Affichage des articles dont le libellé est précarité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est précarité. Afficher tous les articles

Socialisme ou barbarie?

Cet article est disponible en PDF ici

En regardant récemment un reportage d'Al Jezira sur l'esclavage en Angleterre1, une réalité s'est imposée à l'esprit. Indépendamment des choix éditoriaux de la chaîne qatarie peu portés à interroger les pratiques en la matière dans les pays du Golfe, des calculs politiques plus ou moins tordus qui peuvent présider au choix du cadre, il m'apparaissait comme une évidence que tous les esclaves dont il était question dans ce reportage étaient des employés forcés, non rémunérés, c'est-à-dire des esclaves qui travaillaient pour produire des marchandises à prix, des biens ou des services – en l'occurrence, dans le reportage, du cannabis et du nettoyage de voiture – pour des patrons, c'est-à-dire des propriétaires lucratifs. L'esclavagisme en Angleterre – qui concerne 30.000 personnes, donc, toujours selon le reportage – frappe donc des secteurs de l'économie capitaliste. Il ne s'agit pas de relations féodales, de liens liges ou de traces de l'ancien régime. Il s'agit d'entreprises avec des profits, des investisseurs, des chiffres d'affaire, etc. Comme les esclaves des plantations qui produisaient des marchandises à prix vendues selon des règles et des pratiques capitalistes, les esclaves anglais actuels ne s'inscrivent que dans l'économie capitaliste.


Malheureusement, c'est, au fond, le programme, l'ambition de nos dirigeants actuels. Il faut réduire les coûts salariaux, c'est-à-dire, en poussant peu à peu les choses à l'extrême, rétablir l'esclavage sous des formes plus ou moins assumées. Nous y sommes déjà, en fait. Les entreprises avec des esclaves sont en concurrence avec des entreprises avec des employés. Si les coûts de production sont moindres avec des esclaves, le monde politique nous explique, au nom de la concurrence et de la compétitivité, qu'il faut une modération salariale et un assouplissement du droit du travail. Peu à peu, de réforme en réforme, sous la pression de la concurrence, c'est bien l'esclavage capitaliste qui finit par s'imposer si l'on prolonge la tendance.

C'est que, depuis près de quarante ans maintenant en Europe, les politiques entendent préserver ou restaurer le taux de profit des entreprises, le retour sur investissement des investisseurs en réduisant peu à peu les droits sociaux du monde de l'emploi. Sous la pression d'un chômage de masse qui ménage les intérêts des actionnaires, le temps de travail augmente, les heures supplémentaires ne sont plus payées, les salaires stagnent ou diminuent et les statuts se précarisent. Là où une famille de classe moyenne pouvait se contenter d'un salaire dans les années soixante, il lui en faut deux aujourd'hui pour une qualité de vie comparable. Là où les conventions collectives et l'extension des prestations sociales apportaient de solides garanties sur l'avenir, il faut compter aujourd'hui sur des carrières précaires où même la solvabilité des ménages devienne problématique pour trouver un logement.

Si ce mouvement ne cesse pas, il n'y a pas de raison pour que l'ensemble des producteurs européens ne se retrouvent dans des conditions dignes de celles des esclaves. Il n'y a pas de limite à la cupidité des propriétaires d'entreprise – aussi sympathiques soient-ils à titre individuels, pas de limite non plus à la pression de la concurrence. Comme ces politiques de guerre aux salaires, de réduction des coûts diminuent la demande en biens et services en comprimant lesdits salaires, elles contraignent le monde de l'entreprise à produire à moindre coût, c'est-à-dire à faire … une guerre au salaire. C'est dire que non seulement les patrons qui ont la fibre esclavagiste exploitent leurs employés mais, par le truchement de la concurrence même les patrons les plus humanistes y sont contraints. Ce cercle vicieux déflationniste induit une crise économique et plonge les producteurs dans la misère, dans la famine.

Mais il n'y a pas de plancher. D'abord, on fait sauter la semaine de quarante heures (puis celle de cinquante, puis de soixante, etc.), puis le droit du travail, puis la protection sociale, puis les salaires socialisés, puis les limites d'âge, puis les barèmes salariaux, puis le droit d'association. On peut voir les os des producteurs blanchir les champs, on peut voir des malheureuses proposer des prestations sexuelles pour deux pommes-de-terre pourries, on peut voir les enfants enfermés à la mine. Il n'y a absolument aucune limite comme l'attestent les témoignages sur le XIXe anglais.

L'accumulation ou la socialisation


Cette voie de l'accumulation de quelques-uns amène une baisse du taux de profit comme l'avait souligné Rosa Luxemburg. Elle avait aussi souligné que cette voie amènerait soit à la barbarie – les enfants qui travaillent, la fin du droit du travail, etc. - soit au socialisme, c'est-à-dire, a minima, à la socialisation des moyens de production.

La socialisation des moyens de production, c'est la démocratisation des outils de production, c'est l'abolition de la propriété lucrative et l'avènement de la propriété d'usage des producteurs. Bien sûr, les esprits chagrins diront qu'une telle perspective est chimérique et qu'elle n'abolira pas toutes les contradictions qui traversent le corps sociale.

Si la seconde objection paraît difficilement contestable, elle n'en rend pas pour autant la perspective de la barbarie plus désirable. Reste la première, la question de la possibilité du socialisme compris comme socialisation des moyens de production. Cette perspective s'inscrit aussi bien dans un déjà-là (que l'on pense aux coopératives ou à la partie de la valeur ajoutée générée sans employeur, sans pression à la productivité à travers la sécurité sociale) que dans l'utopie en tant que perspective du corps social dans son ensemble. Cette notion d'utopie renvoie à d'autres utopies, politiques celles-là qui ont triomphé aux XVIIIe et XIXe siècles, portées par les Lumières.

L'avènement de l'utopie du droit et de la démocratie


Le Roi-soleil décidait de tout. Il pouvait en toute légitimité condamner ou gracier qui il voulait. La justice n'était pas affaire de loi – ou plutôt, quand des lois existaient, le principe souverain leur prévalait – mais c'était une affaire de personnes, de relations interpersonnelles avec le roi, ses représentants ou avec le seigneur ou l'ayant-droit local. Alors qu'elle pouvait être taxée d'utopique au départ, l'ambition politique des Lumière a remisé ces pratiques dans les livres d'histoire. La notion de droit a constitué une petite révolution. Alors que
auparavant, la décision de justice était question d'arbitraire, la loi s'instituait en universel individuel. Tous les individus étaient jugés à l'aune d'une même loi. À partir de ce moment-là, le corps politique n'évaluait plus les mérites ou les turpitudes de tel ou tel individu. Il s'est mis à légiférer, c'est-à-dire à chercher des lois qui puissent s'appliquer à l'ensemble du corps social et à en évaluer la pertinence à l'usage ou a priori, selon ses propres convictions.

C'est dire que la notion de loi et celle de nation (au sens très large de corps politique doté de législateurs universels) ont été inventées à partir d'idéaux et qu'elles se sont imposées au terme de luttes politiques et de rapports de force sociaux. Elles ont rendu le droit civil à la fois universel dans ses formulations – le crime est puni pour tout le monde, il est poursuivi quelles que soient les convictions du criminel – et profondément individuel dans ses applications puisqu'il a toujours été appliqué à des individus. La prison condamne l'individu en fonction d'un loi, l'amende doit être acquittée par icelui, etc.

L'économie des Lumières


Les grandes révolutions des Lumières ont chamboulé la pratique du droit quand elles ne l'ont pas créée. Pour autant, il reste un domaine dans lequel les Lumières ont échoué à universaliser le droit, c'est celui de l'économie. La démocratie contrôle et légifère sur les mœurs, sur les contrats civils, sur les normes sanitaires mais elle s'arrête aux frontières de l'entreprise et du PIB. La question du socialisme ou de la barbarie pose pourtant cette question d'extension et d'universalisation du droit à la sphère économique comprise au sens large. Pour reprendre l'esprit du droit civil, une socialisation de l'économique doit être universelle en son principe et individuelle en son application. Les deux exemples d'ébauche de ce qui est à entreprendre s'inscrivent de manière inégale dans ce paradigme des Lumières.

Alors que la sécurité sociale tend à être universelle dans son principe, elle est, de toute façon, individuelle dans son application puisque les prestations sont versées à des individus mais elle tend à être universelle dans son principe dans la mesure où les droits ouverts par la sécurité sociale sont universels et non individuels. De la même façon que tous les justiciables bénéficient universellement de la protection de la justice à titre individuel, la sécurité sociale doit être universelle mais ses droits doivent être ouverts à titre individuel. Conditionner les droits de la sécurité sociale à la rectitude d'un parcours professionnel, c'est comme si on conditionnait le droit d'être défendu du vol à sa propre probité : ce serait non seulement inapplicable mais cela saperait les bases philosophiques-mêmes du droit, c'est-à-dire l'universalité en principe et l'individualité en application.

Mais la sécurité sociale n'est qu'une partie du salaire. Or, c'est l'ensemble de l'économie qui devrait appliquer les principes de droit et de démocratie. Et c'est là que l'autre expérience de démocratie économique que nous avons mentionnée, les coopératives, peut avoir force d'exemple. Voyons comment on pourrait appliquer les principe du droit et de la démocratie à l'ensemble de l'économie.

L'économie, c'est
  • la valeur ajoutée produite chaque année – qui devrait donc, pour suivre les principes du droit, être attribuée démocratiquement, être universelle en principe et individuelle en application. La distribution de la valeur ajoutée entre les salaires (qu'ils émargent d'un employé ou d'un prestataire) et les investissements doit être décidée par le corps social, librement, par l'ensemble des individus qui le composent
  • les outils de production. Ils doivent être tous, par principe universel, gérés par leurs propriétaires d'usage. La notion de propriété lucrative ne peut être conservée puisqu'elle est une négation du droit et de la liberté des individus, des collectifs de travail et du corps social dans son ensemble au seul profit des propriétaires lucratifs
  • la nature de la production, ses modalités d'organisation et la gestion des ressources naturelles communes. Elles doivent être déterminées par les intéressé(e)s

Ces principes de démocratie économiques sont ceux qui sont pratiqués dans les coopératives. Un homme, une femme, une voix. Ils ne sont donc pas, eux non plus, de l'ordre des utopies irréalisables puisqu'ils fonctionnent déjà à plus ou moins grande échelle.

La voie de l'esclavage, celle que Luxemburg appelait la barbarie, n'est pas inévitable puisque des pistes concrètes d'extension du droit, de la démocratie à la politique existent. Que l'on nomme l'universalisation de ces pistes « socialisme » ou non ne change pas grand-chose à l'affaire. Si nous ne devenons pas des êtres de droits en économie comme nous le sommes devenus en politique, nous risquons de redevenir des esclaves, de perdre la Lumière qui nous reste.


Les enjeux des nouvelles technologies

Pour mémoire, nous relayons un article de Rue 89 (ici, en libre accès) sur les enjeux syndicaux du secteur des nouvelles technologies d'information et de communication (NTIC).

Résumé des 12 travaux

1. Pénétrer les lieux de travail impénétrable du genre du bunker d'Amazon

2. Dépasser (et saboter) le management à la cool - il est difficile de lutter contre son copain.

3. Déconnecter les bidules en ligne après le temps d'emploi

4. Reconnaître et encadrer le digital labor, le moindre des gestes sur la toile génère de la plus-value

5. Développer l'emploi dans le secteur [sur ce point nous ne partageons évidemment pas le point de vue de Rue 89]

6. Encadrer la surveillance des employés par les données électroniques (voir l'exemple caricatural des centres d'appel)

7. Faire payer les impôts par les géants du secteur [et les cotisations sociales!]

8. Dépasser l'individualisme culturel

9. Inscrire une action collective dans des contrats individualisés, au projet

10. Adapter les actions et les perspectives à l'automatisation

11. Entrer dans les start-up hyper-connectées, sans culture de lutte

12. Dépasser l'atomisation du télé-travail

Clochardisation

Depuis quelques jours, les clochards se multiplient dans la petite ville du petit royaume que j'habite. Ils dorment à même le sol, sans avoir trouvé de place dans les centres d'hébergement pour sans abris.

Le petit royaume que j'habite se situe au Nord de l'Europe. Les températures nocturnes y flirtent habituellement avec le zéro degré en cette saison.

Les clochards dorment donc dehors par temps de gel. Ces clochards sont apparus parce que les chômeurs ont été exclus de leurs prestations sociales dans le petit royaume que j'habite. La majorité minoritaire représente 27% des électeurs. Elle a décidé de s'attaquer au chômage en excluant les salariés-chômeurs de leur salaire socialisé.

Les représentants de la majorité du petit royaume expliquent doctement que les chômeurs doivent crever de faim pour trouver un emploi. Ils expliquent que l'emploi est la seule forme digne de travail, la seule façon légitime de gagner de l'argent - en quoi ils sont d'accord avec l'opposition et les syndicats du petit royaume.

Alors, les chômeurs d'hier qui pouvaient se payer un loyer, un coiffeur, des formations, des remises à niveau, des savonnettes et des costumes ne peuvent plus rien se payer. Ils sont à la rue parce que, nous explique le gouvernement, ils doivent chercher un emploi.

Mais quel employeur voudrait d'un clochard dans son entreprise?

Alors demain, les petits commerçants chez qui les anciens-chômeurs-nouveaux-clochards se ravitaillaient vont faire faillite faute de clients. Les propriétaires immobiliers qui louaient leur bien à ces chômeurs n'auront plus ces rentrées et vont, à leur tour, diminuer leur consommation dans les commerces du coin.

En deuxième ligne, donc, les commerces vont faire faillite, la classe moyenne va se paupériser soit faute de clientèle, soit parce qu'elle va devoir garder et financer ses enfants sans emploi jusqu'à leur mort, soit enfin parce qu'elle sera écrasée par les taxes qui payeront les policiers.

Quels policiers? Eh bien, ceux qui éviteront que les nouveaux clochards ne se laissent pas mourir de faim, ceux qui les empêcheront de s'organiser pour piller les magasins ou les banques pour ne pas mourir de faim.

En troisième ligne, les salariés affligés d'un emploi verront leur salaire diminuer puisqu'ils seront menacés par la rue, par la misère absolue. Les usines verront leurs carnets de commande fondre comme neige au soleil puisque les commerçants qui vendent les produits auront fait faillite faute de clients.

Derrière l'armée de prolétaires en haillons que notre gouvernement nous concocte, c'est une guerre à l'économie qui se profile.

Imaginez que l'on donne un salaire inconditionnel à tous. Les commerçants retrouvent leurs clients, les carnets de commandes se remplissent et les clochards sont salariés (éventuellement pour ne rien faire, cela n'a pas beaucoup d'importance), les exigences de qualité de travail et de salaire augmente. L'économie reprend.

Mais ce qui manque à ce petit gouvernement de ce petit royaume docile aux bureaucrates hostiles à la démocratie, c'est une chose devenue rare, un parfum d'aventure collectif, le goût de l'avenir. Ce qui leur manque, c'est l'ambition.

Le fait que, à New-York, dans une grande république, le nombre de sans-abris passe les 60.000 ne console en rien. Cela veut dire que la guerre au salaire et à l'économie fait rage là-bas aussi. En grand.

L'arbre des intermittents cache la forêt des précaires

On nous rappelle que, derrière la réforme du statut d'intermittent, ce sont tous les précaires qui sont sur la sellette, les intermittents servent de paravent à une réforme plus large qui s'attaque aux intérimaires dans le BTP ou dans la restauration.

Par ailleurs, nous répétons qu'il est suicidaire de faire valoir son droit au salaire au nom de l'utilité de la prestation professionnelle: c'est associer le salaire au mérite et le mérite au travail concret. C'est au contraire le statut, le travail abstrait, le salaire qu'il faut avancer en tant que droits du producteur et l'appartenance des travailleurs à la dignité de producteurs, que nous soyons dans l'emploi, dans la précarité ou hors emploi.

On ne sortira du chantage à l'emploi, du modèle assurantiel en pyramide de Ponzi que par ce truchement, on n'émancipera le travail de l'actionnaire et de l'employeur qu'en faisant valoir un salaire déconnecté du travail concret, un salaire pour tout et pour tous les producteurs.

C'est un piège de faire valoir l'utilité des artistes comme justification du salaire. Ce piège peut se refermer sur les artistes eux-mêmes: on aura beau jeu de leur renvoyer leur nombre insuffisant de prestations ou le lien entre leur rémunération sous l'emploi et leur dédommagement comme chômeurs temporaires.

Ce sont les salaires qui créent la valeur économique - et eux seuls - dans un processus que la propriété lucrative des actionnaires parasite. Il faut logiquement affirmer notre droit de salariés à un statut qui nous reconnaisse en tant que tels tout en nous libérant de l'emploi, mode d'organisation de l'activité humaine anxiogène, débilitant, contre-productif, pillant les qualifications humaines et les ressources naturelles.

Nous n'avons nul besoin de la menace, du pouvoir d'un actionnaire pour produire de la valeur économique et n'avons nul besoin de produire de la valeur économique pour produire des choses concrètes, pour "être utiles". Tous les êtres humains sont utiles, tous les êtres humains sont créatifs mais le salaire reconnaît le statut de producteur économique: en tant que tels nous y avons droit.
Ces intermittents qui cachent involontairement la forêt
blogs.mediapart.fr

Tranches de vie précaires

Cet article est disponible en PDF ici

Nous vous traduisons et résumons un article de paru dans The Guardian (ici, en anglais). Les photos sont extraites de cet article.

Quatre jeunes précaires états-uniens nous partagent leur expérience professionnelle dans des jobs sous-payés. Cet article est un peu long mais il a le mérite d'entrer dans le concret des boulots les plus merdiques, les moins bien payés, ces boulots qui peuplent nos restaurants fast-food ou nos centres commerciaux, ces boulots vous les croisez tous les jours - même si vous êtes fonctionnaires.

Ces témoignages sont per se une charge impitoyable contre l'emploi et un plaidoyer pour le salaire. Ils montrent que ces boulots déconsidérés sont aussi charpentés par la qualification.

Quant on sait la pression subie par les employés aux États-Unis, la situation décrite dans l'article révèle une souffrance au travail indicible. Nous nous surprenons à rêver que ce pays, si prompt à parler de liberté, si prompt à valoriser le travail bien fait, le travail en main,se  prenne en main en se débarrassant des propriétaires lucratifs et des employeurs, en affranchissant l'activité de l'emploi.

L'économie de bouts de ficelle est celle qui prévaut depuis maintenant plus de cinq ans. Les boulots bien payés, à plein temps se font rares.

Un dixième des chômeurs américains de longue durée font face à l'emploi intermittent - une semaine, ils ont du travail, une autre ils n'en ont plus. 14% d'entre eux se contentent d'emplois stables à temps partiel.

La seule alternative, c'est de se retirer complètement de l'emploi. Il y a actuellement 3,8 millions d'Américains qui n'ont pas eu d'emploi depuis plus de six mois. 40% d'entre eux environ ont entre 16 et 34 ans. Beaucoup d'entre eux ont leur bac et acceptent cependant des boulots mal payés pour avoir des revenus réguliers. Plus de 18% d'entre eux sont sous-employés et ils sont pourtant fiers du travail qu'ils font ou qu'ils ont fait dans de tels emploi.
Beaucoup de ces jobs sont payés au salaire minimum, souvent moins de trente heures par semaines et exigent beaucoup de travail manuel subalterne. Ils sont l'un des rares choix qui se présentent à celles et ceux qui cherchent du travail. Tout le monde n'est pas capable d'éplucher les offres d'emploi dans le commerce de détail ou dans l'industrie des services. Quatre témoignages.

Caroline Albanese, 23 ans, Long Island, New York





US Money balloons job Party City
More than just hot air. Photograph: Jezper/Alamy

 Au début, la plupart des employés ici à Party City étaient des étudiants qui avaient besoin d'argent de poche pour leur voiture. En 2007, au début, il n'y avait que peu d'employées depuis longtemps, l'une d'elles travaillait de 6h à 16h et allait chercher ses enfants à l'école. Cela payait son loyer. Le manager était plus âgé aussi.Au fur et à mesure que je suis restée là, les employés sont devenus de plus en plus âgés.
Comme je sortais de l'école à deux heures, je restais ici de trois heures à neuf heures. Je faisais cela presque tous les jours. Dès que j'ai eu une voiture, j'ai commencé à travailler les week-ends et j'ai commencé à venir plus tôt puisque je ne devais plus me tracasser d'être ramenée.
 Quand vous êtes au lycée, on ne vous donne pas des tâches aussi difficiles que quand vous êtes plus vieux. Ils mettent plus les filles de 16 ans aux caisses parce qu'ils savent que si vous aviez le choix, vous partiriez en moins de deux mois. Ils ne vont donc pas vous secouer ou vous donner des responsabilités.

En deuxième, à l'université, j'avais besoin de plus d'argent parce que je payais mes frais de scolarité, j'ai donc demandé d'avoir un emploi de superviseur. On me laissa alors le choix entre un boulot à plein-temps (et l'école à temps partiel)  avec un paie plus élevée - et ce n'était pas vraiment un horaire de temps plein. C'était juste que je serais payée davantage et aurais plus de responsabilités et qu'ils m'appelleraient si quelqu'un devait manquer pour que je le remplace. Je n'aurais pas pu le faire parce que je n'aurais pas pu suivre à l'université, je n'aurais plus pu étudier.

Je devais trouver une autre façon d'y arriver: au lieu d'avoir plus d'heures en semaine, je travaillerais plus le week-end et un jour par semaine, quand je n'avais pas classe ou quand j'avais classe le soir. Je travaillais quelque 30 heures par semaine sur trois jours.

J'étais alors au comptoir des ballons. 90% de leur commerce est autour des ballons et de tout ce qui est saisonnier. Je me levais alors généralement vers 4 heure du matin, quittais ma maison à 5, arrivais là à 5 heures et demi, avant qu'ils n'ouvrent. J'attendais que le manager nous ouvre les portes et allais directement au comptoir. Je recevais alors les commandes de ballon du jour - jusqu'à un certain point puisque les ballons se dégonflent. Il y  en avait des dizaines que je devais gonfler jusqu'à 8 ou 9 heures, je devais les attacher ensemble et en vérifier l'agencement une fois que les commandes avaient été remplies. Une fois que le magasin était ouvert, je devais continuer à remplir les commandes pour le reste de la journée tout en courant partout dans les allées pour descendre les stocks pour le reste de la semaine. On avait des oreillettes avec lesquelles ils m'appelaient si j'étais au comptoir à ballons et qu'ils avaient besoin de moi dans l'allée.

Les clients étaient horribles. On dit que c'est parce que le magasin est situé dans la partie riche de Long Island que les clients sont très chics. Je pense que c'est comme cela qu'on voit l'industrie du service: que l'on attend d'elle qu'elle fasse tout pour vous.

À la fin, j'étais tellement fatiguée. C'était un travail subalterne. Les magasins étaient jonchés de paillettes, de confettis. Les enfants aimaient toucher des choses qu'ils n'auraient pas dû toucher. Il fallait balayer beaucoup. Souvent, ce n'était pas dur mais c'était épuisant parce qu'on était debout, à attacher des ballons, à monter et descendre des échelles, à gérer des clients difficile tout en s'assurant que le magasin reste propre et en se débrouillant avec la gestion de l'espace de travail. 

Il fallait obéir aux managers, y compris à ceux qui ne vous aimaient pas. Il y a beaucoup d'endroits avec des pointeuses pour entrer et sortir comme tout le monde savait quand vous arriviez et quand vous partiez. Les gens qui sont là quand vous travaillez font une coupure pour gagner l'argent dont ils ont besoin. 
Quand je suis partie parce que j'avais trouvé un emploi ailleurs, les gens étaient heureux, non par jalousie mais parce qu'ils étaient soulagés que j'aie pu m'en aller.

Ng Ju San, 25 ans, Chinatown, New York, NY

Mon premier emploi aux États-Unis, c'était au Macdo. J'avais alors 19 ans et c'était le seul job que je pouvais décrocher puisque je venais juste d'arriver aux USA de Malaisie. Je ne pense pas que j'aurais pu avoir un autre boulot. J'ai donc étonnamment décroché ce job Macdo.




US Money mcDonalds work job
While working at McDonald's isn't exactly fun, it's not all bad either. Photograph: Graeme Robertson
À ce moment-là, je crois que mon anglais n'était pas assez fluide pour être caissière. Le manager m'a donc placée dans l'équipe restaurant. Je devais y préparer les frites, retourner les burgers et m'occuper de l'arrière-cuisine. Je ne parlais jamais aux clients.
Il n'y a eu littéralement aucune formation. Le premier jour de travail, votre entraînement, c'est de faire tout ce que fait le gars à côté de vous. S'il retourne le burger, vous retournez le burger. Vous apprenez en faisant, c'est votre formation.

Ma première semaine là, j'ai travaillé cinq jours, par périodes de huit heures. Vous restez debout et bougez. Je devais nettoyer. Je devais passer la serpillière au sol et nettoyer, notamment, la friteuse, la dégraisser. Cette friteuse, c'est une énorme machine en plastique dans laquelle vous jetez vous frites. À la fin de la journée, il faut la dégraisser entièrement, jeter l'huile. Il faut l'essuyer jusqu'à effacer les taches d'huile dessus. C'est une des tâches les plus pénible. Je travaillais le matin de 7h à 15h au Macdo. Je travaillais après de 18h à minuit, dans un restaurant chinois comme serveuse. Je ne pouvais pas aller à l'école car j'avais raté le délai d'automne et il n'y avait rien à faire à part travailler pendant les six premiers mois.

Je suis restée six mois au Macdo avant de commencer à travailler, à 20 ans, au Starbucks. C'était terrible. Il n'y avait aucun Américain d'origine. Beaucoup de travailleurs étaient Porto-ricains, Nicaraguayen ou Dominicains. 

C'était une bonne expérience d'apprentissage pour moi. J'étais la seule Asiatique, mais je ne me sentais pas étrangère. C'était un bon endroit pour m'habituer à l'environnement de New-York.




Starbucks cups
Not so bad. Photograph: Stephen Chernin/Getty Images
Les travailleurs là avaient à peu près mon âge ou un tout petit peu plus. 
Ce que j'aimais chez Macdo, c'est les gens avec qui je travaillais: je me sentais chez moi. Notamment parce que nous partagions le même passif: les États-Unis ne sont pas leur pays d'origine, ils sont venus ici comme immigrés. L'anglais n'est pas leur langue maternelle. Ils comprennent mes difficultés à communiquer.

Le manager passait son temps à regarder le système "point of sales" (POS), un logiciel pour restaurant qui permet de contrôler que personne n'ait trop d'heures pour ne pas devoir les payer trop. Parfois, il y avait trop de clients, mais le POS faisait remarquer au manager 'Eh, vous payez trop en salaire'. Il disait alors: 'Oh, vous devez rentrer chez vous'. Même lorsque tout le monde travaillait au maximum parce que les commandes rentraient. Il vous renvoyait tout de même parce que l'algorithme lui disait qu'il avait trop de frais et qu'il fallait qu'il coupe jusqu'à ce qu'il n'améliore les profits. Ceux qui restaient se retrouvaient avec encore plus de commandes mais moins de collègues pour travailler.

 À Starbucks, c'est moins agité. C'est plus froid, plus calme. Très différent de Macdo. La clientèle est meilleure, c'est différent. L'environnement est différent. Il n'y a pas cet environnement moite, huileux, gras qu'on associe à Macdo.

À Starbucks, je travaillais de 25 à 30 heures semaine et allais à l'école à temps plein. Je travaillais systématiquement pendant les week-ends et les vacances. Dans ce secteur, quand tout le monde est en vacances, vous ne l'êtes pas, vous devez travailler.

Après ces deux boulots, j'ai eu un emploi de réceptionniste juridique dans une association sans but lucratif au centre ville. Au Macdo, je gagnais 7,25 $ l'heure (5,6€). À Starbucks, je gagnais un peu plus de 8$ (6,2€). Il fallait travailler très dur dans les endroits. C'était un travail manuel, alors que, dans le travail de réceptionniste et comme traductrice, je gagne 15$ (11,5€) l'heure juste pour être assise et ne rien faire.

Jessica Flores, 24 ans, Queens, New York

Je travaille dans un supermarché, Waldbaums. C'est une épicerie. J'étais caissière mais, maintenant, je suis un volant. Je suis un superviseur en fait. Je fais un peu de travail de bureau. Je m'assure que tout l'argent des registres soit correct, je vérifie la monnaie. Je nettoie le magasin. Si un caissier a un problème, ils doivent m'appeler pour que je puisse régler les choses avant qu'un manager soit impliqué.




US Money
Cashier wanted. Photograph: Mark Lennihan/AP Photo
Cela fait plus de six ans que je travaille ici. J'ai commencé en Octobre 2007. C'était mon premier job, en fait. Je suis encore à l'école. Le magasin est juste au coin de la rue où je vis. C'est un emploi syndiqué, ce n'est donc pas si mal et il me reste du temps libre pour me concentrer sur les cours. 

J'ai toujours travaillé à temps partiel. L'entreprise, outre les managers, n'engagerait aucun emploi à plein temps maintenant. Ils avaient quelques temps plein mais ils sont partis à la retraite. Et depuis que l'Obamacare a fait son apparition, même si vous le voulez, personne ne peut être à plein temps. Mon entreprise n'est pas si bonne. Ils diminuent sans arrêt le nombre d'heures de travail. À un moment, je faisais 35 heures par semaine. Maintenant, j'en fais 27. C'est le maximum qu'ils vous donnent pour une semaine. Mon horaire change toutes les semaines - toujours entre 20 et 27 heures.

En ce moment, je suis des cours en ligne et j'essaie d'obtenir une licence de vétérinaire. Outre ce job, je travaille dans deux cliniques. J'essaie d'en obtenir un autre. Si tout marche bien pour moi, je pourrai alors quitter ce boulot. Les employés sont mélangés ici. La plupart des gens du matin sont des travailleurs plus âgés qui travaillent pour l'entreprise depuis 20 ans. C'est leur principale source de revenu. À partir de 15h, ce sont surtout des jeunes qui sont à la fac, de 22 ou 23 ans.

À Waldbaums, tout le monde commence avec le salaire minimum. Chaque année, vous avez une petite augmentation. Comme volant, je n'ai pas vraiment été augmenté. C'était un contrat syndical - notre syndicat n'est pas très bon - avec la compagnie qu'il n'y aurait pas d'augmentation avec un an, pas d'augmentation pour qui que ce soit. Je fais la même chose que ce que je faisais avant.

James Lanning, 23 ans, Brooklyn, New York

Je travaille à The Bean, un salon de café à New-York. D'habitude, je travaille de 15h à 1h du matin. Je suis chef d'équipe. Il y d'habitude trois personnes par équipe tout le temps. Je doit m'assurer que tout soit fait dans le magasin. Je dois contrôler les gens autour. En fait, je dois m'assurer du boulot et suis responsable de tout ce qui doit être fait.




US Money job coffee shop barista
Votre barman pourrait avoir un master. Photograph: Andrew Bret Wallis/Getty Images
 J'ai commencé comme barman une semaine avant Noël. Je n'ai travaillé que quelques mois ici. Après un mois et demi au travail, j'ai eu une promotion. Mon boulot, c'est préparer des boissons, m'assurer que le magasin soit propre, vérifier les poubelles, nettoyer le comptoir - typiquement le genre de chose que vous faites dans n'importe quel job d'industrie de service dans lesquels vous devez être à l'aise pour nettoyer la vaisselle ... et pour les poubelles, ce qui est universel.

J'ai été diplômé à l'université de New-York en 2012. Un master en journalisme et études africaines, mais je n'ai jamais poursuivi. J'ai déménagé pour six mois à Silver Spring (Maryland). C'est à près de 20 km au nord de Washington DC. J'ai eu un job comparable à celui que j'ai ici dans une pizzeria. J'ai travaillé comme caissier et je m'occupais des commandes. J'ai alors emménagé ici. Et, une fois que je suis revenu, je suis retourné à Brooklyn, je suis devenu barman. J'ai rebondi dans ce genre de travail d'industrie des services depuis que je suis diplômé. Au The Bean, j'ai commencé à 6,9€ de l'heure. Tout le monde commence là. Maintenant, je gagne 7,7€.

Je travaille au moins 40 heures par semaine et mes heures supplémentaires sont payées. Ils sont très complaisant pour les horaires, très compréhensifs. Il y a beaucoup de rotation (turnover), comme dans les salons de café ou les restaurants mais il y a toujours de 12 à 15 employés à tout le temps de telle sorte que les gens ne doivent pas faire des heures supplémentaires s'ils ne le souhaitent pas.

Il y a des gens de tous horizons - la majorité sont dans l'enseignement supérieur ou sont diplômés. Quelques personnes sont plus âgées, elles étudient l'art ou la musique. C'est en quelque sorte pourquoi je travaille ici en ce moment. Il n'y a que deux personnes qui ont plus de 26 ans.

 J'ai beaucoup de prêts étudiants. J'en ai pour un moment à les rembourser. La partie la plus difficile de ce genre de boulot, c'est les gens - pas les gens avec qui vous travaillez mais les managers et les propriétaires. À The Bean particulièrement, ils sont étonnants et compréhensifs. Dès que vous avez besoin de repos, ils vous disent de simplement leur faire savoir. Avec les clients, il y en a toujours un ou deux ... Je comprends les gens qui ont eu une mauvaise journée. 

Souvent les gens disent 'Oh, ne vous inquiétez pas. Vous allez trouver un vrai travail bientôt'. Surtout quand vous avez un master, que vous avez été dans l'enseignement supérieur. En fait, c'est assez humiliant comme chose à entendre, pour être franc, puisque je ne vois pas le problème à être barman ou quoi que ce soit. Tant que vous travaillez, tant que subvenez aux besoins de votre famille, je pense qu'il n'y a pas de raison d'en être honteux.