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Goblet prélève les cotisations

Article disponible en PDF ici

Un internaute a bien voulu transcrire les propos du secrétaire général de la FGTB (voir Anne Demelenne ici). Il s'agit d'une interview du journal Le Soir (ici, en français). Nous n'avons pas accès à l'édition abonnés donc, si l'internaute avait commis quelque imprécision dans sa citation, merci de nous le signaler. Le texte cité est décalé et en caractères distincts, nos commentaires sont dans la même police que le paragraphe que vous lisez.

A l’origine, le chômage est une assurance, qui comble un accident de la vie. Aujourd’hui, on se dirige vraiment vers un système d’assistance. Et c’est contraire à la philosophie de la Sécurité sociale. A l’origine, on a prélevé une partie du salaire (les charges sociales) pour les reverser en cas de coup du r de la vie, c’est un salaire différé. En faisant de l’assistance, on casse cette philosophie et on s’en prend à la cohésion sociale.

À l'origine, la sécurité sociale a été un compromis entre les travailleurs en emploi qui ne voulaient plus du capitalisme et des patrons qui ne voulaient pas de révolution. Les travailleurs à la Libération étaient armés contrairement aux autorités civile. La sécurité sociale n'est donc nullement "à l'origine" une assurance mais c'est une conquête des travailleurs avec un rapport de force à leur avantage. Le système d'assurance est le modèle qui prévalait avant la seconde guerre mondiale; c'est ce modèle que la sécurité sociale a rendu heureusement obsolète. Les allocations de chômage ne devaient pas être une "assurance contre les accidents de la vie" mais bien un élément décisif dans le rapport de force entre les travailleurs et les patrons.

Le fait qu'un représentant d'un syndicat pourtant largement impliqué dans les luttes et les conquêtes de la Libération fasse l'impasse sur ces faits historiques atteste son malaise par rapport à la lutte de classe, à la conflictualité ou au rapport de force. Le secrétaire général craint le rapport de force ou - pour le dire plus clairement - la victoire sociale et politique sous quelque forme que ce soit. Il aurait besoin de régner sur une armée de vaincus qu'il ne dirait pas autre chose.

A l’origine, on a prélevé une partie du salaire (les charges sociales [sic!]) pour les reverser en cas de coup dur de la vie, c’est un salaire différé. En faisant de l’assistance, on casse cette philosophie et on s’en prend à la cohésion sociale.

Cette fable reproduit les chansons patronales mot pour mot. Après avoir conjuré la conflictualité, le secrétaire général reprend la version de l'histoire patronale à son compte. Les cotisations de la sécurité sociale n'ont jamais été prélevées sur les salaires, elles ont été ajoutées aux salaires. Le fait de reprendre la version patronale fait croire que les salariés sociaux, les chômeurs, les retraités, les invalides, coûtent aux autres travailleurs, ce qui est une aberration comme nous l'avons prouvé ici. Il nomme d'ailleurs la partie de la valeur ajoutée que créent les salariés sociaux, des "charges" comme le font les patrons. En réalité, ces cotisations se sont ajoutées aux salaires au terme de luttes sociales. En faisant passer une partie des producteurs, les salariés sociaux, pour des coûts pour les autres producteurs, ceux qui sont en emploi, le syndicaliste divise sa base sociale. En divisant sa base sociale, il la rend impuissante mais peut lui vendre facilement une colère sans objet, une frustration, une rancœur aux origines obscures.

D'autre part, en qualifiant les salaires socialisés de salaires différés, le secrétaire général légitime le recours à la personnalisation assurantielle patronale. Il justifie ce qu'il prétend dénoncer - ce qui lui permet, effectivement, de continuer à dénoncer toute sa vie sans que rien ne change.

Le paradoxe, c'est que Goblet accuse le patronat de faire ce que lui fait. Il casse la "cohésion sociale" en prétendant que les salariés sociaux sont des coûts. Il y a mieux. La définition de la valeur économique est l'enjeu d'une lutte de classe. En reprenant telle quelle la définition des patrons, le secrétaire général fait l'impasse sur les enjeux politiques de cette définition. Pour lui comme pour les patrons, ce qui crée de la valeur, c'est l'emploi, c'est le travail soumis à des propriétaires lucratifs qui veulent générer du profit. Pour eux, le reste est certainement utile, mais n'est assurément pas du travail. On voit bien la violence de ce genre de vision du monde qui soumet la reconnaissance de l'utilité sociale a bon vouloir tout puissant des actionnaires.

Une fois de plus, le secrétaire insiste sur la nécessité de la "cohésion sociale", c'est-à-dire de l'absence de conflictualité.

On parle d’une baisse de la norme de norme de croissance des soins de santé, qui module les hausses budgétaires de la Sécurité sociale. Certains font passer ces réformes pour anodines, mais on touche aux fondements ! Il suffit de se rendre sur le terrain. Et que voit-on ? Que de plus en plus de gens vont à l’hôpital pour un diagnostic, puis reportent les soins parce que cela leur coûte trop cher. C’est ça la réalité. Et c’est inquiétant : ce n’est pas digne d’un pays qui se déclare à la pointe dans ce domaine-là.
Je tenterai d'être court pour gloser ce dernier extrait. Essentiellement, implicitement, le droit moral qui évoqué pour dénoncer les mesures du gouvernement (que nous dénonçons avec lui, bien sûr) est fondé sur des considérations qui réduisent les travailleurs à des êtres de besoin. Inutile de dire que cette façon très "dame patronnesse" de se représenter la société nie toute conflictualité, de nouveau et, surtout, tue dans l’œuf toute aspiration à la dignité, à la justice et à la liberté. C'est que, ces notions transposées dans le monde de l'emploi interrogent le pouvoir des propriétaires lucratifs, cela interroge le fait qu'il faille s'ennuyer toute une vie active durant pour obéir à des patrons qui veulent gagner de l'argent. Les êtres de besoin ne se posent pas la question de la légitimité de l'emploi, du cadre de travail, du mode de salaire, de qui décide qui fait quoi, quand et pour quoi. Il est vrai qu'une carrière entière vouée à sacrifier l'ouvrage, l'art, la créativité, l'humour, l'amour au seul impératif de soumission aux puissances de l'argent pousse les employés à se précipiter vers les syndicats.

Le salaire est un coût - exégèse de 6-9 Connexions (RTBF) du 5 août 2014

Cet article est disponible en PDF ici

Nous vous partageons une exégèse, un commentaire sacré, de l'émission de radio de Robin Cornet (RC), 6-9 Connexions" du 5 août dernier (accessible ici en français mais pas pour longtemps).

Il recevait un économiste (un chrématisticien, en l'occurrence) Guiseppe Pagano (GP)).

Les extraits de l'émission sont retranscrits en retrait et nos commentaires en pleine page.

Le dispositif: un invité unique et le présentateur qui l'interroge comme personne ressource. Ce qu'affirme ce dispositif, c'est le côté soi-disant neutre de l'intervenant au nom de son expertise. Il ne s'agit pas d'une religion, d'un point de vue métaphysique mais d'une objectivité scientifique indiscutable. Notre point de vue anti-employiste rend pourtant la crypto-religion-pseudo-science de l'intervenant très discutable et, dans le concert des réactions des auditeurs, nous constatons avec plaisir que nombre d'entre eux partagent à leur niveau notre hérésie schismatique.

« les charges sur le travail sont-elles trop importantes en Belgique » (RC)

Ce n'est pas présenté comme une question mais comme une évidence indiscutée : il y a des choses qui « pèsent » sur le travail. Pourtant, même les investisseurs ne se préoccupent que de retour sur investissement et non de "coût du travail": ils embauchent plus volontiers en Finlande qu'en Érythrée.

D'autre part, dans cette affirmation sous forme de question, l'emploi est confondu avec le travail concret. Le coût du travail est le coût de l'emploi. Le coût de l'emploi est le salaire et, comme nous allons le voir, le salaire n'est en fait pas assimilable à un coût.

Le présentateur parle des fonctionnaires et des prestataires sociaux comme des charges, des coûts, ils sous-entend qu'ils ne produisent rien (ce qui est une hérésie économique, comme nous l'avons prouvé dans l'article ici)

« comment compenser le manque à gagner de l'allègement des charges ? » (RC)

Les dispositifs de cotisation créent la valeur économique alors qu'ici, leur suppression est présentée comme un manque à gagner.

« économiser 17 milliards d'€ [en « allégeant les charges »] » (RC)

C'est de la propagande. Toute diminution de « charge » disparaît du PIB mécaniquement, la diminution des prestations sociales est un manque à gagner pour les entreprises puisqu'elle dégonfle mécaniquement leur cahier de commande.

« tax liberation day » (RC)

Les taxes (confondues avec les prestations sociales pour le coup) ne sont pas libératoires, elles (?) : les routes, les hôpitaux, les médecins, les infirmières, les enseignants, les pompiers les policiers (et les hommes politiques, il faut le dire) ne sont pas des services, des prestations. Les prestataires sociaux ne servent pas l'économie, ce ne sont pas des clients qui permettent aux entreprises d'écouler leur production, non, ce sont des entraves.

Qui est entravé, qui doit être libéré ? Un esclave, une victime. Donc, le patron, l'employeur est victime, est rendu esclave du fonctionnaire et du chômeur – pas l'inverse. C'est le riche qui est victime du pauvre, le propriétaire lucratif est victime de ceux qu'il condamne à l'inactivité ou à l'activité aliénée par sa course permanente au profit.

La pensée victimaire qui caractérise les employeurs, le fait de se présenter comme victimes des agissements d'autres « méchants » justifie les actes les plus répréhensibles. Pour mémoire, Hitler se présentait comme « victime » de complots juifs ; les Américains étaient « victimes » des armes de destruction massive irakiennes ; Orban est « victime » des Roms ; Sarkozy est « victime » des rmistes, etc.

« indice contesté » (RC)
L'honneur est sauf, le présentateur l'aura tout de même dit: l'indice du Tax Liberation day est profondément idéologique, il est construit par des think tanks états-uniens libéraux. Ouf.

« la Belgique n'arrive pas en haut de la pression fiscale » (RC)

Étonnant : l'Érythrée ou Haïti sont « libérés » fiscalement (très tôt – en janvier) alors que le Danemark ou la Finlande sont libérés très tard. Quels sont les pays développés, quel est le modèle économique que l'on veut incarner, et, surtout, quel est le sens de cet indices sachant que toute baisse d'impôt ou de cotisation disparaît du salaire et du PIB et ne profite guère au travailleur.

Mais le présentateur néglige de partager ces quelques considérations et développe ce qu'il reconnaît lui-même être de la propagande patronale. Utiliser l'outrance patronale pour faire passer un point du vue inacceptable (mais moins outrancier) : le salaire est un coût.

Exemple : votre maison brûle ... non, je vais juste vous prendre 1000€.

« comment compenser le coût » (RC)

De nouveau, l'affirmation est une opération idéologique. Elle sous-entend que le coût du travail doit être compensé, que c'est un handicap, pas une richesse. Mais le coût du travail, c'est le salaire. Donc, le salaire est un handicap, une faiblesse à compenser

- « réduire les dépenses publiques »

- « réduire les remboursements des soins de santé » (GP)

alors ça va coûter aux citoyens » (GP)

Oui : il s'agit de déflation salariale, de guerre au salaire, une politique couronnée de succès dans les années trente. Une politique qui s'inscrit pleinement dans le consensus de Washington, dans l'ensemble des mesures anti-salaire mises en œuvre dans les pays surendettés avec un insuccès jamais démenti.

Les auditeurs interviennent alors dans l'émission radio : alors qu'une série d'entre eux évoque des problèmes très intéressants (y compris un indépendant qui, tout en se plaignant du coût du travail parle tout de même des aléas du carnet de commande – c'est-à-dire des indispensables salaires) le présentateur recadre sur la seule question du « coût » du travail : pour lui, le problème, c'est que le travail coûte.

Rappelons que, du point de vue de l'investisseur, seul compte le retour sur investissement, le « coût » du travail n'a aucune importance. Pour avoir un bon retour sur investissement, il faut un carnet de commande bien rempli avec des clients pleins aux as. Pour avoir des clients pleins aux as, le salaire (qu'il soit salaire poche, salaire de fonctionnaire ou salaire de prestation sociale) est déterminant. Pour l'investisseur – en dépit de l'antipathie anti-employiste qu'il nous inspire – le salaire n'est pas un coût mais la promesse de chiffre d'affaire plantureux.

Guiseppe Pagano « oublie » que les aides aux employeurs représentent déjà 11 milliards par an (voir notre article ici), que l'auditeur ne fait pas allusion aux nouvelles aides éventuelles mais à la suppression de celles existant. Mais nos aimables compères continuent leur délire victimaire.

Pour l'emploi, pour Pagano : deux leviers, la formation et le « coût ». Ces deux leviers à eux seuls, par la servilité et l'appauvrissement qu'ils impliquent, suffisent à discréditer la logique de l'emploi.

La valeur économique est créée par les salaires (pas par l'emploi, par les salaires : les fonctionnaires et les retraités touchent des salaires). La formation est une course à l'échalote. Il y a un décalage entre les offres d'emploi et les demandes d'emploi. Ce décalage n'est pas affecté par la formation. Par contre, le fait de former des employés à la place des employeurs permet de décharger l'employeur de ses responsabilités et de fiscaliser le salaire.

« est-ce que ça crée de l'emploi ? » (RC)

Quel est l'intérêt de créer de l'emploi? Le présentateur prône, au nom de l'emploi la fiscalisation de la sécu, c'est-à-dire la guerre aux salaires réels.

Comme tous pays diminuent leurs « coûts » du travail (fiscalisation de la sécu, aides aux employeurs, diminution des prestations), l'effet concurrentiel est nul au final sauf que ... les carnets de commande se sont vidés.

« la Belgique est un petit pays, les frais fixes sont répartis sur moins de citoyens ». « le coût d'une administration c'est le personnel » (GP)

Il reprend l'antienne ultra-patronale : le salaire est un coût. Accessoirement, il faudrait prévenir les micro-États genre Monaco, Luxembourg, qu'ils sont au bord de la faillite si l'on suit cette intéressante logique.

Un auditeur intervient alors et débite les mesures les plus libérales possibles. Il pousse la logique patronale dans ses derniers retranchements en partant du principe qu'on ne peut augmenter nos impôts. Il propose assez logiquement:
- une augmentation de la TVA, 
- un « alignement » des pensions du public sur le privé (mais pourquoi pas l'inverse, pourquoi condamner à la misère tous les retraités?)
- le plus délirant, la suppression des subventions à la SNCB :
c'est vrai que la route coûte infiniment moins cher au contribuable! - ce qui n'a pas échappé à Pagano d'ailleurs)
En conclusion, que des travailleurs de la fonction publique, de la télévision publique soient payés pour diffuser la propagande patronale, l'idée que le salaire est un coût, c'est normal: tout point de vue a voix au chapitre dans une démocratie. Mais il y a deux conditions: 

- que des voix différentes soient invitées à s'exprimer de la même manière, sans contradicteur pendant une demie heure
 - que l'émission religieuse anti-salariale soit consacrée comme émission religieuse et indiquée en tant que telle.

À ce moment-là, le travailleur du service public n'en aura que plus de mérite de défendre un point de vue opposé à ses intérêts de salarié.


Suite à notre exégèse sur l'émission de la RTBF de robin cornet, le journaliste nous a répondu. C'est avec grand plaisir que nous publions un résumé de sa réaction - avec son accord. Nous le remercions chaleureusement - notre anti-employisme est en effet trop souvent snobé par les gens importants que nous n'épargnons pas, il est vrai.
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Robin Cornet tient d'emblée à préciser que les invités sont engagés dans différentes organisations, qu'ils assument un point de vue nullement neutre ou scientifique.

C’est pour cela que la première chose qui leur est demandée, dans l’introduction, c’est de se positionner par rapport à la question de départ, dans un souci de transparence vis- à-vis des auditeurs. Nous essayons d'avoir un équilibre global des invités (gauche/droite ou selon d'autres clivages) sur l'ensemble des rendez-vous de la chaîne et au fil du temps sur Connexions.

Pour le journaliste, les questions ne sont pas une manière de cadrer le débat. Elles sont 

parfois volontairement provocatrices, à la fois pour faire réagir les citoyens, mais également parce que le rôle d’avocat du diable fait partie de l’exercice de l’interview.
Les thèmes choisis et la façon de les cadrer ne correspondent pas à un choix éditorial collégial mais à une volonté d'apporter de la diversité sur la Première (RTBF Radio).
Le présentateur précise qu'il ne pense pas que les fonctionnaires et les chômeurs ne produisent rien. Dont acte. Il préfère d'ailleurs le mot ‘cotisation’ au mot ‘charge’ qu'il a utilisé pour désigner les salaires socialisés. 
Les 17 milliards d'€ dont il est question ne sont pas des réductions de cotisations sociales mais des diminutions du budget de l'État. Ces 17 milliards peuvent provenir d'impôts nouveaux ou de réductions de dépenses. 
Robin Cornet distingue bien les cotisations sociales et les impôts même si nous n'avons pas perçu ce distinguo dans l'émission. Nous reconnaissons que l’émission n'a pas été le relais de la pensée patronale victimaire (les patrons sont victimes du coût des employés). Dans notre exégèse, cette considération n'engage que nous. 

Le journaliste admet que le thème de l'émission était le coût du travail mais en ayant précisé que les thèmes sont choisis dans un souci de variété et avec un esprit de provocation. Il reconnaît avec nous que Monsieur Pagano a souligné le côté absurde de la proposition de ne plus subventionner le train (la route revient plus cher) et il termine en insistant sur l'ouverture de l'émission: 
  L’émission dure de 15 à 20 minutes intro comprise. Elle est ouverte à tous. A vous aussi. 
Ont la parole tous ceux qui veulent la prendre, de la gauche radicale aux libertariens, toutes les opinions sont bienvenues (à part évidemment les messages haineux, racistes etc. Et les attaques contre la RTBF. même si je les trouve parfois justifiées... mais voilà, nous sommes quand même sur ses ondes). Vu le format, et pour pouvoir entendre plusieurs points de vue, les interventions des auditeurs sont limitées (30 à 50 sec. généralement, légèrement plus en direct).
Nous ne manquerons pas de répondre à son invitation à faire valoir des points de vue, notamment anti-employistes.
Enfin, pour revenir brièvement, sans entrer dans le détail de l’analyse, sur le fond du problème, il nous semble que poser la question de savoir quelles sont les mesures pertinentes pour réduire le coût du travail, c’est poser implicitement que le travail est un coût alors qu'il constitue, de notre point de vue, non seulement un investissement mais surtout une production.




Kessler galvanise les employistes

Nous analysons ici une intervention de Kessler, ancien vice-président du Medef. Sa syntaxe est approximative, le ton est geignard, plaintif. La diction est pâteuse, lasse, enfantine, mais l'orateur fait montre d'un caractère velléitaire en exhibant ses bobos. Il souffre. Il souhaite être plaint, être compris. Il réclame, dans une phase orale, une acceptation de sa personne, de son point de vue. Nous qualifierons cette posture de caliméro. L'orateur se présente en victime.

Vidéo de Denis Kessler - attention âmes sensibles

Mais au sein de sa victimisation, il y a un élément incongru, en décalage total avec ce qui le précède et ce qui le suit - décalage applaudi. Il s'agit du gaz de schiste - très impopulaire parmi la population et très populaire parmi les investisseurs. On pourrait dire que ce propos anti-écologique décalé par rapport aux vieilles revendications est le chiffres de l'intervention à moins qu'il ne s'agisse que d'un prétexte aux ratiocinations habituelles.

En tous cas, le discours de monsieur Kessler illustre le point de vue des actionnaires et, en l'inversant, peut illustrer à merveille le point de vue des producteurs.

C'est édifiant.

Il faut préférer l’accumulation à la redistribution.
C'est une opération. Entre l'accumulation et la redistribution, il y a un troisième terme évacué par cette manière de présenter les choses. La distribution.
Il faut respecter la finance plutôt que la traiter en ennemie. Surtout que l’on peut éventuellement avoir besoin d’elle.
C'est une opération. Ce n'est pas l'économie qui a besoin de la finance mais la finance qui a besoin de l'économie. Présenter la forme de la propriété lucrative comme 'utile' alors qu'elle est parasitaire d'un point de vue productif. Cette façon de présenter les choses défend les privilèges du fructus de la propriété lucrative. Le point de vue est celui des propriétaires lucratifs, curieusement, ce n'est pas celui des patrons qu'il entend représenter.
Nous devons toujours privilégier l’économico-social, le salaire direct aux prestations sociales, le travail plutôt que la politique stupide de réduction et de contingentement du temps de travail. La défiscalisation des heures supplémentaires plutôt que la spoliation fiscale et sociale des revenus du travail de ceux qui bossent.
La confusion entre le travail et l'emploi sert l'idéologie de la soumission de l'employé aux patrons et du patron aux actionnaires. Au nom de la défense producériste des employés, de leur rémunération, on va augmenter le temps d'emploi, augmenter l'offre d'emploi dans un marché saturé, ce qui en diminue le prix, ce qui diminue les salaires. Autant savoir où on met les pieds. 
Nous devons toujours rechercher l’équilibre entre les droits et les devoirs plutôt que l’octroi et ininterrompus de nouveaux droits incessants non financés et sans contrepartie.
En d'autres termes, l'ennemi de monsieur Kessler, c'est le salaire social. Ce qui rend malade l'investisseur, c'est la possibilité de salaire sans la soumission de l'employé au vouloir patronal. Nous prenons acte.
Mesdames et Messieurs, nous devons investir dans le gaz de schiste plutôt que d’envisager le retour à la traction bovine. (Applaudissements)
C'est le chiffre, l'objectif de l'intervention ou, au contraire, le cheval de Troie de cette étrange idéologie.
Il faut privilégier un Etat qui exerce pleinement ses fonctions régaliennes plutôt qu’un Etat touche à tout qui intervient dans quantité de domaines dans lesquels il est inefficace.
L'opposition à l'État s'explique par les rapports de force favorables qu'il est susceptible d'introduire entre les producteurs et les propriétaires. La fonction publique constitue une niche insupportable pour les actionnaires non parce qu'elle est soi-disant inefficace mais parce que, au contraire, elle parvient à être efficace, à produire de la valeur hors emploi, ce qui constitue des oasis insupportables pour les esclavagistes employistes.
S’agissant des entreprises, et c’est notre responsabilité, nous devons préférer encourager les entreprises profitables et indépendantes plutôt que les entreprises sous perfusion, les entreprises qui distribuent des dividendes plutôt que celles qui font des pertes régulières.
Le but des entreprises est révélé: distribuer des dividendes. De nouveau, l'opération d'opposition entre deux termes permet d'évacuer le troisième: l'entreprise qui exerce une activité économique créative de valeur sans distribuer de dividende et sans aide publique. Ce troisième terme comprend toute l'activité économique qui n'est pas soumise aux actionnaires, notamment toute l'économie qui n'est pas concernée par l'argent et la chrématistique.
Nous devons préférer la retraite à la carte à l’indéfendable retraite légale à 62 ans et la nouvelle hausse de cotisations réduisant le pouvoir d’achat des salariés et réduisant les marges des entreprises.
Bien sûr, la retraite par capitalisation est une pyramide de Ponzi comme nous l'avons démontré. Le fait que Kessler la préfère à la répartition, sûre et stable depuis soixante ans dans toute l'Europe, atteste sa volonté d'en détourner une partie dans son secteur, l'assurantiel.
Je préfère les fonds de pension aux régimes avec des trous sans fond.
Je préfère la capitalisation à la répartition.
Moi, je préfère un contrat de travail privé à un statut public, je préfère un contrat à une convention, je préfère une convention à une réglementation.
L'investisseur, le propriétaire lucratif préfère le rapport de force sous l'aiguillon de la nécessité poussé à son paroxysme à la justice, au droit.
Maintenant, si on fait systématiquement le choix inverse de ce que j’ai proposé, la France déclinera, déchoira et merdoiera.
 Le déclin de monsieur Kessler, c'est la baisse du taux de profit. C'est ce qu'il appelle merdoier.

Et, comme nous ne sommes pas chiens, nous appelons de tout notre cœur au merdoiment de la France, à l'anéantissement du taux de profit, à la socialisation des moyens de production, à l'abolition de la propriété lucrative, à l'extension à l'universalisation des retraites par répartition (à partir de 18 ans, mettons), au salaire, à la libération des liens de soumission de l'emploi, à l'abolition du servage à des actionnaires qui ne brillent pas par leurs talents tribunitiens.

Nous appelons à l'intelligence, à la générosité, aux communs, au partage, à la créativité. Nous appelons à remiser les obsessions de monsieur Kessler dans les médias dominants et à vivre notre juste rapport de force.

La personnalisation du salaire est un piège

Un ami nous envoie la preuve par l'absurde de la chose.
Le gouverneur de la Banque Nationale Belge affirme:
 
"Quand vous êtes au chômage, vous vous constituez malgré tout des droits pour la pension mais vous ne cotisez pas au système."

Cette déclaration prouve une confusion intéressante à comprendre. Pour le banquier, la sécurité sociale constitue un type d'assurance individuelle dont les prestations devraient être liées au 'mérite' du travailleur, à la quantité d'argent versée à l'organisme d'assurance. La sécurité sociale, dans cette optique-là devient une grande boîte à chaussure dans laquelle ceux qui ont les moyens mettent de l'argent et ceux qui n'en ont pas ne jouissent pas d'assurance, tout simplement. Cette vision du monde implique que le travailleur 'récupère' ses cotisations privées plus tard - ce qui est une aberration fréquente chez les libéraux: la répartition distribue une richesse au moment où elle est produite, c'est la valeur ajoutée actuelle qui reconnaît une valeur produite par les retraités actuels. L'individualisation du salaire (le 'mérite') va de pair avec la confusion entre retraite par répartition et retraite par capitalisation. Elle va de pair avec la destruction de l'idée même de salaire social.
 
La cotisation n'est pas payée par le travailleur. Elle n'est pas non plus le fruit d'une ponction quelconque sur la valeur ajoutée. Elle est une création de valeur ajoutée, elle constitue une reconnaissance de la valeur créée hors emploi (par les chômeurs, les malades ou les retraités, voir ici).
 
Pour citer l'ami:
 
Voilà très précisément où mène cette assimilation permanente des "cotisations sociales", comme salaire partagé, à de la "para"fiscalité, à des ponctions sur les salaires, etc. etc. La cotisation n'est pas une contribution. Elle est un salaire collectif partagé via l'ONSS.
Pour info, il en va de même quand, au niveau de l'OCDE, on laisse englober les "cotisations sociales" dans la "charge fiscale globale" pour ensuite venir reprocher à la Belgique d'avoir une FISCALITE SUR LE TRAVAIL trop élevée, c'est-à-dire de TROP ponctionner ses salaires, alors que cette soi-disant PONCTION constitue du salaire.

Il importe en effet de distinguer l'impôt, une ponction qui coûte au salarié, du ressort de la redistribution de la cotisation, un salaire de plein droit.

La cotisation est un salaire socialisé, ce n'est pas un salaire 'gagné' par un individu, c'est une reconnaissance sociale de la valeur créée hors emploi.

À ce titre, elle a toutes nos faveurs - elle constitue en en-dehors, un après emploi, et, logiquement, devrait être défendue bec et ongle par les organisations de défense, de représentation des travailleurs.

Curieusement, ce n'est pas le cas. À nous producteurs, syndicalistes, syndiqués ou non, de les interpeller dans ce sens, de les interpeller sur l'impérative nécessité de sauver, d'augmenter, d'élargir les cotisations sociales, de socialiser le salaire.

Luc Coene s'attaque aux droits acquis
lalibre.be
Le gouverneur de la Banque nationale Luc Coene s'attaque mardi aux "droits acquis pour lesquels il n'y a pas vraiment de cont

Commentaires d'un appel du PSL

Dans cet appel du PSL, on lit une invitation à l'union de ce petit parti belge de gauche à un moins petit parti de gauche, le PTB+. Sans nous prononcer sur les stratégies, les positionnements idéologiques des uns et des autres - ce blog n'est pas l'endroit pour ce faire - nous vous transmettons un extrait et les commentaires que nous pouvons en faire.


Voici le premier extrait:

Depuis le début de la crise en 2008, des milliers de familles ont déjà été affectées par la forte augmentation des restructurations, des licenciements et des fermetures d’entreprises. La hausse du chômage et l'insécurité d’emploi sont instrumentalisés par les patrons pour mettre les salaires sous pressions, accroître la flexibilité au travail et saper les contrats et conditions de travail. Mais la fin de la crise n’est pas en vue, loin s’en faut. Même les prévisions les plus optimistes parlent d’encore au moins 5 années de crise. 

Nos commentaires: 

Le salaire est aujourd'hui hypocritement défendu par un monologue social autour de l'emploi et du pouvoir d'achat qui, comme le dit l'article, est instrumentalisé au détriment des salaires et surtout de la différence superbrut/net, à savoir les cotisations et prestations sociales.
D'où la question au parti appelé à faire union, le PTB, ou ses +, plaide-t-il pour cela ?

La première étape du processus est de dire à nouveau que les cotisations/prestations sociales sont des salaires et pas des charges ou des ponctions sur les salaires.

Une gauche acquise à l'emploi, au pouvoir d'achat, à la lutte contre le chômage et contre la pauvreté est incapable aujourd'hui de redire la cotisation/prestation comme salaire.

Pour rappel, à gauche, Mélenchon rappelait récemment, pour les retraites, que la répartition est le début du socialisme. Or, la répartition, c'est la répartition salaire/capital, pas la redistribution (via l'impôt). 



Autre rappel, un article que nous avons écrit parce qu'on est jamais aussi bien servis que par soi-même. Nous y rappelons les arguments anti-employistes pour toutes les familles politiques (y compris la gauche).


Cette instrumentalisation du chômage et du chantage à l'emploi ne date pas d'hier, ni du moment où on a commencé à réduire les prestations. Elle date du moment où on a commencé à réduire les cotisations pour taxer le contribuable et lui demander via un financement alternatif de payer les prestations sociales en lieu et place de ce qui revenait aux travailleurs en termes de salaire (super)brut.

Voici le second extrait, fort intéressant de notre point de vue:

Ce n'est donc pas en défendant un emploi instrumentalisé ou en luttant contre un chômage instrumentalisé que l'on sortira de la pression à la baisse sur les salaires. C'est en renouant avec la construction d'un projet salarial, incluant partage du travail, plafonnement des salaires et des revenus, plafonnement des écarts entre revenus, partage des salaires par une hausse des cotisations et des prestations sociales.

... extrait qui ne parle pas encore du problème central selon nous: la libération de l'activité du cadre du travail mais extrait qui parle déjà des nuisances de l'employisme. Les optimistes verront le verre à moitié plein, les pessimistes le verront à moitié vide, je laisse mes lectrices, mes lecteurs, juges.
 

Anne Demelenne veut valoriser l'emploi

La secrétaire générale de la FGTB, syndicat belge apparenté socialiste, exprime ses bons voeux sur la télévision locale, la RTBF.

RTBF - Anne Demelenne fait sa rentrée

Dans son discours, on apprend la ligne que se donne une organisation
représentant des travailleurs, des producteurs:

- Elle dénonce les très gros salaire comme immérités. C'est un argument récurrent et, même s'il dénonce à juste titre ce qu'il faudrait appeler des détournements de fonds, l'argument lui-même est piégé. Il lie le salaire au mérite (notion pour le moins peu socialiste et encore moins rigoureuse) au lieu de lier le salaire à la valeur ajoutée ou au droit.

- Elle prétend que les travailleurs sont victimes de la crise. Autre argument fallacieux: cette crise n'existe que pour comprimer les salaires, notamment les plus formidables d'entre eux, les salaires socialisés (chômage, retraites). Les travailleurs ne sont donc pas victimes de la crise; c'est la crise qui sert de prétexte pour voler les salariés d'une partie de leur dû. En se mettant sur le terrain de la crise, les syndicalistes se condamnent à la velléité, à l'impuissance incantatoire puisque, comme c'est la crise, on ne peut rien y faire, n'est-ce pas, il va falloir accepter des sacrifices. Une fois qu'on est sur ce terrain-là, on est cuits. En fait, il faut placer les choses là où elles sont: il s'agit d'une lutte de classe entre producteurs (avec ou sans emploi) et propriétaires. De cette façon, le syndicat peut espérer se mettre en situation de force.

- La secrétaire générale assimile le gel des salaires à une attaque contre l'emploi. C'est un renversement des termes assez vertigineux: la logique de l'emploi, c'est une propriété lucrative qui achète des employés pour leur piquer une partie du fruit de leur travail dans des conventions plus ou moins encadrées, plus ou moins respectée selon le contexte. L'intérim est l'acmé de l'emploi, son maximum. Remplacer le CDI par de l'intérim, c'est lutter pour l'emploi, c'est-à-dire contre le salaire et les producteurs. L'emploi n'est pas la solution, c'est le problème puisqu'il s'agit d'un lien de subordination incompatible avec le socialisme ou avec les intérêts des producteurs dont se réclame la FGTB.

- De manière fort inquiétante, la syndicaliste confond le travail et l'emploi. Elle souhaite 'valoriser le travail', 'instrument possible d'une relance' alors qu'elle parle de l'emploi. L'emploi ne peut être instrument d'une relance parce qu'il est fondé sur le profit du propriétaire ce qui, au fil du temps, constitue une pyramide de Ponzi et sur la mise en concurrence via le marché de l'emploi des producteurs des travailleurs ce qui conduit inéluctablement à la compression des salaires. Or, le problème aujourd'hui, c'est la compression des salaires.

- 'La FGTB est prête à aider les employeurs à revaloriser les travailleurs'. Phrase extraordinaire puisqu'elle situe la lutte sociale sur le terrain de l'aide au propriétaire. On croit rêver - l'antithèse de la lutte syndicale. Les syndicats vont demander gentiment aux patrons d'augmenter les salaires et les patrons, convertis par la pertinence des arguments des syndicats, vont bien sûr augmenter illico les salaires, réduire leur marge en disant merci. A ce stade, il ne s'agit plus de naïveté syndicale mais d'éloge habile de l'impuissance. Rappelons que les producteurs n'ont pas besoin des propriétaires mais les propriétaires ont besoin des producteurs (c'est la dialectique du maître et de l'esclave - vous croyez qu'on rigole sur la plateforme?). Se place sur le terrain de l'adversaire est décidément une marque de fabrique pour la secrétaire de la FGTB. Continuons.


- Dans ses propositions, la secrétaire parle de valoriser l'emploi (et non le travail comme elle persiste à le prétendre), à redynamiser l'économie et à mettre l'accent sur les énergies durables. Pour ce faire, la secrétaire propose de taxer les dividendes, ce qui mettrait l'état sous la coupe du profit puisque ce profit financerait son budget. On imagine sans peine les représentants de l'état appeler des grévistes à la reprise du travail, appuyés par les syndicats, au nom de l'équilibre budgétaire. A ce moment-là, la fonction politique et sociale d'un syndicat sombre dans le ridicule et les intérêts des producteurs ne sont techniquement plus représentés.


- Par contre la secrétaire fédérale appelle au maintien des salaires - ce que nous ne pouvons qu'approuver - même s'il ne faut pas demander le maintien mais l'exiger par un rapport de force. Question d'efficacité: on franchit mieux l'obstacle quand on se met sur un terrain connu, maîtrisé, dont on connaît les pièges, les chausse-trappe. Tant qu'à faire, aussi demander sa socialisation, ce qui poursuivrait le beau mouvement syndical entamé avec les congés payés.

-  L'appel à l'isolation des bâtiments est assurément un voeu pieux de bonne politique. Mais pourquoi nécessairement via l'emploi? N'y a-t-il pas d'autre façon d'isoler un toit qu'en enrichissant un propriétaire lucratif, via des contrats d'emploi contraignants? En formulant la chose de cette façon, la secrétaire se place définitivement sur le terrain de l'emploi, de la soumission (plus ou moins) légale à l'employeur. C'est Spartacus qui discute de la longueur des chaînes. Il ira peut-être loin mais ne sera jamais libre.

- Pour finir, l'appel à la fiscalité est un piège grossier. Ce sont les classes moyennes qui financent la fiscalité puisqu'elles dépensent (contrairement aux pauvres) l'essentiel de leurs revenus (contrairement aux riches). Les classes moyennes se retrouvent donc à financer une politique publique alors que les riches éludent, fraudent les taxes - le capital est plus mobile, plus difficile à contrôler - ce qui les dédouane de toute responsabilité. Pour prendre un raccourci à peine exagéré, ce sont les classes moyennes qui vont payer pour les pauvres pendant que les riches profitent sans limite. Le comble, c'est l'idée de financer la formation professionnelle par l'impôt: cette formation bénéficie aux propriétaires qui voient la productivité de la main d'oeuvre augmenter au détriment des contribuables, les classes moyennes. Ce sont alors les classes moyennes, des producteurs, qui vont payer pour les propriétaires via l'impôt.

Un programme en toute chose opposé au 'pouvoir d'achat' dont parle la secrétaire, sauf celui des actionnaires, bien sûr, mais est-ce là la préoccupation d'un syndicat socialiste?

 



Hollande chez Fralib


Je vous propose une petite exégèse minute de la campagne de François Hollande à l'élection présidentielle en 2012. 
La mise en scène est tribunitienne mais, selon toute vraisemblance, elle n'est pas le fait du communicateur qui se trouve pris dans un sens qu'il n'a pas produit. Par contre, il accepte le dispositif comme neutre.

Il parle d'une victoire à deux reprises: quand il parle de la situation des Fralib, ces ouvriers en lutte pour garder leur emploi, leur entreprise menacée par un repreneur et quand il parle de l'éjection du président sortant. Des deux victoires, une seule allait s'incarner mais je vais analyser le discours autour de l'autre victoire, celle des travailleurs en lutte.

Cette victoire est une solution. L'emploi et la reprise du site associés à cette victoire sont donc une solution. Une planche de salut, un paradis, un souhaitable, une chose à faire.

Pour arriver au salut, il faut se réunir, discuter et voir, consulter les puissances tutélaires. Ces puissances qu'il faut ménager, avec qui il faut trouver une 'solution', ces puissances détentrice d'un pouvoir indiscuté sont les collectivités locales, l'état et, surtout, les actionnaires, les propriétaires lucratifs du groupe Unilever, racheteur et liquidateur de l'entreprise en question.

C'est dire que le salut doit être obtenu en demandant une concertation aux puissances occultes qui ont le pouvoir. Cette obtention n'est pas liée à une lutte quelconque ou à même à une action quelconque mais à une grâce venue de la bonne volonté des interlocuteurs (parmi lesquels ne figurent pas les travailleurs, les intéressés qui se battent).

Donc, le salut ne vient pas du combat mais d'une concertation entre puissances, d'une réunion sans producteurs. Le discours est adressé aux producteurs. Il leur est donc dit qu'ils doivent attendre un salut d'une concertation dont ils sont exclus, sur laquelle ils n'ont pas prise.



Le paradis futur, le salut, le bonheur éventuel dépend donc de puissances extérieures, l'acte n'a pas prise sur ce bonheur éventuel - bonheur dont la réalisation est incertaine, dont la réalisation dépend du bon vouloir des puissances étrangères.

Autrement dit, ne construisez pas votre futur, vous avez fait votre proposition, les puissances responsables vont peut-être vous délivrer le salut.

L'impuissance et l'inaction comme voix de salut. Il s'agit d'une injonction paradoxale à l'espoir sans action, à la lutte dans l'attente. Ce type d'injonction est profondément anxiogène - au niveau médical, nous recommandons aux producteurs de ne pas s'y inscrire pour prévenir toute évolution dépressive.


Transcription de la vidéo:
Rien n'est fait, rien n'est acquis. Et si la victoire vient je serai aussi à vos côtés demain président de la république française pour que votre site vive et que votre solution puisse être regardée avec le groupe unilever. Je demande qu'une table ronde puisse enfin se tenir entre toutes les parties prenantes pour l'avenir de Fralib et (?) cette table ronde doit réunir bien sûr le groupe unilever, les représentants de l'état, les représentants des collectivités locales, pour qu'il puisse y avoir une suite au projet que vous avez vous-mêmes présenté.

Mélenchon se tire presque bien de la glu pujadienne

28 août 2013, 18:33
vidéo extraite du jité: Vidéo JT France 2, Jean-Luc Mélenchon

Certes, se tirer des griffes de la pensée automatique, de la pensée petit écran total est une gageure et il faut saluer l'exploit: non la réforme n'est pas une bonne réforme pour les salariés, oui, les pensions sont un salaire, oui faire baisser les salaires poche pour augmenter les cotisations, c'est une forfaiture (puisque les cotisations en question ont été constamment diminuées par divers plans d'aide aux patrons depuis quarante ans) mais, mais, mais

- la cotisation n'est pas un salaire différé sauf à considérer que la sécurité sociale est une assurance individuelle. C'est un salaire direct, une répartition directe à l'instant t de la richesse produite sans décalage dans le temps entre le moment où la valeur est produite et le moment où elle est touchée en salaires (directs ou sociaux). La cotisation est un salaire direct socialisé et c'est à ce titre qu'il faut défendre (et étendre) son potentiel révolutionnaire puisque ce salaire dissocie le poste, la prestation et la rémunération, il change les rapports de production.

- l'augmentation (très relative) de cotisation est compensée dit le héraut audiovisuel par la CSG, c'est dire qu'il n'y a pas augmentation de cotisation mais fiscalisation de la sécurité sociale (en deux temps, donc, on augmente la cotisation puis on diminue par la fiscalité). La fiscalité étouffe les salaires et ne change pas les rapports de production au sein de l'emploi. A ce titre, c'est une catastrophe alors que les cotisations sont une bénédiction du point de vue des producteurs.

- l'argument keynésien est correct (les salaires sont dépensés donc ils constituent un chiffre d'affaire pour les entreprises) mais la conclusion que tire Jean-Luc est catastrophique de notre point de vue: cela augmente l'emploi - quand l'emploi est une machine à polluer et à casser les employés, on se demande où trouver un représentant des producteurs qui les protège du fléau qu'est l'emploi. L'augmentation de l'emploi n'est en aucun cas le but, il faut, au contraire, augmenter les salaires, les socialiser autant que faire se peut et détacher l'activité humaine de ce mode d'organisation criminel

- Le leader du Parti de Gauche dénonce à juste titre le chantage du vieillissement pour augmenter le temps d'emploi effectif, pour diminuer la retraite et les salaires sociaux mais il demeure dans le paradigme employiste: il faut relancer l'activité pour relancer l'emploi. Vieille erreur de la gauche: favoriser un régime de production qui consiste à se vendre à des gens qui exploitent le travail pour en tirer une plus-value. La gauche doit se libérer de l'emploi et non nous y amener. La droite, d'ailleurs, aurait de bonnes raisons de faire la même chose (voir notre argumentaire anti syndrome de Stockholm sur cette même page).

- Mélenchon dénonce l'austérité et la ponction sur le pouvoir d'achat comme une source de problème. A raison mais le paradigme du pouvoir d'achat est également un piège pour la gauche puisqu'il pose l'enrichissement collectif comme bien alors que son horizon d'espérance porteur s'accommode mal de l'enrichissement. Ce faisant, les troupes se démobilisent, elles sont perdues. Le pouvoir d'achat ne pourra jamais mobiliser sur la gauche, il faut davantage - ne fût-ce que de manière tactique - faire appel aux valeurs de justice, d'équité, de partage, au destin collectif. Des troupes mobilisées par des croyances fermes, profondes, sincères iront à la victoire plus sûrement que des fantassins assoiffés de gain.

- Sur les impôts, même remarque stratégique: Mélenchon veut que les riches paient en impôts de quoi faire des choses utiles. C'est là un double piège: d'abord, cette politique met les pouvoirs publics à la merci des capacités contributives des plus riches et ... donc de leurs profits et puis, au niveau métaphysique, on ne mobilise que faiblement des gens sur une idée de faire rendre gorge aux nantis. La négativité ne fonctionne que dans les épisodes politiques violents mais, pour constituer une force politique, il importe d'incarner un projet positive qui agrège.

- Excellente conclusion, par contre, sur l'esprit de la réforme: il s'agit d'une ponction sur les salariés.

En un mot, la gauche aurait intérêt à reconsidérer son rapport à l'emploi. Rappelons que Marx le trouvait abominable, que toute l'histoire de la gauche pourrait se résumer à la réappropriation des moyens de production, des terres, du temps, de la liberté humaine contre les propriétaires , les ayants-droit.

Le jour où la gauche bascule dans son camp naturel, celui de l'anti-employisme, le jour où la droite la rejoint tout aussi naturellement sur ce terrain (vous pensez, vendre le temps de Dieu!), nous pourrons alors réfléchir sereinement à nos problèmes et y trouver une solution.

Commentaires sur la FGTB

20 août 2013, 10:26
La FGTB est un syndicat socialiste belge. Si dans ses statuts, il appelle à la fin du capitalisme et à l'avènement du socialisme, ses positions effectives sont souvent moins réalistes.
Je vous propose l'exégèse d'un tract dont le dessin se trouve ci-dessous, d'un appel à manifester, de juin dernier.
La couleur est rouge, la lettrine blanche et noire. Nous sommes dans les couleurs les plus fréquentes en politique, des couleurs pour ainsi dire perceptibles par des daltoniens. Il s'agit d'ameuter, d'alerter, d'attirer l'attention. La cause est une manifestation. C'est le but ultime, l'objet du message: les seuls caractères noirs du message rédigé en blanc. Pour parvenir à ce qui est présenté comme un but, on nous présente une série d'arguments, de raisons, de motifs.

Ces arguments dessinent une vision du monde clivée en paradis-enfer. Le paradis est valorisé par le biais des revendications; il s'agit de justice fiscale, de salaire, de relance de l'emploi, de taxer les gros revenus, les revenus du capital et de lutte contre la fraude fiscale, de protection contre le licenciement et d'harmonisation vers le hauts (ouvrier vs employé, deux statuts différents en Belgique).

Le message signifie surtout par les connexions qu'il opère. Les revendications sont connues depuis longtemps dans le milieu syndicaliste de gauche, elles font l'objet d'un consensus. Par contre, ces mesures sont réclamées depuis des décennies (au moins), elles n'ont jamais fait l'objet de lutte politique syndicale spécifique et demeurent quasiment absentes du champ politique. En liant des revendications nouvelles, légitimes, liées à une situation actuelle à des arlésiennes, tes TOC syndicaux, on distille l'idée de l'inanité des revendications paradisiaques, on induit l'idée que ces revendications ne vont jamais aboutir.

Mais il y a mieux, le pouvoir d'achat, la justice (fiscale, c'est-à-dire une justice qui n'est pas simplement juste mais simplement fiscale), l'emploi sont mis ensemble. L'emploi est donc assimilé à un désirable, à la justice (fiscale), à l'objet des revendications légitimes. Ceci est doublé subtilement par l'appel à la protection contre le licenciement. Bref, l'emploi est légitime, souhaitable, il est la solution. Il faut garantir la protection contre la perte d'emploi. Donc la perte d'emploi est un dol, une souffrance, une catastrophe. Pourquoi alors interdire un tel bonheur aux enfants, aux malades ou aux personnes âgées - ce syndicat est défavorable au recul de l'âge de la retraite ou au travail des enfants ?

Passons et examinons maintenant l'enfer. L'enfer, c'est le gel des salaires individuels - il n'est nulle part question des salaires sociaux scandaleusement amputés en Belgique par la multiplication des dérogation, des contrats en sous-statuts sans cotisation sociale. L'enfer, c'est l'austérité (mais ils n'expliquent pas ce qu'est l'austérité) qui provoque pauvreté et inégalité. Il faut donc être égaux et riches pour éviter l'enfer et passer par l'emploi pour être au paradis revendiqué. Le bonheur de la FGTB, c'est donc un emploi avec du pouvoir d'achat pour tous. Au fond, si on était tous des traders à Wall Street, nous nagerions en pleine félicité et nous pourrions - dans un monde idéal - payer des taxes! Nous serions alors pleins de pouvoir d'achat, bons et surtout, solidaires. Par contre, si je puis me permettre, nous n'oeuvrerions pas à l'avènement du socialisme ou au dépassement du capitalisme.

Inutile de dire que la posture de la FGTB
- la fait passer pour un looser quand elle assimile ses revendications nouvelles à des revendications anciennes qui n'ont jamais eu d'écho
- la met sur le terrain de l'ennemi quand la FGTB demande de l'emploi: l'emploi est un profit pour le patron et un dol pour l'ouvrier et l'employé (à ce niveau-là, les statuts sont déjà harmonisés). En se mettant sur le terrain de l'ennemi patronal, un syndicat se condamne à l'impuissance velléitaire puisqu'elle combat dans les termes et sur le terrain définis par les patrons.

A moins que ce ne soit le but: manifester (en noir), alors que cette organisation compte plus d'un million de membres dans un pays de 11 millions d'habitants et pourrait sans problème organiser des grèves au finish avec des revendications appétissantes - je veux dire pour les plus gloutons d'entre nous.


5 personn

Commentaires sur la CGT

18 août 2013, 15:32
La CGT a sorti une petite vidéo sur la sécurité sociale en France. Si nous adhérons pleinement à l'analyse économique des cotisations, de l'effet des cotisations sociales et de leur importance comme investissement économique, ou à la présentation historique de la genèse de la sécurité sociale comme fruit d'un rapport de forces, nous nous permettons quelques remarques par rapport au cadre de pensée dans lequel s'inscrit la vidéo. De nouveau, nous commentons un texte d'un point de vue qui nous est proche non pour le détruire mais pour interpeller ses auteurs.

1. le risque
La sécurité sociale est présentée comme une protection contre les risques de la vie. Si elle est un salaire, elle n'est pas une reconnaissance de valeur économique mais une assurance publique efficace. Notons que les risques constituent des événements négatifs qui interrompent le cours 'normal' d'une vie. Parmi ces événements, la maladie, la vieillesse et, de manière plus étonnante, la maternité et le chômage qu'on pourrait considérer en soi comme d'heureux événements.

Cette vision de la vie comme siège d'une normalité susceptible de se voir dérangée par l'avènement de l'inattendu, de ce qui est impossible à assumer, dessine en creux le contour d'une existence assiégée, menacée dont les risques individuels seraient socialisés. Par ailleurs, le chômage ou la vieillesse étant assimilés à des risques, ils sont présentés comme des événements malheureux, tristes. Ils pourraient aussi être présentés comme de formidables opportunités de faire quelque chose hors de l'emploi.

Par ailleurs, la présentation de la sécurité sociale sous forme d'assurance implique que les vieux, les chômeurs, les malades ou les enfants sont des poids. Cette présentation fait l'impasse sur leur extraordinaire productivité - y compris économique.

2. le coût
Si toute valeur ajoutée est effectivement fruit du travail, la partie socialisée de la valeur ajoutée ne fait que reconnaître une valeur produite par le travail hors du cadre de l'emploi. Si les cotisations sociales disparaissent, ce sont les profits qui s'en repaissent avant de ... sombrer dans le néant du fait de la concurrence. Une marge excessive finira toujours par disparaître sous la pression des concurrents. De ce fait, le rapt de la cotisation sociale par les profits ne dure qu'un temps avant de disparaître. L'on peut donc dire après Bernard Friot que le producteur hors emploi (et le fonctionnaire) crée la valeur qui lui est attribuée.

3. l'emploi
Le piège ultime a malheureusement aussi fonctionné pour la CGT: réclamer un emploi, demander un emploi ou même considérer l'emploi comme un droit, comme une nécessité, c'est se placer sur un terrain où, en tant que syndicat de producteurs, on est sûrs de se faire aplatir. C'est un principe de l'art de la guerre: ne pas se placer sur le terrain de l'ennemi, se placer sur son terrain. Pour le dire autrement, il est absurde de vouloir se battre à la boxe contre un boxeur professionnel, il vaudra mieux essayer de le battre aux échecs, à la parole ou au solfège. Le combat sera moins dangereux et l'issue en sera moins sûrement fatale. La notion même d'emploi est une notion patronale: ce sont les patrons qui emploient, ils paient (chichement) des gens pour revendre ce que ces gens (les employés) ont fait plus cher. L'engluement du temps dans la grisaille de l'emploi sert les intérêts des propriétaires et eux seuls. L'emploi est un cadre dans lequel le patron définit la quantité de travail, l'organisation du travail, le but du travail et le mode d'évaluation du travail.

En conclusion, pour faire court, l'emploi doit cesser d'être une revendication, c'est le salaire qu'il faut défendre; les cotisations ne coûtent rien aux producteurs soumis à l'emploi et la sécu reconnaît une valeur produite hors emploi - ce qui la rend révolutionnaire - et ne couvre nul risque, n'a rien à voir avec l'assurance.

Par cette exégèse nous entendons poser le problème de ce qu'on veut:
- s'agit-il d'aménager un cadre, celui de l'emploi, pour le rendre plus habitable pour ceux qui n'ont pas la malchance d'être asservis à sa logique?
- s'agit-il de pousser le salaire hors emploi, la reconnaissance de la valeur hors emploi et de libérer les gens, l'activité dans ce qui serait une perspective émancipatrice?


http://www.youtube.com/watch?v=ktp77xtt6DY&feature=youtu.be

Un chrétien de gauche

13 août 2013, 11:07

Il s'agit d'une interview parue dans l'Info, journal d'information de la CSC, le syndicat chrétien (de gauche) belge parue dans le numéro 46 de novembre 2010. Disponible sur la toile à
Info CSC - La solidarité

Benoît Constant, le représentant des jeunes CSC, développe son point de vue sur la solidarité dans le cadre d'une action de sensibilisation. Il présente la solidarité comme souhaitable, comme - si je puis m'exprimer comme cela - planche de salut. Cette planche de salut n'est pas là, elle doit advenir.

Ce paradis tourne autour de cinq axes:

- la solidarité internationale. Dans le monde souhaitable, le Nord est solidaire du Sud, c'est-à-dire que les consommateurs sont solidaires des producteurs du coltan de leur téléphone portable. La forme que doit prendre cette solidarité demeure mystérieuse. Par contre, cette présentation d'une solidarité idéale fait l'impasse sur une solidarité effective: les producteurs du Sud manifestent une solidarité (un peu contrainte, certes) extrême envers les consommateurs du Nord puisqu'ils leur fournissent le coltan de leurs téléphones alors que les consommateurs du Nord ne leur fournissent rien du tout.

- la solidarité entre les générations. Les consommateurs présents doivent éviter de piller les ressources des générations futures. De nouveau, on est dans le registre de la morale, du souhaitable, des voeux pieux. Par contre, de nouveau, on inverse la solidarité effective: ce sont les générations futures qui paieront, d'une manière ou d'une autre, le pillage actuel des ressources. Ce sont les générations futures qui seront solidaires (de manière un peu contrainte) des générations actuelles et non l'inverse.

- par contre, ce qu'ils nomment la solidarité chaude est fait des liens, des échanges 'non utilitaristes' dans des collectifs dans le présent. Ceci appelle deux commentaires: d'une part les autres types de solidarité sont forcément des solidarités froides par opposition et, d'autre part, les autres types de solidarité se distinguent de la solidarité chaude par leur utilitarisme et leur aspect non communautaire. De nouveau, peu de choses concrètes, incarnées se dégagent de la bonne volonté de bien faire.

- la solidarité intergénérationnelle (à ne pas confondre avec la solidarité entre les générations). Nous avons un renversement du renversement: ce sont les vieux qui sont solidaires des jeunes car ils racontent des contes aux enfants et qu'ils paient les voyages des militants. Mais ce renversement sonne comme la confirmation du premier renversement, du genre, 'il est évident que les jeunes sont solidaires avec les vieux mais, vous savez, ils le sont aussi avec les jeunes' et de citer de très petits actes. De nouveau, la formulation de cette solidarité fait l'impasse sur la solidarité effective des vieux avec les jeunes. Elle assimile les personnes âgés aux autres profiteurs (consommateurs, actionnaires, etc.) qui doivent se donner bonne conscience. Dans le passé, ce sont les vieux actuels qui ont construit tout notre appareil productif, ils ont bâti nos maisons, ils ont fait nos routes et nos trains et, surtout, dans le présent, ils sont extrêmement productifs en tant que travailleurs hors emploi. Cette façon de présenter les choses (vous savez les vieux sont utiles quand même) fait l'impasse sur l'utilité effective (et cruciale d'un point de vue économique) des personnes âgées.

- la solidarité entre les revenus mêle la fiscalité et la sécurité sociale. Les amateurs de Friot savent que ces deux choses n'ont rien à voir: la fiscalité redistribue une valeur ajoutée et entérine son fonctionnement alors que les cotisations sociales constituent un salaire formidable (et très productif) puisque déconnecté de l'emploi, les cotisations sont une distribution primaire de la valeur ajoutée, un enjeu de lutte de classe. Cette formulation fait également l'impasse sur la solidarité contrainte principale: les revenus des producteurs sont ponctionnés par les propriétaires; les producteurs sont solidaires (malgré eux) des actionnaires. Par contre, via l'impôt, les jeunes appellent de nouveau à la solidarité des propriétaires envers les producteurs par un retournement dont nous sommes maintenant coutumiers.

On peut résumer la Weltanschauung des jeunes CSC, leur représentation des choses, par un retournement de la solidarité: sont solidaires ceux qui sont en fait bénéficiaires d'un système. Ce système contraint en fait - par la violence éventuellement - ceux dont il faut être solidaires à donner énormément à ceux qui sont censés être solidaires. On voit apparaître des actionnaires solidaires de leurs ouvriers à qui ils prennent 15% de marge brute, des consommateurs de coltan solidaires (mais comment?) des mineurs en train de crever doucement mais sûrement pour leur fabriquer leur machin, on y voit des vieux (mais là, c'est le plus vicieux) mis dans ce rôle de profiteurs généreux alors que les usines, ils les ont construites, les gosses, ils les gardent, les adultes, ils les ont élevés, etc.

Ce retournement permet de rendre la position de profiteur (actionnaire, Occidental, pilleur écologique ou, de manière particulièrement pernicieuse, vieux) habitable, justifiable. Le téléphone portable pille l'Afrique mais il devient honorable parce que solidaire, les actionnaires deviennent honorables parce que solidaires, les personnes âgées deviennent honorables parce qu'elles donnent la pièce à Noël.

Ce qui permet de continuer à fonctionner de la même façon. L'appel à l'avènement d'un idéal cache le souhait de continuer en l'état, ce qui rend ce discours inaudible. Comment mobiliser au changement pour le même?

Pourtant il y a largement de quoi changer le monde dans les paroles du Christ (ou de Mohammed ou de quelque religion que ce soit).
Pour rappel:
- le temps appartient à Dieu, il ne peut créer d'argent
- lenteur et méditation sont les voies de Dieu, le non faire est toujours valorisé
- le royaume de Dieu est inaccessible pour les riches
etc.

Mais, derrière la solidarité, il n'est nullement question de cela, de ces considérations de justice ou d'humanisme. La solidarité ne serait-elle qu'un totem pour évacuer ces lancinants enjeux et demeurer dans le même?