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Ceci n'est pas un trou

L'officine de réflexion liée au syndicat socialiste belge a retrouvé la calculatrice du premier ministre et rappelle que la sécurité sociale, c'est efficace et bon marché. Une bonne nouvelle. Elle a aussi retrouvé les pages glorieuses des luttes ouvrières présentes et passées.



Nous nous en réjouissons. Mais il y a un aspect crucial de la sécurité sociale qui échappe encore et toujours au syndicat combatif: la sécurité sociale, c'est une manière de socialiser la valeur ajoutée, de créer de la valeur ajoutée sans employeur et sans propriétaire lucratif. C'est-à-dire que la sécurité sociale est un premier pas non à défendre mais à étendre et universaliser pour socialiser les outils de production - la socialisation des outils de production est un des piliers du socialisme dont se réclame ledit syndicat.

Le fait de socialiser la valeur ajoutée (salaires et investissements en se débarrassant des profits parasitaires), la propriété des outils de production, le fait que les producteurs récupèrent la direction et la décision sur leur travail, qu'ils décident ce qu'ils vont produire, comment et pourquoi, c'est nettement plus "socialiste" que défendre l'égalité, l'emploi ou la répartition des richesses - luttes honorables, s'il en est.
Mais l'honorabilité des luttes de ce syndicat devrait se doubler d'un objectif évident pour les précaires ou pour toutes celles et ceux qui sont maltraités par la gestion capitaliste des ressources humaines ou l'exclusion du chômage, celui de récupérer le temps, les machines, les bureaux, les vies, la production, la gestion de la production et, donc, la production de valeur.

Soyons réalistes, cessons d'accepter l'impossible, cessons de nous faire arracher ce qui est à nous, ce que nous produisons. Et vive la sociale!

Notre salaire

Une fois n'est pas coutume, nous sommes d'accord avec les syndicats et les mutuelles quand ils défendent la sécurité sociale et son mode de financement (voir l'article en lien ici).


La sécu, c'est notre salaire. Le politique n'a rien à y faire, les employeurs n'ont rien à y faire. Que dirait-on si le politique ou l'employeur commençait à regarder les dépenses des employés? Ce serait intrusif et déplacé.

Il y a mieux. Les salaires qui passent par le truchement des caisses ont une histoire. Au départ, ce sont des caisses de grève illégales. Sous la pression de la force de ces caisses illégales, les autorités ont encouragé des caisses de sécurité sociales gérées par les mutuelle. Toutes ces caisses, légales, tolérées ou obligatoires fonctionnaient par cotisation. Elles créaient de la valeur économique sans employeur et étaient directement liées aux salaires.

C'est le sens politique de ce salaire-là, indépendant de l'emploi et de l'employeur, qu'il nous faut défendre.

Et étendre.

Et universaliser.

Parce qu'on n'a pas besoin d'actionnaire pour travailler, on n'a pas besoin d'enrichir des propriétaires en leur laissant la gestion de l'économie.

On n'en a pas besoin et on a mieux à faire que sacrifier nos meilleurs années à l'engraissement de propriétaire.
La cotisation a ouvert une nouvelle pratique de l'économie - comme les coopératives l'ont fait à leur manière. Il ne faut pas refermer la brèche, il faut faire tomber le mur.

De quoi avez-vous peur?

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Ce matin, on m’a envoyé un article de Matéo Alaluf sur la “théorie du salaire” de Bernard Friot (http://www.lcr-lagauche.org/la-soli...). Comme l’article est écrit rapidement, sans aucune citation, je ne prendrai pas la peine de faire mieux. Cet article appelle néanmoins une réponse parce qu’il déforme les propos de Bernard Friot, d’une part, et, d’autre part, parce qu’il fait l’apologie de l’impuissance et de la résignation au nom d’une pseudo-combativité pseudo-marxiste susceptible d’embourber la gauche pour longtemps. 
Mon article-réponse (il n’y en aura pas d’autre, j’ai autre chose à faire) se décompose en deux parties. La première partie mesure l’écart entre ce que je comprends de l’œuvre de Bernard Friot et ce qu’en fait Mateo Alaluf. Cette partie est relativement longue et plutôt technique. La seconde partie porte sur la vision du monde de Mateo Alaluf selon une critique marxiste puisque c’est sur le terrain du marxiste qu’il place le débat.

Ce que je lis chez Bernard Friot

Dans cette partie un peu technique - que les lecteurs lassés n’hésitent pas à passer directement à la seconde partie - je vais décortiquer toutes les affirmations de Mateo Alaluf relatives à l’œuvre de Bernard Friot et souligner les divergences avec ma propre lecture. En effet, Mateo Alaluf donne le sentiment de ne pas avoir lu Bernard Friot, ou de l’avoir lu rapidement avec un biais idéologique. En tout cas, la théorie de Bernard Friot est sérieusement rabotée dans l’article.
- La théorie de Bernard Friot n’est pas une théorie du “droit à un salaire universel”, c’est une théorie de la socialisation de la valeur ajoutée, profit, investissement, outil de production et salaire - qui inclut donc le salaire.
- La “convention capitaliste du travail”, c’est aussi bien, dans l’œuvre de Bernard Friot (de mémoire, dans Émanciper le travail), un acquis par rapport au salaire à la pièce (donc quelque chose d’émancipateur historiquement: la convention capitaliste du travail inclut du droit du travail, un contrat de travail et des barèmes) et un asservissement lié à une lutte de classe puisque la classe propriétaire détient les outils de production et que les prolétaires ne détiennent que leur force de travail puisque ce sont les postes qui sont qualifiés et non les personnes. Le rabotage est donc moins le fait de Bernard Friot que d’un lecteur pressé.
- Bernard Friot ne congédie nullement la lutte de classe. Il en précise les contours et les enjeux.
- Le temps comme source du salaire dans la pratique de la valeur capitaliste n’est pas une idée de Bernard Friot. C’est une idée qu’il reprend à Marx qui l’avait lui-même reprise à Smith. Cette idée peut paraître très compliquée à comprendre mais les contrats mi-temps sont toujours payés moitié moins que les contrats temps plein dans la pratique capitaliste de la valeur. D’autre part, quand Mateo oppose la nature ou la qualification comme source de valeur aux théories de Friot, il tape à côté: dans la pratique capitaliste de la valeur, le travail est organisé par un marché, le marché de l’emploi et, dans ce capitalisme, c’est ce marché qui attribue la valeur au poste, c’est ce marché qui qualifie les postes. Chez les fonctionnaires, par contre, la qualification n’est pas attribuée par le marché de l’emploi au poste mais elle est liée à la personne. Par ailleurs, la nature crée de la valeur d’usage, pas de la valeur économique (et ça, c’est de nouveau Marx qui le dit). À partir de cette valeur d’usage, les producteurs produisent de la valeur abstraite, de la valeur d’échange.
- Pour Mateo Alaluf, le chômeur et le fonctionnaire ne créent pas de valeur ajoutée. J’ai déjà prouvé que le chômeur et le fonctionnaire créaient de la valeur ajoutée (plateformecontrelemploi.blogspot.be...) mais, pour prendre un exemple qui devrait parler à un syndicaliste, comment se fait-il alors, si ni le chômeur, ni le fonctionnaire ne créent la valeur ajoutée correspondant à leur salaire, que les emplois “aidés” dans lesquels il n’y a aucune cotisation et aucun impôt ne soient ... pas mieux payés que les autres? Pour prendre un autre exemple, quand le taux de TVA dans la restauration a changé en France (si je me souviens bien, il a augmenté puis baissé), les salaires du secteur n’ont pas bougé - ou quand les prestations de sécurité sociale ont été augmentées pour tout le monde dans les années 1940-1980, les salaires individuels n’ont jamais bougé. Les salaires n’ont pas bougé parce que ce sont les prix qui ont bougé, pas les salaires. En augmentant les prix, on a augmenté la valeur ajoutée créée mais on n’a rien fait payer aux salariés en emploi.
- Quand Bernard Friot dit que les retraités ou les fonctionnaires produisent de la valeur économique, il ne dit pas qu’ils produisent de la valeur d’usage. Que les fonctionnaires ou les retraités fassent des choses utiles, c’est indéniable mais ce n’est pas l’objet de la réflexion de Bernard Friot. Ce qu’il écrit et dit, c’est que les retraités, les chômeurs ou les fonctionnaires créent de la valeur d’échange, de la valeur économique. Ce qui est révolutionnaire, c’est que cette valeur économique que Mateo Alaluf entend réserver aux patrons est produite sans employeur.
- Friot le dit et le répète - c’est l’objet du premier chapitre de Émanciper le travail - le travail concret crée de la valeur concrète (comme la nature, d’ailleurs) et le travail abstrait crée de la valeur économique. Le travail abstrait, c’est ce qui est reconnu comme créant de la valeur économique. La valeur abstraite fonctionne selon une logique circulaire mais n’a rien à voir avec la valeur concrète
- Mateo Alaluf fait une citation de Bernard Friot qu’il oppose à juste titre au fait que le chômeur et le fonctionnaire créent la valeur ajoutée correspondant à leur salaire (je cite sa citation): “un actif en 2040 produira davantage que deux actifs aujourd’hui et en conséquence deux fois plus de cotisations pour financer les pensions”. Cette citation est tellement décalée par rapport à l’œuvre de Friot que je voudrais bien avoir la source et le contexte puisque Alaluf n’a pas jugé bon de les mentionner.
- Friot insiste sur le fait que la sécurité sociale est née dans le cadre d’un rapport de force entre les producteurs et les employeurs. C’est une chose qu’il écrit, dit, redit et répète dans à peu près toutes ses conférences. En Belgique, c’est certainement vrai puisque, au moment de l’adoption du pacte social, les ouvriers étaient armés et en grève et que la gendarmerie, elle, était désarmée. C’est bien ce rapport de force qui a poussé les patrons à accepter un compromis qui, visiblement, leur pèse aujourd’hui que le rapport de force a évolué.
- Friot dénonce certaines formes de solidarité et défend d’autres formes de solidarité. Il dénonce la solidarité de l’employeur envers l’employé, du patron envers le pauvre, du riche envers le pauvre, de la dame patronnesse envers le bon pauvre, de l’employé envers le (bon) chômeur, etc. Il défend la solidarité du partage de l’outil de production. L’idée de Friot, c’est de dire que l’économie, ce ne soit plus eux, mais qu’elle devienne nous. Ce “nous” est solidaire de fait parce qu’il partage les décisions, la gestion de l’outil de production, la question du devenir du collectif de travail, etc.
- En Belgique, un tiers du PIB est produit par les cotisations-prestations sociales. Quand ces cotisations-prestations diminuent ou disparaissent, les salaires individuels et le PIB se compriment.




- Le modèle de la sécurité sociale par cotisation dit bismarckien n’existe pas que en Belgique et en France. Il a aussi cours en Allemagne, en Italie, au Pays-Bas et, récemment, quoique sur une base notoirement insuffisante, a été adopté ces dix dernières années aussi bien en Chine qu’en Russie. Il ne s’agit pas d’un modèle hypothétique puisque, pour la seule Belgique, il produit plus de 60 milliards par an de PIB. Pour du désincarné, ça fait tout de même de gros chiffres. 
- Par rapport à l’État, Friot ne prône ni sa disparition (comme le prétend Alaluf) ni, d’ailleurs, son renforcement (comme le prétendait un article anarchiste dont je n’ai pas les références). L’État n’est pas l’objet de la réflexion de Friot. Ce qu’il constate par rapport à l’État, c’est que c’est une modalité de création de valeur qui n’est pas capitaliste. Ça ne veut pas dire que l’État est le bien souverain ou que c’est la solution, ni que c’est le mal ou le problème, ça veut dire que dans les institutions de l’État, il y a une bonne chose à prendre: la qualification à la personne des fonctionnaires. 
- Friot a toujours souligné les rapports de force à l’origine des avancées de la classe salariale révolutionnaire.
- Fonder une action politique sur des principes moraux de solidarité de “ceux qui ont (un emploi)” envers “ceux qui n’ont pas (un emploi)” est suicidaire d’un point de vue syndical puisque cela amène à revendiquer ... un emploi pour pouvoir être moral, pour pouvoir être solidaire. 
- Friot ne veut pas taxer le capital tout simplement parce qu’il veut l’abolir. Au lieu de faire payer un impôt aux propriétaires lucratifs (ce qui ne change rien aux conditions effectives de travail), il veut abolir la propriété lucrative (ce qui change tout aux conditions effectives de travail). 
- Si le droit au salaire peut être considéré comme incantatoire, alors le droit au pouvoir d’achat réclamé par les syndicats doit l’être de la même façon. Mais je ne vois pas où cela nous mène puisque toute revendication et toute ambition politique peuvent être qualifiés d’incantatoire. En d’autres termes, si le réseau salariat est une secte, tous les syndicats qui revendiquent et qui réclament doivent être qualifiés comme tels également.

Ce que je lis chez Mateo Alaluf

En filigrane de l’article se dessine un projet de société. Les richesses économiques sont produites uniquement, selon Mateo Alaluf, par les salariés des entreprises privés. Ces salariés en emploi “payent” par “solidarité” les pauvres, les chômeurs et les fonctionnaires.



De ce fait, pour pouvoir être “solidaire” (selon Mateo Alaluf, donc), il faut trouver un emploi et, donc, un employeur. Suite à des circonvolutions vertigineuses, le penseur qui dénonçait en des termes poignants le travail à gage (Lohnarbeit), ce jeune philosophe horrifié des conséquences de la révolution industrielle en Angleterre, est utilisé par Mateo Alaluf pour justifier la soumission à un employeur comme vecteur d’émancipation. Marx n’a jamais dénoncé le salaire (Lohn) puisqu'il en dénonçait l'insuffisance, il a dénoncé l’aliénation de la soumission de l’employé à l’employeur, il a dénoncé l'articulation entre le salaire (Lohn) et le travail (Arbeit), ce qui n'est pas du tout la même chose.
Mais il n’y a pas que ça. Pour Mateo Alaluf, la perspective 
d’émancipation est de réclamer plus de pouvoir d’achat, plus d’emploi aux employeurs et aux instances politiques. C’est dire que, pour pouvoir être solidaire, pour que les riches puissent donner aux pauvres, il faut qu’ils aient un emploi, se soumette à cette aliénation qui horrifiait le jeune Marx (Lohnarbeit) et défilent derrière les syndicats pour demander plus de pouvoir d’achat. La perspective ultime pour Mateo Alaluf, c’est que l’État taxe la propriété lucrative sans l’abolir, c’est que l’État augmente les salaires sans toucher au principe du marché de l’emploi et c’est que les employeurs cèdent aux demandes des producteurs, impressionnés par leur nombre et par leur force. La perspective de défiler Nord-Midi (Bastille-Nation pour les Français) en sacs poubelle syndicaux pour demander à l’État des protections et aux employeurs du pouvoir d’achat n’est en rien émancipatrice ou mobilisatrice. Elle ne porte aucune ambition, aucun désir commun, aucune perspective.
Mais pourquoi pas? Parce que les défilés Nord-Midi laissent une série de questions ambitieuses en suspend:
Le malaise qui se répand depuis des décennies dans le monde de l’emploi ne correspond-il à rien? Ce sentiment horripilant d’obéir à des incompétents animés par un goût du lucre ne serait-il qu’une illusion? Le modèle de développement des employeurs, faits de pillage, de saccage des ressources naturelles et de burn-out et de bore-out des humains serait-il un absolu émancipateur?
Quant à l’État qui régule, limite, cadre faut-il vraiment compter sur lui à l’heure où le politique traverse une crise et, en ce cas, pourquoi avoir soutenu l’Europe et ses institutions anti-démocratiques à l’heure où elle sapait l’État, pourquoi soutenir la régionalisation de la sécurité sociale?
Parce que, au fond, indépendamment des convictions de Marx ou d’Alaluf ou du pape, la question que pose Bernard Friot, c’est celle de la liberté, de l’émancipation du travail. Il s’agit de décider ensemble ce qu’on va produire, comment et pour quoi.
Mais dites-moi, Monsieur Alaluf, de quoi avez-vous peur?

Rencontres

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  • Rencontres

À l'occasion de la manifestation syndicale contre les mesures gouvernementales en Belgique, il m'est arrivé de faire quelques rencontres qui, à leur manière, racontent aussi bien la journée que les enjeux de cette histoire.

1. Sur le chemin de la gare, j'ai rencontré une mère de famille qui vient d'apprendre que ses prestations de chômage vont lui être supprimées. C'est le gouvernement précédent qui a pris cette mesure, un gouvernement censé être de gauche, un gouvernement dirigé par Elio Di Rupo, un premier ministre qui appartient au parti socialiste.

La détresse de cette femme est visible, elle ne sait pas comment elle va nourrir ses enfants: son état de santé lui interdit même le recours au travail au noir.

La fin des prestations de chômage votée et décidée par le gouvernement Di Rupo (PS) signifie pour elle et pour des dizaines de milliers comme elle la misère, la galère. Pour la société, l'ensemble de ces mères célibataires va poser un problème: que deviendront leurs enfants, comment vont-ils être élevés et, accessoirement, comment acquerront-ils une qualification qui en fera des producteurs économique utiles à l'économie de notre société? Cette mesure de guerre au salaire, imbécile, cruelle et contre-productive coûte un maximum à la société sur le long terme et elle réduit la production de valeur économique, de salaire, de qualification, de prospérité générale. 

Le parti socialiste belge (mais je crois que les amis français ou grecs pourraient en dire autant) a opté pour un ensemble de mesures ultra-employistes, agressives envers les salariés. On connaît le résultat: crise économique, déflation salariale et misère à grande échelle.

Pourtant ce parti socialiste prétend aujourd'hui s'opposer au gouvernement Suicidois, contre l'austérité et les mesures anti-sociales. Rassurez-vous, les PS présents dans la manif ne faisaient pas allusion à la guerre au salaire décidée et menée par leur parti au sein d'une curieuse coalition.
2. Dans la manifestation, une femme seule marche avec son déambulateur. Elle arbore deux drapeaux belges frappés du blason royal. Renseignements pris en laissant traîner mon oreille, derrière ces drapeaux, cette invalide se bat pour la sécurité sociale, pour ce qui lui permet de vivre, pour sa dignité de productrice.

Le gouvernement suicidois menace de scinder la sécurité sociale - ce qui menace la sécurité d'existence de cette Flamande fière de ses drapeaux. Elle parle aussi des mesures d'activation des invalides. Elle s'inquiète. Il se dit que les chômeurs à 33% seront activés (merci le gouvernement précédent) voire à 66%. Et nous nous inquiétons avec elle. Cette productrice, créatrice de valeur de plein droit risque l'exclusion économique, la misère - elle aussi.
3. Une surprise en se dirigeant vers le café pour éviter l'hypothermie: De Coninck, l'ancienne ministre de l'emploi elle-même, c'est elle qui a organisé l'exclusion de dizaines de milliers de chômeurs du salaire, des prestations de chômage.

Une curieuse présence quand on sait qu'elle n'a rien fait pour contrecarrer la baisse des cotisations sociales, baisse qui aujourd'hui justifie toute la barbarie des mesures promises par la majorité minoritaire (24% d'électeurs en Wallonie, tout de même). On peut regretter que la première rencontre n'ait pu en discuter avec la troisième de sa situation.

4. Devant un bâtiment officiel, nous commençons à papoter avec le gardien. Il nous raconte dans un français savoureux, presque parfait. Les horaires coupés, son dégoût de la politique politicienne après en avoir vu les pratiques, sa rage de payer des impôts pour financer un travail qu'il désapprouve, sa rage de devoir obéir, de devoir protéger des puissants.

  • Perspectives

Des complicités se redéfinissent. Les instants se partagent. Çà et là des colères, çà et là, des drapeaux d'un PS de plus en plus incongru. Puis le plaisir de voir un pays qu'on dit fini uni non autour d'une oiseuse identité collective mais pour la défense du salaire, pour la défense d'un modèle social, pour la défense de la vie ensemble, du droit au repos.

Il nous reste à souhaiter à ce pays comme à tous les autres, une bagarre non pour des emplois mais pour l'émancipation du travail de l'employeur. Nous n'avons pas besoin d'employeur pour produire.

  • Syndicats
Bien des revendications ... rien sur les chômeurs

Ce sont les syndicats qui organisaient la manifestation en front commun. Nous  nous permettons de souligner que les syndicats sont des employeurs aussi. Ce sont des structures plus ou moins baroques qui embauchent (et débauchent) des gens, des employés. En tant que telles, les syndicats ne peuvent pas être démocratiques, ils ne peuvent pas représenter les travailleurs. Quand un mandataire syndical dans une instance quelconque prétend parler au nom des travailleurs, il est sous la coupe de son employeur - c'est le syndicat qui lui envoie ses chèques tous les mois - et doit lui obéir. Mais les dirigeants syndicaux sont des patrons, abondamment payés et, surtout, proches de leurs amis les patrons, les dirigeants politiques et les chefs d'entreprises.

Ce problème est d'autant plus grave que les organes de concertation paritaires s'occupent des salaires, socialisés ou non, des travailleurs en emploi et libérés de l'emploi (les prestations chômage, la sécurité sociale) dans un cadre où se réunissent pour parler de nos salaires

- des représentants des dirigeants syndicaux qui sont des employeurs
- des représentants des chefs d'entreprise qui sont des employeurs
- des représentants des politiques qui sont des employeurs.

Bien des revendications ... rien sur les chômeurs
Pour parler de nos salaires, on ne trouve donc que des employeurs - ce qui explique pourquoi nous ne votons jamais pour des partis qui déclarent officiellement la guerre au salaire alors que nous nous retrouvons toujours avec des programmes de guerre au salaire.

Il serait peut-être temps que les salariés (dans l'emploi ou hors emploi) récupèrent la maîtrise de ce qui est à eux:

- le montant des cotisations sociales
- les éventuelles exemptions de cotisation sociale
- la gestion des prestations sociales.

Après tout, quand Elio DiRupo, Charles Michel, quand Mital ou Bouygue touchent de l'argent, personne n'a son mot à dire sur la façon dont ils les utilisent. Pourquoi n'est-ce pas le cas pour les salariés, pour la sécurité sociale?

  • Slogans pour manif nord-midi (Bastille-Nation)
Ne dites pas:
Réduction du temps de travail
Mais dites:
Travail sans employeur - sans actionnaire.
Je n'ai pas besoin de gaver un actionnaire pour travailler.


Ne dites pas:
La retraite à 60 ans
Mais dites:
Le travail libre, dès 18 ans

Ne dites pas:
Des emplois pour tous
Dites:
Du salaire pour tous
On récupère ce qui est à nous, les salaires, les usines et les bénéfs.
On décide ce qu'on fait, comment on le fait et pourquoi on le fait

Ne dites pas:
PS
Dites:
Que se vayan todos.

Goblet prélève les cotisations

Article disponible en PDF ici

Un internaute a bien voulu transcrire les propos du secrétaire général de la FGTB (voir Anne Demelenne ici). Il s'agit d'une interview du journal Le Soir (ici, en français). Nous n'avons pas accès à l'édition abonnés donc, si l'internaute avait commis quelque imprécision dans sa citation, merci de nous le signaler. Le texte cité est décalé et en caractères distincts, nos commentaires sont dans la même police que le paragraphe que vous lisez.

A l’origine, le chômage est une assurance, qui comble un accident de la vie. Aujourd’hui, on se dirige vraiment vers un système d’assistance. Et c’est contraire à la philosophie de la Sécurité sociale. A l’origine, on a prélevé une partie du salaire (les charges sociales) pour les reverser en cas de coup du r de la vie, c’est un salaire différé. En faisant de l’assistance, on casse cette philosophie et on s’en prend à la cohésion sociale.

À l'origine, la sécurité sociale a été un compromis entre les travailleurs en emploi qui ne voulaient plus du capitalisme et des patrons qui ne voulaient pas de révolution. Les travailleurs à la Libération étaient armés contrairement aux autorités civile. La sécurité sociale n'est donc nullement "à l'origine" une assurance mais c'est une conquête des travailleurs avec un rapport de force à leur avantage. Le système d'assurance est le modèle qui prévalait avant la seconde guerre mondiale; c'est ce modèle que la sécurité sociale a rendu heureusement obsolète. Les allocations de chômage ne devaient pas être une "assurance contre les accidents de la vie" mais bien un élément décisif dans le rapport de force entre les travailleurs et les patrons.

Le fait qu'un représentant d'un syndicat pourtant largement impliqué dans les luttes et les conquêtes de la Libération fasse l'impasse sur ces faits historiques atteste son malaise par rapport à la lutte de classe, à la conflictualité ou au rapport de force. Le secrétaire général craint le rapport de force ou - pour le dire plus clairement - la victoire sociale et politique sous quelque forme que ce soit. Il aurait besoin de régner sur une armée de vaincus qu'il ne dirait pas autre chose.

A l’origine, on a prélevé une partie du salaire (les charges sociales [sic!]) pour les reverser en cas de coup dur de la vie, c’est un salaire différé. En faisant de l’assistance, on casse cette philosophie et on s’en prend à la cohésion sociale.

Cette fable reproduit les chansons patronales mot pour mot. Après avoir conjuré la conflictualité, le secrétaire général reprend la version de l'histoire patronale à son compte. Les cotisations de la sécurité sociale n'ont jamais été prélevées sur les salaires, elles ont été ajoutées aux salaires. Le fait de reprendre la version patronale fait croire que les salariés sociaux, les chômeurs, les retraités, les invalides, coûtent aux autres travailleurs, ce qui est une aberration comme nous l'avons prouvé ici. Il nomme d'ailleurs la partie de la valeur ajoutée que créent les salariés sociaux, des "charges" comme le font les patrons. En réalité, ces cotisations se sont ajoutées aux salaires au terme de luttes sociales. En faisant passer une partie des producteurs, les salariés sociaux, pour des coûts pour les autres producteurs, ceux qui sont en emploi, le syndicaliste divise sa base sociale. En divisant sa base sociale, il la rend impuissante mais peut lui vendre facilement une colère sans objet, une frustration, une rancœur aux origines obscures.

D'autre part, en qualifiant les salaires socialisés de salaires différés, le secrétaire général légitime le recours à la personnalisation assurantielle patronale. Il justifie ce qu'il prétend dénoncer - ce qui lui permet, effectivement, de continuer à dénoncer toute sa vie sans que rien ne change.

Le paradoxe, c'est que Goblet accuse le patronat de faire ce que lui fait. Il casse la "cohésion sociale" en prétendant que les salariés sociaux sont des coûts. Il y a mieux. La définition de la valeur économique est l'enjeu d'une lutte de classe. En reprenant telle quelle la définition des patrons, le secrétaire général fait l'impasse sur les enjeux politiques de cette définition. Pour lui comme pour les patrons, ce qui crée de la valeur, c'est l'emploi, c'est le travail soumis à des propriétaires lucratifs qui veulent générer du profit. Pour eux, le reste est certainement utile, mais n'est assurément pas du travail. On voit bien la violence de ce genre de vision du monde qui soumet la reconnaissance de l'utilité sociale a bon vouloir tout puissant des actionnaires.

Une fois de plus, le secrétaire insiste sur la nécessité de la "cohésion sociale", c'est-à-dire de l'absence de conflictualité.

On parle d’une baisse de la norme de norme de croissance des soins de santé, qui module les hausses budgétaires de la Sécurité sociale. Certains font passer ces réformes pour anodines, mais on touche aux fondements ! Il suffit de se rendre sur le terrain. Et que voit-on ? Que de plus en plus de gens vont à l’hôpital pour un diagnostic, puis reportent les soins parce que cela leur coûte trop cher. C’est ça la réalité. Et c’est inquiétant : ce n’est pas digne d’un pays qui se déclare à la pointe dans ce domaine-là.
Je tenterai d'être court pour gloser ce dernier extrait. Essentiellement, implicitement, le droit moral qui évoqué pour dénoncer les mesures du gouvernement (que nous dénonçons avec lui, bien sûr) est fondé sur des considérations qui réduisent les travailleurs à des êtres de besoin. Inutile de dire que cette façon très "dame patronnesse" de se représenter la société nie toute conflictualité, de nouveau et, surtout, tue dans l’œuf toute aspiration à la dignité, à la justice et à la liberté. C'est que, ces notions transposées dans le monde de l'emploi interrogent le pouvoir des propriétaires lucratifs, cela interroge le fait qu'il faille s'ennuyer toute une vie active durant pour obéir à des patrons qui veulent gagner de l'argent. Les êtres de besoin ne se posent pas la question de la légitimité de l'emploi, du cadre de travail, du mode de salaire, de qui décide qui fait quoi, quand et pour quoi. Il est vrai qu'une carrière entière vouée à sacrifier l'ouvrage, l'art, la créativité, l'humour, l'amour au seul impératif de soumission aux puissances de l'argent pousse les employés à se précipiter vers les syndicats.

Histoire des luttes de chômeurs 2 - Le chômage conjoncturel (1970-1995)

Cet article est écrit avec Riposte-CTE (voir leur site ici), il s'inscrit une suite d'articles retraçant l'histoire des luttes de chômeur 

La première vague des luttes de chômeur, c'était l'auto-production suite aux fermetures d'usine (voir Glaverbel ici et Lip ici, par exemple).

  • Luttes dans les usines

La deuxième vague a déferlé dans les usines: la lutte pour les 36 heures et la pension à 60 ans (voir les ACEC de Charleroi ici, les travailleurs ont obtenu les 36 heures par étape, sans création de poste d'emploi et par augmentation de la productivité).

Extrait du journal de l'UCLMB, 18/9/75
Au sein du mouvement Marxiste-Léniniste très minoritaire dans le mouvement ouvrier, il y avait la revendication d'une allocation de chômage de 100% du salaire. Au sein du mouvement syndical traditionnel, c'était la revendication du plein emploi qui a eu le succès que l'on sait.

  • Les comités de chômeurs

À partir de 1976, il se crée des comités de chômeurs. Ils reprennent la tradition communiste des années 30 (voir Guy Vanthempsche, Le Chômage en Belgique de 1929 à 1940, son histoire, son actualité et notre article sur le pacte social ici): à ce moment-là, il n'y avait que les communistes qui organisaient les chômeurs. En Belgique, on appelait le Parti Communiste, le Parti des Chômeurs. Ces comités sont créés par ce que les sociologues appellent des gauchistes, c'est-à-dire les mouvements trotskyste, anarchiste et marxiste-léniniste. La revendication principale était la lutte contre les exclusions (c'était l'article 143 à l'époque - voir ici), les 36 heures et la pension à 60 ans.

L'article 143 prévoyait l'exclusion du bénéfice des allocations des chômeurs cohabitants de longue durée - y compris les travailleurs à temps partiel. Cette mesure pénalisait essentiellement les femmes en ménage.

  • Les TSE

À Charleroi, en 76 toujours, un comité est créé par des militants syndicaux de base mais ce comité reiciste isolé en Belgique. Il lutte contre les exclusions et revendique l'abolition de l'article 143, la suppression des enquêtes à domicile et le droit au travail.

Ce comité ne tiendra que quelques années du fait du turnover des formations, des stages - c'était tous des jeunes. Suite à quelques actions d'occupation symbolique de l'ONEm, le comité obtiendra quelques améliorations dans les locaux de pointage.

À l'époque, les chômeurs devaient pointer tous les jours, souvent dans des locaux délabrés.

À partir de 1980, les syndicats revoient leur analyse sur le chômage qui ne cesse d'augmenter. Ils arrivent à la conclusion que c'est un chômage structurel, conclusion qui s'imposait après deux siècles.

  • Le Werklosenbond

En Flandre, un Werklosenbond (un syndicat de chômeurs) se crée au début des années 1980. Il donne comme consigne, afin de diminuer les frais de logement, de cohabiter, de vivre à plusieurs. En riposte à ce mouvement-là, le gouvernement de l'époque crée un nouveau statut, les cohabitants.

Beaucoup de membres du Werklosenbond seront accusés de fraude sociale et perdront plusieurs procès. Le Werklosenbond s'écroule financièrement.

À cette période, des militants syndicalistes chômeurs créent le premier comité TSE, Travailleurs sans emploi.

Les principales revendications des comités TSE: suppression de l'article 143, réduction du temps de travail, élection de délégués chômeurs. Mais les dirigeants syndicaux s'opposent à cette dernière revendication et à la suppression de l'article 143. C'est ainsi que Monsieur J.-C. Vandermeeren, secrétaire national de la FGTB déclare le 23 mars 1983:

Si on supprime l'article 143, les libéraux vont proposer la limitation dans le temps des allocations de chômage [il y a trente ans!].
 Or, il faut savoir qu'à la même époque, l'administrateur général de l'ONEm, Maurice André est aussi président de la CGSP Tournai, une centrale de la FGTB.

Quant à l'autre grand syndicat belge, le syndicat chrétien, la CSC, elle
accepte le principe de contrôle mais pas de pointage.
Le pointage sera effectivement supprimé mais bien des années plus tard.

L'article 143 prévoyait l'exclusion du bénéfice des allocations des chômeurs cohabitants de longue durée - y compris les travailleurs à temps partiel. Cette mesure pénalisait essentiellement les femmes en ménage.

  •  Luttes et sabotages syndicaux


En 1986, le comité TSE FGTB Charleroi occupe l'ONEm pendant sept jours contre la diminution des allocations de chômage pour certaines catégories de chômeurs qui tombent au forfait minimum et contre l'article 143. Cette fois, l'action ne remporte pas de vrai succès.

La FGTB nationale et la CSC-Femmes organisent une manifestation à Bruxelles sur les mêmes revendications (abrogation de l'article 143 et contre la diminution des allocations de chômage pour certaines catégories). Il y a 8000 personnes.

Les comités TSE aussi bien de la FGTB que CSC se plaignent beaucoup du manque de soutien des centrales et, à la FGTB, ils proposent de créer une centrale des cLes chômeurs qui ne cherchent pas d'emploiLes chômeurs qui ne cherchent pas d'emploihômeurs, ce qui sera refusé par le congrès.

[Sur ces questions voir notre article sur la démocratie syndicale ici]

À Charleroi, les TSE organisent des élections sociales au bureau de pointage. Ces élections ne seront pas validées par les dirigeants syndicaux alors qu'un délégué a été élu.


  • Les chômeurs qui ne cherchent pas d'emploi

En 1988, un nouveau type de chômeur apparaît - principalement des sidérurgistes ou des métallurgistes, des secteurs à forte tradition syndicale - âgé de plus de 50 ans mais n'ayant pas droit à la prépension (c'est alors 56 ans). Ces chômeurs spécifiques réclament:
- une allocation plus élevée que les 60%: vu les nombreuses années de cotisation, cette allocation doit être majorée
- de ne pas être demandeur d'emploi (à leur âge, ils ne peuvent plus être embauchés).

Pour soutenir leurs revendications, ils organisent une manifestation où il y a 2500 personnes et une occupation d'un jour de la FEB (Fédération des Employeurs de Belgique). Leurs revendications aboutissent en 1993.

En 1991, l'article 143 devient l'article 80 sans que rien ne change fondamentalement. Les chômeurs cohabitants de longue durée sont toujours exclus - ce qui affecte surtout les femmes en ménage.

En 1994, la CSC et quelques sections FGTB organisent une manifestation à Bruxelles où il n'y a plus que mille personnes. La lutte des TSE a marqué le pas à cette période jusqu'au milieu de 1995.

Histoire des luttes de chômeurs - 1. Glaverbel

Histoire des luttes de chômeurs

 Cet article est le premier d'une série qui doit nous amener aux luttes de chômeurs actuelles en Belgique. Il est rédigé en coopération avec le collectif Riposte.CTE, collectif de réflexion et d'action autour du chômage.

 Glaverbel 1975-1981

Le premier article nous emmène à la fin du plein emploi, juste après la crise pétrolière, au moment où le taux de profit atteignait un plancher historique et que les investisseurs commençaient à se sentir des envies de laisser leurs capitaux se balader sur la terre entière.

Dans ce contexte, une entreprise ferme alors qu'elle est bénéficiaire. C'est un des premiers licenciements boursiers connus de l'ère contemporaine. Mais les résistances ont créé des brèches intéressantes, comme cette histoire de conserver un statut de travailleur, un contrat de travail et un salaire alors que l'usine est fermée. Récit.

 I. Contexte: la fermeture de l'usine (1975)


 Présentation du film de Manu Simon, Gilly pour tous (tous avec Gilly).

Les ouvriers refusent l'extinction du four de l'usine de Glaverbel (Charleroi). Ça se passe en 1975. Un comité de grève se constitue, la lutte est lancée. C'est une lutte contre les licenciements, contre le démantèlement de l'usine, contre la fuite des capitaux et les manoeuvres des multinationales qui licencient pour faire plus de profits. L'usine de Glaverbel est occupée et placée sous contrôle ouvrier. Une lutte exemplaire.

La CSC annonce une confiscation de fait des entreprises qui ferment ou qui licencient. La FGTB exige la nationalisation. "Les ouvriers se lèvent comme un seul homme et disent: Capitalistes, nous en avons assez, laissez la place à nous, s'écrie André Henry, figure emblématique de la grève. Après sept semaines, les grévistes font plier la multinationale et obtiennent gain de cause. Aucun licenciement, maintien du salaire. Cette victoire reste encore aujourd'hui un modèle d'un combat ouvrier.
Pendant l'année d'occupation d'usine, les ouvriers ont continué à produire le verre - un arrêt du four lui eût été fatal - et se sont chargés eux-mêmes de commercialiser ce qu'ils produisaient. Ils ont alors démontré (si besoin était) que les travailleurs pouvaient se passer de patron et d'employeur.
  • L'accord Glaverbel

Les ouvriers n'ont pas obtenu la nationalisation mais ils ont obtenu le maintien du salaire, la prépension à 95% du salaire à 58 ans et le retrait de la plainte de l'usine pour vol. Un fonds social est constitué. Il est alimenté à un tiers par Glaverbel et à deux tiers par l'État: il indemnise les anciens travailleurs, appelés les excédentaires, sans emploi à 100% de leur salaire.

Les patrons avaient porté plainte pour vol parce que les ouvriers avaient continué à vendre le verre pendant la grève et l'avait vendu pour leur compte (cf: Lip).

  • La contre-offensive du gouvernement et des hauts responsables syndicaux

Après cette victoire, ça a été la grande contre-offensive de la bourgeoisie, des politiciens et de certains hauts dirigeants syndicaux.

La première attaque a été contre un délégué d'une autre section de Glaverbel Charleroi, délégué qui avait soutenu la grève. Il est licencié sans préavis. S'en suit une grève générale des verriers de Charleroi. Après deux semaines de grève, ce délégué sera réintégré mais son mandat syndical sera retiré (par les dirigeants nationaux syndicaux) pour sept ans.

Pour Jean De Nooze, dirigeant syndical national pour le verre,
les ouvriers de Gilly sont des activistes qui se prétendent militants ouvriers, qui ont transformé la région carolorégienne en chaudron à sorcières qui bout et déborde à tout moment et qui mènent une politique qui sert machiavéliquement les intérêts de Glaverbel et de tout le gouvernement.
En avril 1977, le PS rentre au gouvernement et attaque le fonds social de Gilly qui paie 100% du salaire.
Les ouvriers de Gilly sont des privilégiés et des profiteurs [déjà!].
 Les socialistes qui n'étaient pas dans le gouvernement précédent ne s'estiment pas liés par cet accord. Les travailleurs ripostent: des manifestations, des arrêts de travail, des assemblées, etc. Le fonds social sera prolongé d'un an.

Peu après, ce sont les dirigeants syndicaux nationaux, en front commun qui proposent d'amender les critères qui ouvrent les droits aux indemnités du fonds social:

- diminution du nombre de personnes concernées
- limitation dans le temps
- organisation d'un référendum à bulletins secrets pour l'ensemble des verriers (et non les seuls excédentaires)

  • Les ouvriers font grève pour défendre leur accord

La plupart des sièges verriers boycottent le référendum. Il n'y aura que 41% de oui (de ceux qui ne sont pas concernés). Mais les dirigeants syndicaux en front commun ne tiennent pas compte des résultats et proposent de réaliser les amendements prévus.

Les ouvriers ripostent en faisant grève dans plusieurs sièges. La grève ne sera [évidemment] pas reconnue. Les ouvriers mettront sur pied un large front de soutien politique (PCB - LRT - POUR - RW et quelques militants socialistes) et porteront plainte en justice contre Glaverbel pour non respect des accords. La plainte n'aboutira qu'à un non lieu.

Après 15 jours de grève non reconnue, Glaverbel accepte de négocier. L'accord du fonds social sera prolongé jusqu'en 1980: les ouvriers hors emploi conservent leur ancien salaire.

Les ouvriers protestent auprès du syndicat pour exiger le paiement des indemnités de grève et obtiennent gain de cause [à bon entendeur!].

II. L'entreprise publique d'isolation-rénovation

  • Un projet soudé

Le gouvernement, les dirigeants syndicaux nationaux et Glaverbel s'engagent à transformer Glaverbel en une entreprise publique d'isolation-rénovation pour 270 travailleurs. Ce projet implique une formation (les verriers ne sont pas des maçons) - avec toujours maintien du salaire à 100%.

En juillet 1979, les ouvriers reviennent de vacances et trouvent les portes de leur usine ... soudées avec toutes les machines emportées.

  • Un projet voté

En réaction, les ouvriers créent leur propre projet d'entreprise publique d'isolation-rénovation sous contrôle ouvrier avec l'appui d'universitaires (de Namur). Le projet est soutenu par l'OPI, l'Office de Promotion Industrielle, par le conseil communal de Charleroi. Un projet de loi est déposé au parlement après des visites chez des politiciens, l'occupation de l'ONEm, etc [à bon entendeur!].

Au début 1980, la SETIR formation commence mais les ouvriers exigent que ce soient eux qui choisissent les formateurs, qui établissent leur règlement de travail, de formation, et ils exigent des formations sur chantier et pas seulement en atelier.

L'ONEm refuse et se fait occuper puis le Ministère du Travail est à son tour occupé.

  • Le chant du cygne: SETIR
La société d'isolation SETIR est créée mais les sociaux-chrétiens s'opposent à l'exécution du projet. La CSC et le MOC, tous deux sociaux-chrétiens également, se retirent du projet.

Les ouvriers concernés vont donc visiter le ministère socialiste de l'emploi. Après des heures de séquestration, un subside de 18 millions FB est concédé [l'équivalent avec l'inflation de 1 millions 250 € de 2014].

Dans un premier temps, le PSC bloque le subside; les bureaux de la région Wallonne seront occupés par les ouvriers et la moitié du subside est finalement allouée. Les accords sur le fonds social seront prolongés d'une année.

En juin 1981 SETIR est lancé avec 6 travailleurs, un directeur et une secrétaire (loin des 270 travailleurs initialement prévus).

Deux ans plus tard, la société d'investissements wallonne (SRIW) liquide SETIR alors que le cahier de commande est rempli jusqu'à la fin octobre en s'appuyant avec mauvaise foi sur une loi qui permet la liquidation d'une entreprise qui a utilisé la moitié de son capital.

 Glaverbel est repris à ce moment-là par une multinationale japonaise et les ouvriers sont alors effectivement licenciés alors qu'ils étaient toujours en contrat de travail sans travail avec Glaverbel.
  • Le chômage

Les excédentaires deviennent des vrais  chômeurs. Faute de contrat de travail, les délégués sont exclus de leur mandat par les instances syndicales. Le fonds social est supprimé.

En réaction, certains ouvriers créeront de petites coopératives grâce à un subside de la région wallonne de un million d'€. Ces coopératives concerneront une vingtaine de travailleurs. Ces coopératives n'ont survécu que quelques années.

Principale leçon: pour certains, c'est une demi victoire parce qu'ils n'ont pas obtenu la nationalisation avec contrôle ouvrier, pour d'autres l'allocation de chômage à 100% du salaire pendant huit ans est un pas énorme vers le salaire à vie.

Références:

André Henry, L'Épopée des verriers du Pays Noir, Luc Pire, 2013 (voir un résumé ici).
Union des Communistes (Marxistes-Léninistes) de Belgique, Ripostons aux licenciements, Brochure, 1975.


Désamorcer la bombe sociale, commentaires


Réflexions à partir d'un document sympathique.

Nous sommes tombés sur ce document du syndicat FGTB Verviers en Belgique. Il s'agit d'une petite région sans doute plus libre de ton que de grosses centrales comme Bruxelles ou Liège.

Tout d'abord, nous nous félicitons - et félicitons chaudement les auteur(e)s de ces lignes - de l'existence de ce texte, de cet engagement au sein du syndicat qui ne doit pas nécessairement faire l'unanimité des instances dirigeantes dudit syndicat. Bravo à l'auteur(e) pour son courage, son intégrité.










  • Nous sommes en accord sans réserve avec:

- le fait que la réforme crée de la pauvreté: il s'agit d'une diminution des salaires

- qu'elle s'attaque aux chômeurs et pas au chômage (sauf que, pour nous, le chômage ne pose pas de problème en soi, c'est le manque de salaire qui est problématique)

- qu'elle ne rapporte rien au budget de l'État (un pour mille selon nos estimations un peu plus élevées mais du même ordre que les leurs)

- qu'elle oppose chômeurs et travailleurs (alors que tous nous sommes des producteurs qui vivons de salaires)

- qu'elle met la pression du le 'marché de l'emploi' et va diminuer les salaires et dégrader les conditions de travail tout en augmentant l'aiguillon de la nécessité

  • Notre bémol maison

Notre accord avec une position officielle syndicale nous ravit. La seule touche que nous voudrions ajouter, c'est l'impérative défense du salaire socialisé et, tant qu'à faire, la nécessaire EXTENSION des salaires socialisés à l'ensemble du salaire.


Déclaration de principe de la FGTB

Bravant l'employisme le plus rêche, nous sommes allés enquêter au cœur-même d'un syndicat belge qui réclame de l'emploi.

Nous y avons découvert cette déclaration de principe, aux relents merveilleusement anti-employistes. Dégustation pour tous et, pour les affiliés à ce syndicat, n'oubliez de rappeler à la hiérarchie bureaucratique qu'ils ne sont pas censés vous brader à des patrons au nom de la compétitivité ou de la concurrence.

Par ailleurs, en dépit des politiques odieuses, employistes menées par la hiérarchie syndicale bureaucratique et affairiste, nous rappelons notre attachement à la base, aux luttes des travailleurs dans l'emploi et hors emploi, nous sommes absolument en phase avec ceux qui réclament moins d'emploi, de la diminution du temps de travail ou plus de salaire, notamment plus de salaire social.

1. Émanation directe des forces laborieuses organisées, la FGTB proclame que l'idéal syndicaliste visant à la constitution d'une société sans classes et à la disparition du salariat, s'accomplira par une transformation totale de la société.

5. Le mouvement syndical veut réaliser un véritable régime de justice sociale visant à situer chacun à sa place dans la société. Pour assurer à chacun, en fonction de son travail [pas de son emploi ndlr] et de ses besoins [pas de ses mérites ndlr], la part de richesses qui lui revient, il déclare qu'il est indispensable de compléter la démocratie politique par une démocratie économique et sociale.

 La notion de démocratie économique implique une socialisation des moyens de production et la notion de démocratie sociale implique une révocabilité des mandats syndicaux par les mandants, par les travailleurs. L'occasion de rappeler ces belles choses aux cadres les plus proches des politiques (d'austérité).

À cet effet, il entend que le travail [pas l'emploi dans la convention capitaliste du travail], créateur de toutes les valeurs et source de tous les biens soit enfin considéré comme facteur primordial, les autres facteurs n'étant que subordonnés ou parasite.

Oui, l'argent ne crée pas d'argent, la notion de grand capital productif est une hérésie économique rétrograde. Par contre, le primat du travail ne veut absolument pas dire le primat de l'emploi qui lui est l'exact opposé du fait de sa subordination à la valeur d'échange (et non à la valeur d'usage comme dans l'emploi). Sur ce point nous vous renvoyons à l'article marxisme. Nous laissons le mot de la fin à la déclaration:

7. Dans un esprit de justice [pas de solidarité ou de charité], il répudie formellement les fausses valeurs, comme les droits de naissance et d'argent, consacrées par le régime capitaliste. De l'exploité, réduit à vendre sa force de travail, il veut faire un libre participant à l’œuvre commune de production.




Ceci n'est pas un pays

Cet article est disponible en PDF ici

En Belgique, le problème communautaire revient sur la table à tout bout de champ. Que l'on parle salaire, droits sociaux, réseau sociaux, rocade à construire autour d'une ville ou oies bernaches, le débat retombe sur le communautaire. Ce communautaire, si c'était de l'humour, ce serait un running gag, si c'était un outil, ce serait un marteau-piqueur, si c'était une névrose, ce serait un trouble obsessionnel compulsif.


Notez bien que la plupart des gens s'en fichent ou, quand ils ne s'en fichent pas, consacrent leur temps à des activités plus importantes ou plus ludiques selon leur situation mais, dans le champ médiatique du plat pays, le communautaire règne sans partage, des deux côtés de la frontière linguistique.

Bien sûr, on peut expliquer les tensions communautaires par l'histoire, par le fait que, il y a 120 ans, on ne pouvait être jugé qu'en français - ce qui excluait certainement les Flamands mais également les Wallons pas plus à l'aise alors dans la langue de Molière ou les Bruxellois.

Passons, les témoins ont passé le relais. Par contre, un ami m'exposait une thèse intéressante que je vous soumets non comme certitude mais comme hypothèse. Il y a, en Flandre, un gros parti régionaliste, la NVA (mais, tous les 20 ans, un nouveau parti nationaliste naît en ces contrées et fait reculer le précédent dans la marginalité politique) et, en Wallonie, un gros parti socialiste - PS pour les intimes. La NVA tient logiquement un discours indépendantiste musclé - elle est pour ainsi dire payée pour cela - qui n'a pas son pendant wallon (ou bruxellois).

La thèse est celle-ci: la FGTB, syndicat socialiste lié historiquement si ce n'est organiquement au PS, encouragerait la fiscalisation de la sécurité sociale. En effet, en l'état, une sécurité sociale financée par la cotisation sociale oblige à maintenir une institution nationale alors que l'impôt régionalisé pourrait remplir la même fonction. Ce syndicat serait appuyé par la CSC, l'autre grand syndicat belge lié au pôle chrétien-démocrate.


Ce n'est bien sûr qu'une thèse, une idée, inspirée par les prises de position dudit syndicat en faveur de la CSG ou très silencieuse sur la réduction des cotisations sociales. Elle est aussi inspirée par le fait que le dernier lien qui unit tous les Belges, c'est la sécurité sociale.

Quoi qu'il en soit, notre position anti-employique est claire: nous sommes pour la cotisation sociale et son corollaire, la socialisation du salaire parce que cela permet de libérer - fût-ce partiellement - les producteurs du joug de l'emploi, du marché aux esclaves et l'activité du carcan productiviste. Par contre, la fiscalisation vient peser sur les producteurs individuellement et les laisse démunis face à des patrons auxquels ils mendient un pouvoir d'achat en échange de leur force vitale, de leur temps, de leur talent et surtout de leur soumission. L'horreur absolue.

Le sujet de ce blog n'est pas le devenir de la Belgique mais celui de l'emploi à tous les niveaux. Nous défendons résolument la Belgique comme paradigme, comme rien du tout avec la sécurité sociale, nous souhaitons l'extension de ce pays (c'est-à-dire de la sécurité sociale financée par la cotisation sur la valeur ajoutée) à l'ensemble de l'Europe. Réclamons notre Belgitude universelle, notre appartenance à un presque rien fait de cotisations sociales et de sécurité sociale, assumons notre statut universel de producteurs, vivants, incontrôlables, incompréhensibles.
Faisons notre lait des querelles de clocher pour en prendre le suc: laissons les drapeaux, la paix linguistique, les difficiles communes à facilité à ceux qui sont payés pour arborer ces oripeaux et gardons, développons, couvons, nourrissons la sécurité sociale européenne, ce qui se nomme dores et déjà la Belgique.

Le débat portera alors sur le nom de ce grand machin. On pourra peut-être récupérer le nom de Belgique s'ils n'en veulent plus. Ou celui d'Europe mais il est fort connoté et pourrait prêter à confusion. Je laisse le débat ouvert.

Un ami nous informe de la sortie d'un document de chômeurs

Je me permets - avec la permission de l'auteur mais nous soulignons - de reproduire ici sa très belle introduction à ce texte, introduction qui parle du chômage comme autre chose qu'une malédiction, de l'emploi comme autre chose qu'une bénédiction:

CHEMIN FAISANT ouvrage collectif des TSE de la FGTB Luxembourg, édition du Cerisier, Cuesmes, 2013




J'ai lu ce livre, qu'une âme généreuse m'a offert. J'ai vraiment beaucoup aimé. Pourtant j'étais loin d'être convaincu au départ.
J'avais déjà lu la première partie, publiée sur le site des Travailleurs Sans Emploi de la FGTB du Luxembourg (<tselux.be>). Elle raconte la « Marche contre le chômage, la précarité et les exclusions », qu'ils ont entreprise en octobre 2010, de Humain à Bruxelles. S'ajoute ici, dans le livre, une très très belle présentation, très créative, un vrai plus dû au travail de Françoise Vercruysse (si j'ai bien capté), pour un récit très riche de rencontres improbables, intéressant à bien des égards même si moi, a priori les marches contre le chômage ne m'excitent pas vraiment, je marcherais plutôt pour un chômage généralisé et déconditionné, accessible définitivement à toutes et à tous!

Mais enfin tout cela ne fut pas sans m'émouvoir, car cela me rappelait la marche de 5 jours qu'avec le Collectif sans Ticket nous avions réalisée, de Liège à Bruxelles, il y a une douzaine d'années pour nous rendre au procès que nous faisait la SNCB pour refus réitérés de paiement de nos voyages en train. Un juge nous avait déclaré : « Si vous ne savez pas payer votre train, allez à pieds »... Nous l'avions pris au mot, et costumés en gueux, nous avions quitté la Place St Lambert à Liège, avec âne, poules et bardas sur notre dos. Arrivés au tribunal, plein de cloches aux pieds, mal rasés, nous avions été sommés par la police de cesser nos pitreries si nous désirions entrer dans la salle d'audience. Le plus drôle, c'est que pour un autre procès, intenté celui-là par la STIB pour association de malfaiteurs, nous nous étions habillés cette fois en mafieux et là, nous avions pu entrer sans problème. Les mafieux entrent là où les gueux restent sur le trottoir, c'est bien connu !

Pour la seconde partie du livre, j'étais plutôt méfiant, craignant une Xième édition de « paroles de chômeurs », suintant le désespoir d'être "sans travail", la plainte de celui qui quémande un emploi (et donc un employeur) pour lequel il serait prêt à tout, un recueil qui se morfondrait sur la désintégration sociale des exclus de l'emploi (je ne nie pas ici que cela existe et que cela doit être entendu, mais, réduite à cela, cette parole n'est pas subversive, elle fait le lit d'un système qui accule à cette posture...). Et bien, surprise ! Là, j'ai trouvé des paroles riches, colorées, diversifiées, jubilatoires, imaginatives, osant la rupture, faisant résistance, redressant le corps, toisant du regard, sincères vraiment dans leur complexité, sans apitoiement sur soi et sans arrogance sur l'autre, tristes, joyeuses et même mystérieuses, suggestives, poétiques, comme la vie, en quête et en doute, bref... y a de très belles choses, je trouve. Un tout grand merci de nous offrir cette toute belle publication.

Pour vous donner l'envie de lire ce livre, je ne résiste pas au plaisir de vous en livrer un petit morceau, un de ceux qui m'a le plus séduit. Il s'appelle « Qui es-tu ? « :
« La question n'est pas la bonne : la question n'est pas celle-là. Qui es-tu ? Je suis maintenant grand, je suis devenu multitude, je suis multitude. Qui es-tu ? La prostituée de l'avenue Louise, le soldat de la tranchée de Verdun, le truand d'une nuit, le saint de tous les jours, l'amoureux transi, je suis la foule. Qui es-tu ? Je suis la petite foule de celles qui ont perdu le travail et qui ne cherchent pas dans tous les coins à le retrouver. Qui a perdu est devenu léger. Quand j'ai perdu le feu, je jouis de demander : auriez-vous du feu ? Mais beaucoup n'ont pas. Qui es-tu ? Je suis attristé de tant et tant qui ont perdu le feu en perdant le travail. Qui es-tu ? Celui qui clame haut et fort : il faut savoir perdre, non pas la bataille, mais le travail. Savoir arpenter l'oisiveté et y découvrir, par hasard des rencontres, par nécessité donc, y découvrir à quoi travailler, à quoi se vouer. Se vouer. J'entends la musique des noeuds qui se tissent entre nous. Qui es-tu ? Un noeud en formation, un entrelacs. Comme tout le monde est voué à le devenir . » (p.58) Bravo à l'auteur inconnu.

Anne Demelenne veut valoriser l'emploi

La secrétaire générale de la FGTB, syndicat belge apparenté socialiste, exprime ses bons voeux sur la télévision locale, la RTBF.

RTBF - Anne Demelenne fait sa rentrée

Dans son discours, on apprend la ligne que se donne une organisation
représentant des travailleurs, des producteurs:

- Elle dénonce les très gros salaire comme immérités. C'est un argument récurrent et, même s'il dénonce à juste titre ce qu'il faudrait appeler des détournements de fonds, l'argument lui-même est piégé. Il lie le salaire au mérite (notion pour le moins peu socialiste et encore moins rigoureuse) au lieu de lier le salaire à la valeur ajoutée ou au droit.

- Elle prétend que les travailleurs sont victimes de la crise. Autre argument fallacieux: cette crise n'existe que pour comprimer les salaires, notamment les plus formidables d'entre eux, les salaires socialisés (chômage, retraites). Les travailleurs ne sont donc pas victimes de la crise; c'est la crise qui sert de prétexte pour voler les salariés d'une partie de leur dû. En se mettant sur le terrain de la crise, les syndicalistes se condamnent à la velléité, à l'impuissance incantatoire puisque, comme c'est la crise, on ne peut rien y faire, n'est-ce pas, il va falloir accepter des sacrifices. Une fois qu'on est sur ce terrain-là, on est cuits. En fait, il faut placer les choses là où elles sont: il s'agit d'une lutte de classe entre producteurs (avec ou sans emploi) et propriétaires. De cette façon, le syndicat peut espérer se mettre en situation de force.

- La secrétaire générale assimile le gel des salaires à une attaque contre l'emploi. C'est un renversement des termes assez vertigineux: la logique de l'emploi, c'est une propriété lucrative qui achète des employés pour leur piquer une partie du fruit de leur travail dans des conventions plus ou moins encadrées, plus ou moins respectée selon le contexte. L'intérim est l'acmé de l'emploi, son maximum. Remplacer le CDI par de l'intérim, c'est lutter pour l'emploi, c'est-à-dire contre le salaire et les producteurs. L'emploi n'est pas la solution, c'est le problème puisqu'il s'agit d'un lien de subordination incompatible avec le socialisme ou avec les intérêts des producteurs dont se réclame la FGTB.

- De manière fort inquiétante, la syndicaliste confond le travail et l'emploi. Elle souhaite 'valoriser le travail', 'instrument possible d'une relance' alors qu'elle parle de l'emploi. L'emploi ne peut être instrument d'une relance parce qu'il est fondé sur le profit du propriétaire ce qui, au fil du temps, constitue une pyramide de Ponzi et sur la mise en concurrence via le marché de l'emploi des producteurs des travailleurs ce qui conduit inéluctablement à la compression des salaires. Or, le problème aujourd'hui, c'est la compression des salaires.

- 'La FGTB est prête à aider les employeurs à revaloriser les travailleurs'. Phrase extraordinaire puisqu'elle situe la lutte sociale sur le terrain de l'aide au propriétaire. On croit rêver - l'antithèse de la lutte syndicale. Les syndicats vont demander gentiment aux patrons d'augmenter les salaires et les patrons, convertis par la pertinence des arguments des syndicats, vont bien sûr augmenter illico les salaires, réduire leur marge en disant merci. A ce stade, il ne s'agit plus de naïveté syndicale mais d'éloge habile de l'impuissance. Rappelons que les producteurs n'ont pas besoin des propriétaires mais les propriétaires ont besoin des producteurs (c'est la dialectique du maître et de l'esclave - vous croyez qu'on rigole sur la plateforme?). Se place sur le terrain de l'adversaire est décidément une marque de fabrique pour la secrétaire de la FGTB. Continuons.


- Dans ses propositions, la secrétaire parle de valoriser l'emploi (et non le travail comme elle persiste à le prétendre), à redynamiser l'économie et à mettre l'accent sur les énergies durables. Pour ce faire, la secrétaire propose de taxer les dividendes, ce qui mettrait l'état sous la coupe du profit puisque ce profit financerait son budget. On imagine sans peine les représentants de l'état appeler des grévistes à la reprise du travail, appuyés par les syndicats, au nom de l'équilibre budgétaire. A ce moment-là, la fonction politique et sociale d'un syndicat sombre dans le ridicule et les intérêts des producteurs ne sont techniquement plus représentés.


- Par contre la secrétaire fédérale appelle au maintien des salaires - ce que nous ne pouvons qu'approuver - même s'il ne faut pas demander le maintien mais l'exiger par un rapport de force. Question d'efficacité: on franchit mieux l'obstacle quand on se met sur un terrain connu, maîtrisé, dont on connaît les pièges, les chausse-trappe. Tant qu'à faire, aussi demander sa socialisation, ce qui poursuivrait le beau mouvement syndical entamé avec les congés payés.

-  L'appel à l'isolation des bâtiments est assurément un voeu pieux de bonne politique. Mais pourquoi nécessairement via l'emploi? N'y a-t-il pas d'autre façon d'isoler un toit qu'en enrichissant un propriétaire lucratif, via des contrats d'emploi contraignants? En formulant la chose de cette façon, la secrétaire se place définitivement sur le terrain de l'emploi, de la soumission (plus ou moins) légale à l'employeur. C'est Spartacus qui discute de la longueur des chaînes. Il ira peut-être loin mais ne sera jamais libre.

- Pour finir, l'appel à la fiscalité est un piège grossier. Ce sont les classes moyennes qui financent la fiscalité puisqu'elles dépensent (contrairement aux pauvres) l'essentiel de leurs revenus (contrairement aux riches). Les classes moyennes se retrouvent donc à financer une politique publique alors que les riches éludent, fraudent les taxes - le capital est plus mobile, plus difficile à contrôler - ce qui les dédouane de toute responsabilité. Pour prendre un raccourci à peine exagéré, ce sont les classes moyennes qui vont payer pour les pauvres pendant que les riches profitent sans limite. Le comble, c'est l'idée de financer la formation professionnelle par l'impôt: cette formation bénéficie aux propriétaires qui voient la productivité de la main d'oeuvre augmenter au détriment des contribuables, les classes moyennes. Ce sont alors les classes moyennes, des producteurs, qui vont payer pour les propriétaires via l'impôt.

Un programme en toute chose opposé au 'pouvoir d'achat' dont parle la secrétaire, sauf celui des actionnaires, bien sûr, mais est-ce là la préoccupation d'un syndicat socialiste?