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Impasses de l'agriculture industrielle

La catastrophe que subit la communauté indigène est une conséquence directe du démembrement rapide et violent des institutions fondamentales […] disloquées par le fait même qu’une économie de marché est imposée à une communauté organisée de manière complètement différente. Le travail et la terre deviennent des marchandises […] Dans la seconde moitié du 19e, les masses indiennes ne sont pas mortes de faim parce qu’elles étaient exploitées par le Lancashire (Angleterre), elles ont péri en grand nombre parce que les communautés villageoises avaient été détruites.

K. Polanyi, La Grande transformation

Nicolas Sersiron fait le bilan de l'agriculture industrielle dans un excellent article du CADTM publié (et à lire) ici.

Voici en résumé quelques points abordés:

- Cette agriculture cherche le profit des propriétaires terriens lucratifs.

- Elle accapare les terres et les ressources naturelles (eau, pétrole) au détriment des besoins vivriers.

- Les intrants sont des perturbateurs endocriniens qui menacent la santé.

- Les pratiques agricoles industrielles stérilisent les sols.

- Les rendements industriels sont à peine supérieurs aux rendements de l'agriculture biologique, eux-mêmes six fois supérieurs aux rendements agricoles du début du XXe siècle.

- Dans les Pays en Développement, la libéralisation de l'agriculture a été une catastrophe pour les paysans locaux soumis à une concurrence déloyale (dans le Nord, les rendements sont supérieurs du fait du climat, de la taille des exploitations et l'agriculture est abondamment subsidiée par la PAC, par exemple, ce qui permet d'exporter les produits agricoles en dessous de leur prix de reviens).

- Les dettes honteuses empêchent une politique de redistribution des terres volontariste.

 - Des techniques agricoles écologiques, sans mécanisation existent, telles le SRI (système de riziculture intensive) créé à Madagascar mais sont rarement appliquées faute d'investissement des autorités et de formation.

- Près de trois milliards d'humains sont insuffisamment nourris pour avoir une vie active alors qu'on évalue les capacités nourricières agricoles mondiales à douze milliards d'individus.

- L'agriculture familiale nourrit encore environ 80% des humains.

- L'agriculture chinoise qui assimilait le carbone depuis 5000 ans est devenue une source de pollution.

- L'agro-industrie crée les OGM, elle pollue avec les nitrates et les pesticides.

- Avec l'accroissement de la taille des exploitations, les agriculteurs indépendants deviennent des employés (et, pour une minorité, des employeurs). Au total, la main d’œuvre utilisée diminue, ce qui précipite des millions de personnes dans le chômage.

- La spéculation, la fragilité des techniques industrielles aux aléas climatiques et les sirènes des agrocarburants rendent les prix alimentaires extrêmement volatiles, ce qui menace la sécurité alimentaire des plus pauvres.

- L'agriculture industrielle est extrêmement polluante et participe de manière décisive à la production de gaz à effet de serre. Le réchauffement climatique auquel elle contribue affecte tout le monde.

Peugeot en Chine

Martine Bulard publie un article en libre accès sur le blogue du Monde Diplomatique (ici).

On apprend des choses intéressantes sur les conditions d'emploi dans l'automobile en Chine. Extraits.

M. Dominique Charyk, expert français en système de production, ne s’est pas senti « dépaysé » quand il est arrivé il y a quatre ans. Les cadences sont un peu plus lentes — 41 véhicules par jour contre 46 en moyenne en France. Mais les salariés travaillent dix heures par jour (en fait onze heures quand on prend en compte les pauses), six jour sur sept. Et sans syndicat. Il y a bien un représentant de la Fédération nationale des syndicats chinois — c’est obligatoire — mais il est choisi conjointement par le Parti communiste et par la direction d’entreprise. Il y a donc peu de chance qu’il se rebelle… La vie rêvée des patrons. Cela n’a pas empêché les salariés de Toyota de mener des grèves dures en 2010. Mais c’était dans le Guangdong, là où les concentrations ouvrières sont fortes, où des organisations non gouvernementales (ONG) en liaison avec des avocats aident les salariés à s’organiser de façon indépendante.
A Wuhan, il n’existe que deux associations de ce type et elles n’ont pas les moyens de s’attaquer aux entreprises d’Etat. D’autant que le sort des travailleurs est encore pire sur les chantiers de construction, innombrables dans cette capitale du Hubei, ou dans les petites usines du privé. Ce qui frappe en entrant sur la ligne de production de DPCA, c’est la jeunesse des travailleurs, vingt ans en moyenne. Et malgré les lunettes de protection que tous portent, ils soignent leur allure avec des coiffures ébouriffées ou gominées à la dernière mode. Ces jeunes migrants, qui viennent des campagnes alentours et ne rentrent chez eux qu’une fois par an, ne ressemblent en rien à leurs parents arrivés dans les années 1990. (...)
DPCA et Peugeot profitent de dépenses salariales défiant toute concurrence : 2 000 à 2 500 yuans par mois pour 60 à 66 heures de travail par semaine (250 à 300 euros par mois). De quoi engranger de solides profits, comme le confie M. Mouro : « Nous avons distribué 100 millions d’euros de dividende à chacun de nos deux actionnaires. Et nous paierons cash notre quatrième usine d’assemblage qui devrait produire 170 000 voitures dans un premier temps, puis 340 000 ». Le tout destiné au marché chinois et au marché des dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Anase) avec lesquels la Chine a un accord de libre-échange.

Pas de réimportation donc, souligne-t-on chez Peugeot. Sans doute. Mais rien ne dit que cela durera. Déjà, dans les automobiles de marques françaises, la part des produits importés a grimpé. Enfin, si les moyens de développement en Europe et en France se restreignent, l’emploi et la recherche finiront inévitablement par se rabougrir.
 À ce train, il se pourrait que l'avenir de l'employé français ressemble au présent de l'employé chinois ...

à moins que le Guangdong, la région chinoise traversée de luttes ouvrières victorieuses, ne fasse tache d'huile, que l'ouvrier chinois se 'gallicise'

à moins que le dogme du libre-échange ne soit remis en cause

à moins que, main dans la main, les ouvriers de France et de Chine ne se retrouvent avec de mêmes revendications

à moins que n'émerge un autre rapport de force

à moins qu'un autre mode productif n'émerge, un après emploi, un modèle salarial

à moins que le fin du pétrole ne rende tous ces machins parfaitement inutilisables

mais nous, nous n'avons rien à perdre. Nous leur laissons la crainte, la peur de perdre, le désir morbide de perdurer et croquons dans la pomme douce-amère de l'existence, nous peuplons le silence avec gourmandise, avec la confiance de l'enfant.

La prostitution est souvent subie


Je cite un article de l'Huma (en français):

"La prostitution est avant tout subie

Le [rapport sénatorial] pointe la «grande vulnérabilité» dans le domaine de la santé. Les personnes prostituées sont davantage exposées au VIH, aux infections sexuellement transmissibles, sont sujettes à diverses pathologies reflétant leurs conditions de vie, tels les problèmes respiratoires, dermatologiques, digestifs, dentaires. Et aussi, bien sûr, psychiques. Des cas de tuberculose sont constatés. «Le cumul de difficultés économiques et sociales agit comme un frein à l’accès aux soins», écrit-on.

Contrairement à l’idée reçue, la prostitution est avant tout subie. «J’ai découvert un monde d’une incroyable inhumanité. Les femmes sont contraintes, avec des violences inimaginables. Sous nos yeux», confie Chantal Jouanno. Originaires essentiellement de Roumanie, de Bulgarie, du Nigeria, du Brésil et de Chine, elles sont confrontées à la précarité financière, à la barrière de la langue, à la complexité des dispositifs et des démarches administratives. Autant de facteurs qui s’ajoutent à la maltraitance physique et psychologique."

Nous saluons nos camarades aux conditions de travail épouvantables, nous exprimons notre plus profond respect pour leurs personnes, nous nous battons pour leur salaire - comme nous nous battons pour tous les salaires -, nous dénonçons le manque de protection légale dans le monde du travail des migrants, nous appelons à n'exercer cette activité - à n'exercer n'importe quelle activité - que de manière choisie, volontaire. Nous dénonçons toutes formes d'esclavage, de soumission de l'humain par l'humain, nous dénonçons toute contrainte sur les corps, sur les affects, nous dénonçons tous les comportements qui confondent notre humanité sacrée et les choses utilisées, employées.

Article de l'Huma


Puis, comme on n'est jamais aussi bien cité que par soi-même: article-lien vers une lettre de prostituée sur le salaire.

Foxconn emploie des étudiants ... sans salaire

Mais oui, l'entreprise qui fabrique tous nos bidules dernier cri genre téléphones multifonctions, l'entreprise qui emploie des milliers de personnes dans des hangars à étages, l'entreprise qui prend soin d'équiper les logements de ses ouvriers de dispositifs antisuicides, est débordée par les commandes (européo-américaines) de ces bidules pour les fêtes à venir.



Faute de grive ... l'entreprise a donc fait appel à des étudiants, contraints, bénévoles pour assurer la production face à ce coup de feu.

Cette logique de l'emploi jusqu'au-boutiste sape ses propres fondements. En empêchant la formation d'une classe intellectuelle du fait de sa logique à court terme, le capitalisme local sabote la création de valeur à long terme puisque des producteurs qualifiés produisent théoriquement davantage de valeur ajoutée.

Il se dégage surtout une vision de l'humain assez désagréable de ces pratiques esclavagistes. Nous servons à honorer des commandes de clients au détriment de nos potentiels, de nos besoins. La logique du service au client peut aller jusqu'à l'esclavage alors que la seule chose dont peut se prévaloir le client, c'est d'avoir de l'argent. N'est-ce pas là, au fond, la nature même du système monétaire?

Par ailleurs, sur le même sujet, le Grand Soir reprend le rapport de l'ONG China Labor Watch. On y apprend des choses intéressantes sur les conditions de travail des employés du sous-traitant de la marque à la pomme.



Nous vous avons fait un petit florilège:
- Journées de 11h30, semaine de 69h debout (Foxconn et Appel aiment l'emploi)
- Heures sup' peu ou pas payées (Foxconn et Appel n'aiment pas le salaire)
- Travail plus rapide que les normes sous la pression de la marque à la pomme (Foxconn et Appel n'aiment pas la belle ouvrage ni l'ergonomie)
- Insuffisance des équipements de protection et de la formation du personnel - deux heures de formation en tout et pour tout (Foxconn et Appel n'aiment pas la sécurité ni la formation).

Joyeuses fêtes

自殺 - Foxconn en Chine

22 août 2013, 11:00
In memoriam de Yu

Tout d'abord nous exprimons nos condoléances à la famille de cette jeune femme, à ses proches.

Je sous mets en lien un bouleversant article du Guardian (en anglais) dont je vous fais un court résumé ici.
Une employée travaille 12 heures par jours, six jours par semaine à Foxconn (téléphones portables, informatique). Elle s'est jetée de la fenêtre du quatrième étage. Elle avait le même emploi que ses 400.000 collègues (il ne s'agit pas d'une faute de frappe): elle fabriquait les machins l'Apple (I-Phone, etc.), 90 par minute pour être précis.

Selon le journal New Technology, Work and Employment, il s'agit d'un système de ferme humaine en batterie. Yu, l'adolescente suicidée, avait quitté son village du centre de la Chine en février 2010, elle gagnait moins de 200€ par mois.

L'extrême du délire employiste, relayé par les patrons et, étonnamment, par les syndicats et le monde politique. Une main d'oeuvre compétitive, adaptable (lire soumise), motivée jusqu'à en mourir.

A l'heure où l'idéologie de l'esclavagisme de l'emploi est mondiale, il faut lui résister au niveau mondial.


The Guardian - Suicide chez Foxconn