur en plus ailleurs. Les seuls bénéficiaires, ce sont les intérêts des compagnies qui sont subventionnées par l'argent des contribuables pour avoir du travail gratuit.

Si nous permettons au gouvernement de saper le droit du travail et le salaire minimum comme ceux qui subventionnent le secteur des compagnies, il y a aura finalement des millions de personnes qui seront chassées de leur emploi et qui seront remplacées par des victimes du workfare.

Les gens qui n'ont pas réfléchi aux conséquences du workfare ont un gros problème parce qu'ils soutiennent les plans de confiscation de travail, ils soutiennent la paupérisation et le chômage qui sont justement les prétextes à ces plans.

Ce ne sont pas les "profiteurs oisifs" qui sont responsables de la pauvreté et du chômage mais ce sont les penseurs paresseux et réactionnaires qui suivent la propagande qui incrimine le symptôme et non la cause, des soutiens de cette sorte sont anti-progressistes de manière caricaturale et hérétiques en termes économiques.
     

Un prisonnier en grève

Peut-être connaissez-vous Le Vagabond des étoiles, un roman de Jack London dans lequel le héros, de plus en plus maltraité par ses geôliers s'évade dans l'espace, dans le temps et dans son imagination pour - aussi entravé soit-il - se créer un monde de liberté et y vivre?

Josh Eidelson dans Salon (ici, en anglais) nous parle d'un prisonnier parti en grève pour dénoncer les conditions de travail esclavagiste en cabane. Dans un article ici, nous vous avions déjà évoqué les conditions de travail dans les prisons françaises.

Le gréviste refuse de travailler ce week-end pour dénoncer le travail gratuit et espère faire tache d'huile. Il appelle les prisonniers à le suivre. Joint au téléphone par le journaliste, l'intéressé, Melvin Ray, explique les conditions de travail en Alabama en prison. Les prisonniers travaillent à la cuisine, à la blanchisserie, ils travaillent dans la chimie et font des plaques d'immatriculation, des meubles. Selon lui, le département de l'agriculture de l'Alabama a évoqué l'idée de remplacer les saisonniers dans l'agriculture par des prisonniers en 2011. En 2012, le sénat de l'état a passé une loi qui autorise le secteur privé à utiliser de la main-d’œuvre en prison. 

Des prisonniers ont déjà fait grève à St Clair, Holman et Elmore, trois prisons de l'état, plusieurs jours en janvier dernier. Selon Ray - en dépit d'une version officielle très édulcorée - l'essentiel des 1.300 prisonniers de St Clair et presque tous les 1.100 prisonniers de Holman avaient suivi la grève alors. Il a prédit que l'arrêt de travail de ce week-end devrait s'étendre et être plus important que celui de janvier. Il a également accusé la direction d'entraver le mouvement en en menaçant les leaders, en les envoyant au cachot. "C'est un enfer, c'est pour ça qu'ils ont créé ce truc: pour détruire les gens".

Les grévistes veulent assurer un programme d'éducation et une vraie réhabilitation, en finir avec la surpopulation, avec la prison à vie sans liberté conditionnelle et "le système de travail libre". Il n'a même aucune prétention à la correction, c'est un empire esclavagiste.

Le système pénitentiaire de l'Alabama est soumis à une enquête fédérale mais, selon le bouillant prisonnier, c'est aux prisonniers à conquérir les choses.

Le mouvement de grève se veut non-violent - les antécédents de certains détenus excluent le recours à la violence dont ils veulent se défaire. 

Si l'arrêt de travail dure une semaine, il peut rester confiné à une seule prison mais, s'il dure deux semaines, il peut s'étendre. Après trois semaines, il pourrait se généraliser. Le syndicat anarchiste [vers lequel vous pouvez trouver un lien dans nos copains] IWW soutient pleinement les grévistes et la plateforme avec lui.

La politique de l'offre

Une petite vidéo en anglais (que nous vous avons traduite ci-dessous) ici nous explique ce que coûtent les bas salaires aux contribuables aux États-Unis. Elle illustre à merveille les aberrations de la politique de l'offre chère à Hollande.


Il s'agit de faire assumer les salaires (vus comme des coûts) par les contribuables, de rendre l'emploi pour ainsi dire gratuit, ce qui l'assimile à de l'esclavage.
 Cette guerre au salaire est menée au nom de l'offre, de la réduction des prix. On constate ici, en l'occurrence, que la guerre au salaire et le misérabilisme, l'évergétisme caritatif dégoulinant qui l'accompagne permet de gagner 1,4% du prix pour le consommateur - une proportion ridicule qu'explique aisément le mode de formation des prix: la valeur ajoutée (salaire, investissement et dividendes) n'est qu'une petite partie du prix surtout composé des consommations intermédiaires, de l'achat des produits nécessaires à la transformation.

L'idée de cette guerre au salaire est de rendre l'emploi gratuit et de le financer par l'impôt. À l'extrême, s'il n'y a plus aucun salaire, on voit mal qui paiera encore les impôts pour subventionner les revenus des travailleurs-esclaves. Cette idéologie de réduction du salaire (au nom de la concurrence) est la même que celle qui amène à réduire les prestations sociales, à exclure les chômeurs (qui ont un salaire) et à les envoyer vers la charité publique (financée par les contribuables).

Traduction (un peu télégraphique) des idées clés de la vidéo. Nous sommes passés à la ligne pour chaque changement d'image.

68 centimes = coût du paquet de chips avec les salaires inférieurs au minimum vital, avec les bons alimentaires payés par le contribuable.
Les bons alimentaires sont dus en dessous d'un revenu de 20.449$ par an pour une famille de deux personnes (une maman qui travaille à Walmart et une personne à charge). Cela fait 15.730€ par an, soit 1310€ par mois.
En Ohio, 15 % des employés de Walmart ont recours aux bons alimentaires selon des analystes, les caissières gagnent en moyenne 8,81$ (6,80€) l'heure.
L'année dernière, les bons alimentaires ont représenté 76 milliards de $ (58 milliards €) dont les employés de Walmart ont dû utiliser 18 %, soit 13 milliards de $ (10 milliards €).
Pour prendre l'Ohio, les employés de Walmart utilisent 300 millions de $ de bons alimentaires par an pour leurs courses alimentaires, notamment chez … Walmart.
Une employée qui travaille chez Walmart va recevoir des bons alimentaires et les dépenser chez Walmart.
Pour amener cette mère célibataire avec un enfant à charge au-dessus du seuil éligible pour les bons alimentaires, en admettant qu'elle travaille 30 heures par semaine, 50 semaines par an (un profil typique pour ce genre de métier), il faudrait que son salaire horaire passe de 8,81$ à 13,63$ (10,50€) .
Si Walmart augmentait tous ses employés, cela coûterait 4,8 milliards $ par an aux propriétaires de l'enseigne. Si les clients devaient assumer cette augmentation, les prix devraient augmenter de 1,4 %.
Le paquet de chips passerait de 68 centimes à 69 centimes pour épargner 300 millions $ des contribuables américains chaque année.