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La condition ouvrière (II) - le paupérisme

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En termes politiques, parler de pauvres permet de ne pas parler de classes. En ce sens, ce concept est un mouroir politique et il permet, en outre, d'évoquer une légitime urgence. Mouroir politique et stratégie du choc.

Mais ce concept et la façon tour à tour paternaliste et calomnieuse dont il est utilisé permet d'évacuer la question de la distribution des ressources et de leur accès. Il permet de ne pas interroger la violence sociale qui condamne des gens à une existence misérable alors qu'il  y en a qui se gavent.

Pour cet article sur le paupérisme, nous allons suivre le travail de Jean Neuville sur la classe dangereuse du XIXe, les ouvriers. Il a procédé à une récollection de documents historiques retraçant la perception bourgeoise de cette classe et sa construction dans les consciences bien-pensantes.

Mendiants au moyen-âge, ouvrier lors de la révolution industrielle, chômeurs ou "minimexés, rsastes" ou banlieusards, jeunes, aujourd'hui, la figure de la classe dangereuse dans les beaux salons a évolué.

Mais les préjugés de classe et le mépris arrogant de le domination sûre d'elle n'ont pas bougé d'un iota ... depuis le quatrième siècle.

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Source: Jean Neuville dans La condition ouvrière au XIXe siècle, tome 2, L'ouvrier suspect, Éditions vie ouvrière, Bruxelles, 1977, parle de la posture de la bourgeoisie catholique envers les ouvriers.

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1. Les bons pauvres et les mauvais pauvres

Si une prédilection pour la "vertu" de pauvreté et une grande attention vis-à-vis du pauvre - "membre souffrant du Christ" sur terre - sont caractéristiques du Moyen-Âge, il y a aussi, le traversant de part en part, une constante: la distinction entre le vrai pauvre et le faux. Distinction généralement fondée sur la validité ou l'invalidité du pauvre; celui qui est valide est un fainéant, ne méritant aucune considération.
Cette position renvoie aux néolibéraux qui soupçonnent les invalides "d'abuser", qui réclament des contrôles pour bien vérifier qu'ils sont invalides, pour vérifier que ce sont de "bons pauvres".
parmi [les mendiants] que l'on reconnaîtrait comme valides, l'esclave fugitif serait rendu à son maître, l'homme libre astreint au colonat à perpétuité au profit de celui qui l'aurait découvert. Au souci de purger la capitale se joignait celui de renforcer la main-d’œuvre rurale et notamment la main-d’œuvre assujettie que manifestent plusieurs lois de la fin du IVe siècle.
Source de Neuville: Evelyn Patlangean, La pauvreté byzantine au VIe siècle au temps de Justinien: aux origines d'un modèle politique, La Sorbonne, Série Études, Tome 8, p. 69.

Nous voilà rassurés: Deblock, la ministre de la santé belge actuelle, est parfaitement en phase avec Justinien. Les esclaves n'ont qu'à bien se tenir.
Mais la crainte du "mauvais pauvre" se doublait d'une aversion pour l'oisiveté et d'une condamnation sans appel non de la pauvreté et de ce qui la génère mais ... des pauvres eux-mêmes. Neuville cite Vives (De subventione pauperum, 1525).
Parfois [les pauvres] dédaignent l'aumône qu'on leur donne, si elle n'est pas aussi importante qu'ils le désirent; ils la repoussent d'un air fâché et contrarié et avec des paroles injurieuses. L'aumône reçue, ils se rient et se moquent de ceux qui la donnèrent, tant ils sont éloigné de prier Dieu pour ceux-ci.
Bref, le paupérisme et la charité expriment un mépris de classe. Le pauvre ne mérite pas son argent, il est indigne de le gagner et ne méritent pas la réussite. En filigrane, si le pauvre ne mérite pas son argent, le riche, lui, le mérite et a beaucoup de mérite à faire l'aumône.



2. Les clichés sur les pauvres


Tous les clichés contre les pauvres tendent à prouver que les riches ne sont pour rien dans la pauvreté des pauvres, qu'ils la méritent, et qu'il ne faut surtout pas éradiquer la misère (ça viderait les usines). Parmi les clichés utilisés contre les pauvres, depuis la fin de l'antiquité jusqu'aux discours employistes actuels, on a

1. Les pauvres sont dangereux

Citations de Neuville:
Le vagabond était classé avec les truands, trouwanten, ribaulx, dans les non surcéants ou non domiciliés, "c'est-à-dire les gens valides, mendiant par paresse ou exerçant une industrie suspecte, qui n'avaient pas de demeure fixe et qui erraient d'habitude de lieu en lieu. Ces gens qui n'avaient aucune assiette dans la société et qui ne lui offrait aucune garantie, étaient traités par elle en suspect sinon en ennemis. Ils ne jouissaient d'aucune garantie légale ni en matière d'administration ni en matière de juridiction. Ils étaient en tout et pour tout abandonnés à l'action discrétionnaire des princes, de leurs agents, des seigneurs justiciers, des communes ..."
Source de Neuville: Ed. Poulet, Origine ..., Tome 1, n° 941.

C'est beau comme Valls qui parle des Roms ou Sarkozy qui parle des banlieues ... rien de neuf sous le soleil donc, le danger, c'est le pauvre.

2. Les pauvres sont coupables de leur pauvreté. 

Ah! les salauds de pauvres, décidément. En version néo-libérale, cela donne: les chômeurs sont au chômage de leur faute, parce qu'ils ne cherchent pas vraiment d'emploi et peu importe que les conditions d'emploi soient indignes et la condition de se vendre à vil prix à un maître pour une méchante monnaie.

D'autres [pauvres], oisifs, se font une profession de leurs maux, pour la douceur que leur procure le profit [on croirait un discours du FN sur les rsastes!]. Ils ne veulent de nulle manière changer leur mode d'acquérir de l'argent. Et si quelqu'un veut les sortir de leur état de mendicité, ils ne mettent pas moins d'ardeur à s'en défendre que d'autres à garantir leurs richesses. Et ainsi, tout en étant déjà  riches, quoique secrètement [les pauvres sont riches: le fameux mythe des millionnaires avec les allocations familiales existait déjà!], ils demandent encore l'aumône et la reçoivent de ceux auxquels, à meilleur escient, ils devraient la donner.
Source de Neuville: Vives, De subventione pauperum, mars 1525, traduction par R. A. Casanova, pp. 89 sqq.

L'argument est toujours aussi simpliste à travers les siècles: les pauvres ne sont en fait pas pauvres puisqu'ils profitent, il ne faut donc surtout pas les aider. CQFD et, du coup, les riches peuvent être riches sans se poser de question.

3. Les pauvres sont des fainéants et des profiteurs. 

Les riches sont déjà bien gentils de tolérer que les pauvres se laissent dépouiller par eux.

C'est connu, les pauvres crachent à la figure des gentils riches - qui n'y sont bien sûr pour rien dans la pauvreté des pauvres (la charité s'exerce toujours des riches vers les pauvres sans que personne ne se demande pourquoi les pauvres sont pauvres) ... Les pauvres (ou les rsastes, aujourd'hui, ou les travailleurs pauvres qui ne peuvent se payer des chemises) méritent bien leur sort (je résume) et ils sont méchants et incapables. Mais ce n'est pas fini. Les pauvres achètent des écrans géants, c'est bien connu:
Les uns cachent avec une avarice incroyable ce qu'ils recueillent et ne le révèlent pas à leur mort pour qu'on en puisse usage en leur faveur.
D'autres, avec une ostentation et une prodigalité détestable, consomment désordonnément ce qu'ils acquièrent, en repas splendides tels que n'en font pas chez eux les citoyens opulents. Ils gaspillent plus aisément une pièce d'or en chapons et poissons délicats ou en vins généreux que les riches une pièce de cuivre. Ce n'est pas sans raison que l'on a dit que ces pauvres mendient pour le gargotier et non pour eux. Et cela provient de l'assurance où ils sont de trouver demain autant d'argent qu'ils en dépensent et avec la même facilité.
4. Les pauvres dépensent mal leur argent.

Antienne rabâchée parmi toutes, celle-ci, en version moderne, nourrit, par exemple, l'idée que les pauvres sont suréquipés en gadgets high-tech ou encore que les migrants ont des téléphones derniers cri.
D'autres avec une ostentation et une prodigalité détestable, consomment désordonnément ce qu'ils acquièrent, en repas splendides tels que n'en font pas chez eux les citoyens opulents [il s'agit d'un texte du XVIe, donc, une époque ou les disettes et les épidémies ramenait l'espérance de vie des pauvres en-dessous de celle de l'âge de pierre]. Ils gaspillent plus aisément une pièce d'or que les riches une pièce de cuivre. Ce n'est pas sans raison que l'on a dit que ces pauvres mendient pour le gargotier et non pour eux.

Source de Neuville: Vives, De subventione pauperum, mars 1525, traduction par R. A. Casanova, pp. 89 sqq.


5. Il faut mettre les pauvres au travail

Les capitalistes et les industriels aiment les pauvres. Au début de l'ère industrielle, on les a progressivement enfermés dans des asiles, des working house, des camps de travail. Aux États-Unis, le recours à la main-d'oeuvre en prison se fait à échelle industrielle, aux Pays-Bas et dans certains département français, on parle de faire travailler les pauvres qui reçoivent des allocations sociale. Un service de travail obligatoire malheureusement, les actionnaires ne bénéficient pas des sollicitudes du paupérisme.

On ne permettra pas même aux aveugles d'être ou d'aller oisifs: il y a beaucoup de choses en lesquelles ils peuvent s'exercer (...) que d'autres fassent mouvoir des tours ou rouages; que d'autres travaillent dans les pressoirs, aidant à manœuvrer les presses; que d'autres s'évertuent au soufflet dans les ateliers des forgerons (...) aux malades et aux vieillards, que l'on donne aussi des choses faciles à travailler, selon leur âge et leur santé; nul n'est invalide au point que les forces lui manquent entièrement pour faire quoi que ce soit. (...) aux infortunés qui demeurent chez eux, il faut procurer de l'ouvrage ou de l'occupation aux travaux publics: il ne manquera pas de quoi leur donner à travailler pour les autres citoyens [puis, faudrait pas qu'on les paie en plus].
Source de Neuville: Vives, op. cit.


3. La posture du paupérisme


Derrière ces fadaises que nous ressassent encore les politiciens réactionnaires, se cache le vol des pauvres par les riches. Ce vol tient aux institutions de la propriété qui permettent à quelques uns de s'emparer du fruit du travail du grand nombre et de s'accaparer les richesses. En fait, les discours de racisme de classe tenus contre les pauvres - depuis le Moyen-Âge jusqu'à Fillon ou Macron - tendent, en stigmatisant les gens qui sont manifestement les victimes d'un vol, le vol des communs et du droit d'accès aux ressources communes, dédouane les propriétaires de toute responsabilité et leur attribue une essence supérieure, plus digne, plus noble.

La charité dédouane le riche voleur et charge le pauvre volé sous de creux discours moraux.

Rien de neuf sous le soleil chez les "modernes", chez les De Block qui entendent vérifier que les pauvres sont "des bons pauvres qui en ont vraiment besoin", chez les Sarkozy effrayés par l'oisiveté, chez les Macron-Fillon, pères la rigueur pour les nécessiteux (qui dépensent forcément mal leur argent) et pères Noël pour les classes prédatrices.

Le revenu de base pousse cette idée au bout: on ne peut donner qu'aux seuls pauvres (ce serait leur attribuer un "mérite" qu'ils n'ont pas). Il faut donc donner à tous. Et cela permet, comme au Moyen-Âge et comme au XIXe siècle, d'assumer les devoirs de l'employeur à sa place. C'est la technique Walmart, c'est la technique du Speenhamland Act (voir à la fin de l'article ici), c'est la technique du revenu de base.

Citation de Neuville:
J'ai dit encore que les industriels aiment mieux ajouter au salaire un secours qu'un suppléments, parce qu'on peut interrompre le système de secours, tandis que le salaire, une fois haussé, est difficile à baisser. Ce système change l'ouvrier en indigent et charge la charité de ce qu'elle n'est pas destinée à  supporter. (...) je ne crains pas d'être démenti en affirmant que les salaires ne suivent les subsistances  que comme la justice suit le crime, pede claudo, d'un pied boîteux. On met ainsi à la charge de la charité des gens qui ne devraient pas y être.

source de Neuville: Intervention de Charles Perin à l'Assemblée [patronale] de Malines en 1863.



Il s'agit de faire peser sur les classes moyennes la charge des pauvres réduits à des êtres de besoin et de permettre aux capitalistes d'accumuler à l'infini.

Mais cette technique, en opposant les producteurs réduits à l'état de nécessiteux et les producteurs de la classe moyenne porte en elle un danger. Elle peut amener la société à l'explosion ou à la guerre civile, à des bandes de pillards (comme les Pastoureaux), à des jacqueries ou à des pogroms contre les pauvres.

Femmes et hommes

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Dernièrement, un conseil d'administration auquel je participais a été traversé d'un débat sur le féminisme. C'est un classique dans les structures militantes ou associatives: les hommes dominent en nombre, imposent leurs codes et confinent leurs camarades de l'autre sexe à un rôle de tâcheron ou de potiche.

Ce machisme plus ou moins involontaire empoisonne lesdites associations et touche aussi l'ensemble des syndicats, des partis politiques.

Il y a un enjeu important à toute lutte politique, à toute vie associative à mettre à jour les structures d'oppression à l’œuvre au sein du groupe pour pouvoir être efficace et pertinent.
D'une part parce que, en reléguant les femmes (mais aussi les minorités racialisées, les jeunes ou les vieux) à des postes subalternes, en dépréciant a priori leur parole, ces structures associatives et politiques se privent d'une partie importante de leurs propres forces.

D'autre part, dans la perspective de lutte sociale ou politique, il importe d'unifier les troupes plutôt que de les diviser. L'oppression machiste divise la classe des producteurs en hommes et femmes (en hétérosexuels et en non hétérosexuels aussi). Cette division empêche toute victoire de la classe des producteurs.  

Le point de vue


Mettons-nous d'accord: il ne s'agit pas ici d'inventer l'eau tiède, d'expliquer ou de créer le féminisme à partir de rien. Il y a une tradition, des pratiques, des cultures féministes, des analyses toutes plus riches les unes que les autres et ce n'est pas l'objet de ce blogue. L'objet du blogue, c'est de critiquer l'emploi en esquissant des perspectives et en soulignant les contradictions de la lutte sociale qui s'inscrit dans la logique de l'emploi. Nous ne voulons pas donner des leçons (il nous est arrivé et il nous arrive d'être en emploi, nous n'occupons pas une position de surplomb). Nous voulons souligner des contradictions et ouvrir des perspectives. C'est peu et c'est énorme quand on souffre au travail, quand on souffre au chômage, quand on s'ennuie au boulot, quand on ne voit pas d'issue à ce monde. Nous n'offrons pas les clés du paradis, nous contribuons à la possibilité d'un changement social. 

En ce sens, notre contribution à la réflexion sur le féminisme doit être remise dans ce cadre. Nous ne sommes pas spécialistes mais nous nous exprimons en tant que praticiens de l'activité sociale, du point de vue de l'émancipation du travail.

Il s’agit de se mettre d’accord sur ce qu’est, sur ce que doit être le féminisme. 

S’il s’agit d’une idéologie idéale destinée à terroriser des ouailles ou s’il s’agit d’une culture de la culpabilité ou du procès stalinien, cela ne nous intéresse pas.

Nous ne souhaitons pas non plus nous poser en purs, en praticiens irréprochables, plus éclairés que la masse, en donneurs de leçon. Nous ne souhaitons pas participer à un mouvement élitiste qui entend amener à la perfection morale. 

Un mouvement qui s’appuie sur les jugements d’individu, sur la pureté cathare des comportements, sombre toujours dans une forme sectaire d’appauvrissement intellectuel et de soumission à un chef. S’il s’agit de remplacer les patrons par des patronnes, cela ne nous intéresse pas1.


Nous préférons participer à un mouvement politique qui est fait pour et par des gens éminemment humains, avec leurs défauts et leurs limites. 


Le féminisme

Globalement, nous voudrions plutôt féminiser (au sens de « donner le rôle attribué par notre culture aux femmes ») le pouvoir que masculiniser les femmes. Culturellement, traditionnellement, les femmes ont été confinées à l'espace domestique, leurs interventions dans la sphère publique ont été plus ou moins bridées selon les époques et les lieux. Cette position culturelle poussait les femmes à se centrer sur l'autre (l'homme, donc), à s'occuper de lui, à prendre soin de lui. Et c'est cette position particulière qui peut être intéressante pour les hommes du point de vue la pratique salariale de la valeur. Dans une perspective de salaire à la personne, le soin à l'autre (à l'homme mais aussi à la femme, donc), l'attention au point de vue et aux intérêts de l'autre est beaucoup plus productif pour coopérer. 

Cette coopération devient de facto le modus operandi à partir du moment où la propriété lucrative est abolie, à partir du moment où les productrices et les producteurs récupèrent l'outil de production et la décision sur la production. D'un point de vue salarial, le soin et l'attention au point de vue de l'autre (ce qu'on pourrait appeler la généralisation du paradigme culturel féminin aux hommes) est infiniment plus efficace que la généralisation du paradigme culturel masculin aux femmes (arrivisme, carriérisme et égocentrisme) puisqu'il s'agit de mettre en avant les formes les plus productives de coopération et de diminuer les formes de compétition contre-productives.

De notre point de vue, l’urgence du féminisme dans la pratique salariale c’est donc
L’étude des préjugés culturels intériorisés qui poussent les hommes (et de plus en plus les femmes) à se vendre sur le marché de l’emploi pour se donner une légitimité. Qu'est-ce qui nous pousse à assimiler l'utilité sociale au fait de se vendre à un employeur pour qu'il fasse des profits? Qu'est-ce qui nous pousse à considérer un employé, une employée comme plus "productif", comme plus "utile" qu'un travailleur, qu'une travailleuse hors emploi?

L’étude de la pratique salariale spécifique aux femmes dans l’histoire et dans le présent2. Il faut d'ailleurs rappeler que les grèves au 19e siècle et au début du 20e étaient extrêmement violentes (ce qui ne veut pas dire qu'elles sont devenues des longs fleuves tranquilles depuis). Elles plongeaient rapidement les grévistes dans la misère la plus noire. C'est dire que, une fois que les liens entre les ouvriers d'usine et la campagne se sont distendus, que les ouvriers ne pouvaient plus se nourrir autrement qu'en achetant des denrées, la solidarité entre sexes est devenue une condition nécessaire à la réussite de toutes les grèves. Une grève d'hommes ne pouvait pas réussir si les femmes ne la soutenaient pas (en travaillant à l'extérieur, en soutenant psychiquement les hommes dans l'épreuve) et une grève de femmes ne pouvait, elle aussi, réussir que si les hommes l'acceptaient et la soutenaient.
L’étude des acquis que représente(eraie)nt la pratique salariale de la valeur pour les femmes (et pour les hommes qui subissent ce système de domination dans lequel ils sont dominants comme une oppression). Si l'on prend le très légitime combat pour l'égalité salariale entre sexe, par exemple, il fait l'impasse sur le fait que les femmes, du fait des responsabilités familiales qui leur sont culturellement attribuées, vont faire davantage d'interruptions de carrière, qu'elles auront davantage tendance à prendre des temps partiels. Une fois ces femmes arrivées à la pension, la différence de salaire se faisant sur l'ensemble de la carrière, ces comportements culturellement induits amènent des disparités salariales importantes. Ces inégalités demeureraient si les femmes et les hommes étaient payés à égalité de salaire. Ce qui tend à prouver que le combat de l'égalité salariale est nécessaire mais qu'il ne suffit pas. Il faut défendre le salaire continué et le droit, pour l'homme, de se consacrer aussi à sa famille sans que son salaire, que sa carrière en soit affectés. Ce qui implique qu'il est nécessaire de déconnecter la carrière salariale des prestations professionnelles quantifiables.

Le travail sur les structures de pouvoir et de décision concrètes de l'association, du groupe militant pour y neutraliser les tendances phallocrates4. La discussion avantage toujours celles et ceux qui ont de la faconde en publique - généralement des hommes. La décision à main levée, le recours aux menaces, à l'intimidation par le corps et la voix tendent également à exclure les femmes de la discussion.

L'intellectualisme peut aussi trier le public et rendre la prise de parole impossible par celles et ceux qui ont un patrimoine symbolique et culturel moins valorisé. Le débat favorise les débatteurs, la décision favorisent celles et ceux qui ont un plan, qui ont une ambition. Il s'agit de voir alors comment rendre la domination, le pouvoir visibles, comment organiser des contre-pouvoirs au sein du groupe et enfin comment favoriser la prise de parole, l'expression de celles et ceux qui sont écrasés du fait de leur racialisation, de leur sexe ou de leur patrimoine culturel et symbolique. Ce sont là des champs de recherche considérables.

Le jugement et la personne

Mais, en tout état de cause, les jugements sur les personnes sont malvenus. Un homme qui a connu la stabilité professionnelle et le succès dans sa carrière a bénéficié de facilités dont d’autres n’auront pas pu profiter mais, en tout état de cause, il demeure, lui aussi, un être humain en besoin d’acceptation et de reconnaissance. Une femme peu cultivée, elle aussi, par delà les stigmates que peuvent provoquer ses interventions, par delà le fait qu'elle sera (presque forcément) malheureusement interrompue par des tiers indélicats, a, elle aussi, besoin de reconnaissance et d'acceptation. Par ailleurs, les catégories créent des préjugés qui déterminent le tri des informations et construisent des jugements, c’est ce qu’on appelle des biais cognitifs. On notera qu'il existe des êtres racialisés, sexués, avec un parcours professionnels d'exclusion et de marginalisation qui sont brillants; on notera qu'il existe des êtres brillants à l'oral qui disent des choses absolument creuses, sans intérêt.
 


La fraternité et la sororité

En ce sens, le jugement, les moqueries, la discrimination d’une personne, quelle qu’elle soit, sur base de son identité, quelle qu’elle soit, constituent une aberration par rapport à ce besoin de reconnaissance sociale que nous partageons toutes et tous. Remplacer l'humiliation des femmes dans un système d'oppression par l'humiliation des hommes dans un système matriarcale ne ferait pas beaucoup avancer les choses.

C’est pourquoi nous appelons à cultiver l’écoute, la différance et la reconnaissance.

Prenons Momo, un roman pour enfant. L’héroïne a un don extraordinaire : elle sait écouter. En sorte que les gens à son contact, se mettent à raconter et à vivre des aventures pleines de poésie.

La différance6, c’est une capacité à être différents, à vivre et à créer cette différence non entre telle ou telle catégorie mais en fonction de tel ou tel moment. Une association n’est pas une secte : on peut organiser des événements qui nourrissent le besoin de théorie ou le besoin d’action corporelle ou le besoin de réflexion ou le besoin de discussion ou le besoin de culture et de magie. On peut organiser des événements de différentes natures portés par des équipes différentes qui n’intéressent pas l’ensemble des membres de l’association.

La reconnaissance, enfin, c’est, à mon humble avis, la conséquence de la mise en pratique de la fraternité ou de la sororité. Accepter la coopération, le fait que l’autre fonctionne différemment dans un autre cadre et, dans une vie qui n’est pas toujours simple, l’épauler, le consoler, s’inquiéter de lui, d’elle, ce sont des voies. Il ne s’agit pas de travailler avec des gens qui fonctionnent de la même façon. Il s’agit de parvenir à travailler ensemble, entre gens qui fonctionnent différemment. C’est bien là le sens de la politique.


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1Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs. Le théoricien du colonialisme explique comment les élites noires des anciens pays colonisés ont tendance à occuper les mêmes postes de pouvoir que les anciens colons, à substituer les personnes de pouvoir sans modifier en rien les institutions de pouvoir à l’origine de la violence coloniale. Cette image peut s’appliquer aux genres (genre Peau de femme, masques d’hommes).
4Je pense ici, par exemple, aux structures bicéphales mises en œuvre par les habitants de Rojave. Les décisions se prennent par des conseils féminins et des conseils masculins avant d’être adoptées collégialement ; les structures décisionnelles sont toutes occupées paritairement par une femme et par un homme.
6Selon le concept de Jacques Derrida, que je définirais comme « forces des éléments qui les poussent à se différencier entre eux ».

Exploitation des sans papier

RTL enquête (très brièvement, ici, en français) sur les conditions de travail des sans papier en Belgique. Leurs salaires insignifiants sont versés de manière aléatoire: les employeurs profitent de leur statut d'illégal. Comme les sans papier ne sont pas légaux sur le territoire, ils ne peuvent faire valoir leurs droits - tout bénéfice pour des employeurs sans scrupules.

Extrait

Un phénomène inquiétant tend à se développer chez nous. De plus en plus de sans papiers sont exploités sur le marché du travail. 1500 dossiers du genre ont été ouverts par la justice. Un de ces esclaves des temps modernes a accepté de nous livrer son témoignage.

Malik est sans-papier. En 2005, il s'est installé en Belgique, et s'est fait embaucher dans une petite entreprise. Mais très vite, son salaire diminue, et varie entre 300 et 600 euros par mois. Il comprend alors que son patron profite de sa situation irrégulière.
"J'avais un boulot stable, et ça allait. Mais un jour, il n'a plus voulu me payer: je considère qu'il m'a arnaqué, qu'il m'a exploité", a expliqué Malik à une journaliste de RTL-TVI.
 Voir nos articles:
racisme
concurrence
salaire
esclavagisme

L'exploitation des émigrés est malheureusement universelle: voir aussi les articles sur les conditions de travail au Qatar (ici), au Liban (ici), dans la Silicon Valley (ici) ou sur le massacre de Aiguës-Mortes (ici), par exemple. Pour l'histoire, on se souviendra des Irlandais que les employeurs faisaient venir en Angleterre pour briser les mouvements sociaux, on se souviendra des Flamands qui descendaient dans les mines du nord de la France et de Wallonie, on se souviendra des Italiens venus extraire le charbon belge, on se souviendra des Algériens qui ont construit les bâtiments et les autoroutes pendant les trente glorieuses, etc. On se souviendra de Zola, fils d'immigrés italiens, de Marie Curie, immigrée polonaise, de Einstein, immigré allemand, de Ionesco, immigré roumain et même de Zemmour, fils d'immigré algériens ou de Sarkozy, petit-fils d'immigré hongrois, on se souviendra d'Onkelinks, de Di Rupo, de De Meyer, tous fils et fille d'immigrés, flamands ou italiens.

Notre opposition à toute forme d'emploi est liée à un rejet de toute forme de concurrence - parmi ces formes de concurrence, celles qui jouent sur l'immigration sont les plus violentes, les plus inhumaines. L'abolition de l'emploi, c'est la libération de l'asservissement des employés aux employeurs via l'aiguillon de la nécessité, aiguillon particulièrement cruel dans le cas des apatrides, c'est l'émancipation du travail, la collaboration, l'apprentissage, la soif de rencontre et l'intelligence commune de l'efficacité ou du plaisir.

Le massacre d'Aiguës-Mortes

Le système de production capitaliste suit des cycles. À des périodes euphoriques de croissance succèdent des crises de surproduction. Pour casser les revendications salariales, les revendications de diminution (ou de suppression) de l'emploi des travailleurs, les employeurs les mettent en concurrence entre eux.

La mise en concurrence privilégiée est celle qui repose sur les origines. Le texte dont nous citons un large extrait nous raconte les massacres d'immigrés italiens à Aiguës-Mortes en 1893.

L'employeur met en concurrence des groupes de producteurs définis par leur origine, les groupes se battent entre eux et laissent l'employeur les exploiter. Comment ne pas penser au fascisme, aux partis racialistes ou au travailleurs détachés que le parlement européen vient de légaliser, partis "socialistes" en tête? Contre le bain de sang des nôtres, nous devons trouver l'humble chemin de l'union, nous devons nous souvenir que nous produisons la richesse, nous les salariés, dans l'emploi et hors emploi, quelles que soient nos origines, nos croyances, nos mœurs.

L'article que nous citons est issu du blogue de Matthieu Lépine (ici, en français). Il fait le lien entre la guerre aux salaires, la mise en concurrence des travailleurs et la violence raciste.

Extrait

Contexte
C’est durant la seconde moitié du XIXe siècle, que l’essor puis le triomphe du système capitaliste s’opèrent en France. Ce changement va venir bouleverser les équilibres économiques et sociaux et transformer le monde du travail (recherche du profit, rationalisation du travail, mise en concurrence des travailleurs…).
Avec la révolution industrielle, la France ne possédant pas une population active suffisante, les besoins en main d’œuvre étrangère vont être importants. Comme aujourd’hui, les travailleurs immigrés sont appelés à venir occuper les emplois que les français, les jugeant trop exténuant ou dégradant, n’ont pas voulu occuper. Cette main d’œuvre, essentiellement composée de populations pauvres fuyants la misère et le chômage dans leur pays (Italie, Belgique…), est une aubaine pour les chefs d’entreprise. En effet, exploités car prêts à endurer des conditions de travail précaires, les ouvriers étrangers sont mis en concurrence avec les travailleurs locaux, notamment afin de faire baisser les salaires de ces derniers.
Durant le dernier quart du XIXe siècle, l’Europe va cependant être touchée par la première grande crise du système capitaliste. Comme celle que nous traversons actuellement, elle va provoquer une montée du chômage et être créatrice de frustrations, de désarroi et de colère. Les travailleurs immigrés vont être montrés du doigt et désignés comme seuls responsables. Cette situation va intensifier, voir même parfois générer les violences xénophobes de l’époque.

En 1881 à Marseille, des affrontements violents vont opposer ouvriers français et ouvriers italiens. Trois personnes trouveront la mort. En 1892 à Drocourt (Pas-de-Calais), des ouvriers français vont violemment agresser des mineurs belges, leur reprochant notamment d’accepter des salaires inférieurs aux leurs. Ils seront plus d’un millier à devoir quitter précipitamment la France avec leurs familles. C’est en 1893, que sera cependant atteint le paroxysme des violences xénophobes, avec le massacre des ouvriers agricoles italiens d’Aigues-Mortes.

Aux origines du massacre d’Aiguës-Mortes, la mise en concurrence d’ouvriers français et étrangers
    En 1868, un groupement de propriétaires possédant la quasi-totalité des marais salants d’Aigues-Mortes (Gard) se transforme en une société par actions, la Compagnie des salins du Midi (CSM). Cet événement marque selon Gérard Noiriel, « l’irruption des rapports de production capitalistes » dans la région. Rapidement, cette société va détenir le monopole de la production et du transport du sel.
Ne disposant pas d’une main-d’œuvre locale suffisante, elle va devoir faire appel à des ouvriers agricoles venus d’ailleurs, plus particulièrement des zones montagneuses d’Italie du nord et du centre. En effet, ce pays voisin est à l’époque fortement touché par la crise. Le chômage y est important et une grande partie de la population est plongée dans la misère.  Cette situation offre à la Compagnie des salins du Midi (CSM) l’opportunité de recruter une main d’œuvre peu exigeante prête à supporter des conditions de travail difficiles.
Durant l’été, période de la récolte du sel5, Aigues-Mortes est en effervescence. Près de 2000 ouvriers saisonniers sont à l’époque recrutés. Aux cotés des italiens, on trouve des ouvriers venus des zones montagneuses de France ou encore des chômeurs et des vagabonds venus de tout le pays, ceux que Gérard Noiriel présente comme « les laissés-pour-compte du capitalisme ».
Tous ne sont pas affectés aux mêmes tâches. Si le transport du sel est en général effectué par la main d’œuvre locale, le ramassage, opération la plus pénible, est lui accompli par les ouvriers italiens (1/3 des effectifs). Cherchant à sortir coûte que coûte de la misère ceux-ci acceptent plus facilement des tâches pénibles (journée de travail de plus de 12h, chaleurs importantes, paiement au rendement…).

Cependant, la polémique sur le travail des ouvriers immigrés en pleine période de crise et donc de baisse des effectifs de saisonniers, va pousser la CSM à changer sa logique de recrutement. Ainsi des Français, choisis parmi les ouvriers les plus démunis (chômeurs…), vont être intégrés dans les équipes italiennes de ramassage du sel. C’est dans ces équipes « mixtes » que de violents affrontements vont se produire en août 1893.

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La triste histoire d’un conflit entre exploités

    Au matin du 16 août 1893, de vives tensions vont éclater dans des salins à 8 kilomètres d’Aigues-Mortes. Ne supportant pas la cadence imposée par les italiens, habitués à ce type de tâche, les ouvriers français vont être rapidement dépassés. Cependant, la paie est collective, elle se base sur le rendement de l’ensemble de l’équipe.
Entre les Français, vexés de ne pas tenir la cadence, et les Italiens, pour qui l’enjeu économique est crucial, des conflits vont alors apparaître. La mise en concurrence de ces travailleurs va aboutir à des provocations, des disputes et des bagarres entre eux.
 Plus nombreux, les Italiens vont prendre le dessus sur les ouvriers français lors d’affrontements dans les marais salants. Ceux-ci vont cependant décider de retourner en ville, afin de « chercher des renforts et de se venger ». Là-bas, ils vont tomber sur de nombreux ouvriers frustrés de ne pas avoir été recrutés par la CSM. Associés à leur désarroi, les événements du début de journée dans les salins, vont suffire à les convaincre de chasser les ouvriers italiens. Ainsi, rejoints par une partie des aiguemortais, ils vont être plusieurs centaines jusqu’au lendemain après-midi, armés de marteaux, de manches de pelle ou encore de fusils, à parcourir la ville et les marais à leur recherche. « Vive la France », « mort aux Italiens » scanderont certains d’entre-deux.
C’est le 17 août que les scènes de lynchage seront les plus violentes. Cette chasse à l’Italien fera selon les sources, entre 7 et 17 morts. Pour Gérard Noiriel, « en mettant en concurrence des ouvriers de toutes provenances pour faire baisser les salaires, la Compagnie des salins du Midi a effectivement créé les conditions de cette tuerie ». Pour l’historien, le désarroi des laissés pour compte du capitalisme (ouvriers au chômage, vagabonds…) s’est transformé en violence ce jour-là. Leur colère ne visait pas les Italiens selon-lui, mais ce système qui les avait mis de côté et ne leur donnait pas de place.