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Piaculaire

Se dit de ce qui a rapport à l'expiation, mais dans un sens plus large que la seule expiation des péchés. Durkheim utilise ce mot pour désigner les rites tribaux qui doivent racheter de mauvaises actions ou de mauvais sorts.

Les dettes au sens capitaliste s'inscrivent pleinement dans une logique piaculaire. Il s'agit, pour un privé ou pour un État endettés, d'organiser la production, les sacrifices, les discours et l'entéléchie communs autour de ce "rachat de mauvaises actions ou de mauvais sorts".



L'expiation des péchés antérieurs justifie alors des crimes, des sacrifices de sang. Graeber s'étonnait2 qu'une progressiste sincère jugeât normal de provoquer des milliers de morts faute de vaccin dans un pays pauvre puisque ce pays devait payer ses dettes.

L'emploi est également inscrit dans cette logique piaculaire: un employé est quelqu'un qui doit racheter son droit à vivre parce que lui-même ou ses ancêtres n'ont pas accumulé suffisamment de mérite. Pour racheter sa vie, l'employé doit la gagner auprès des puissances totémiques.

Les puissances totémiques piaculaires sont les propriétaires lucratifs, par délégation de la rationalité économique, c'est à eux que se paient les écots piaculaires, c'est à eux que se rachètent les droits à la vie et à la survie.

Les rites piaculaires employistes tournent autour de

- l'ascétisme (qui justifie les guerres contre le salaire dans le cadre de l'emploi piaculaire)

- la privation, le renoncement et l'interdit de certains gestes (l'ensemble de la socialisation des outils de production, en gros, correspond à un renoncement à la liberté de l'acte et à la construction de soi par l'acte du travail)

- la mutilation (de la liberté, du temps ou du corps: il est de bon ton de renoncer à des mesures de sécurité, de mettre sa santé en danger pour les employés pour faire montre de leur mérite à gagner leur vie)

Par contre, l'origine du mauvais sort qui frappe les employés, génération après génération, qui fait que plus ils travaillent, plus ils s'appauvrissent est facile à comprendre.

C'est l'ensemble des institutions de la propriété lucrative, de la pratique capitaliste de la valeur. Les rites piaculaires entretiennent donc, dans le cadre de l'emploi, la source du mauvais sort alors qu'il suffirait, pour se défaire de ce mauvais sort, de se défaire de la source de ce mauvais sort.



1 E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, CNRS, 2007.

2 Dans l'introduction à D. Graeber, Dette : 5000 ans d'histoire [« Debt: The First 5000 Years »], Les liens qui libèrent,

Appel

Le feuilleton grec continue.

Nous rappelons que les créanciers de toute dette ont prêté un argent qu'ils ont piqué d'abord. Non seulement, il n'y aucune raison pour leur rembourser le moindre centime mais il faut s'ingénier à éviter qu'ils ne nous piquent de nouveau notre argent pour nous le prêter avec des intérêts par la suite.
Nous appelons au défaut de la Grèce, nous appelons au défaut de tous les pays d'Europe. Nous appelons à laisser les banques et les bourses, nous appelons à récupérer les titres de propriété des bourses "à la pelle et au balais" comme le dit le sémillant Frédéric Lordon.

C'est la propriété lucrative, le droit d'accaparement de la valeur produite par autrui au nom de la propriété, qui permet aux voleurs d'opérer. Pour éviter les dettes, il est donc nécessaire d'abroger la propriété lucrative.

D'autre part, le peuple grec est martyrisé de manière scandaleuse. Ce sont nos sœurs, ce sont nos frères qui sont condamnés à la stagnation sociale, à l'inaction, à la misère, à la dégradation de leurs soins. Nous rappelons que les salaires - individuels ou socialisés par la sécurité sociale - sont à la source de toute richesse, comme, d'ailleurs, l'illustre tragiquement l'exemple grec puisque les salaires, les pensions ont fondu de la même façon que la valeur ajoutée créée collectivement.

Nous appelons à un investissement massif en Grèce (et en Europe, d'ailleurs) dans les salaires, notamment dans les salaires socialisés. Nous appelons à financer cet investissement dans un salaire universel grec (et européen) par la création monétaire et par la cotisation généralisée.

Nous appelons à la socialisation des moyens de production, nous appelons à la démocratisation de l'économie. Nous appelons à la suppression des institutions anti-démocratiques qui martyrisent le peuple grec et bafouent les principes de diplomatie, de respect entre les peuples les plus fondamentaux. Nous appelons à la démocratisation de la banque centrale, au débat public sur la création monétaire, sur l'inflation. Nous appelons à la fin des retraites par capitalisation et à l'universalisation de la sécurité sociale au niveau européen.

Nous saluons la résistance exemplaire des Grecs, que ce soit les instances dirigeantes, entre conciliation, implication des autres peuples européens et nécessités politique, sociale et économique intérieur.

Nous exprimons notre sympathie pour tous les peuples en souffrance sur notre vieux continent, pour les Grecs sans perspectives, pour les Allemands condamnés à travailler pour rien, harcelés, pour les Belges exclus des prestations chômage à l'heure où la conjoncture installe durablement le chômage de masse, pour les Anglais pris dans des contrats de travail esclavagistes, pour les Espagnol naviguant entre salaires de misère et chômage de masse, pour les Italiens et pour les Français qui voient leurs plus belles conquêtes, leurs plus belles luttes disparaître sous l'imbécile docilité de pouvoirs sans imagination et sans légitimité, pour les Européenne en général, pour les mères de famille célibataire, pour les pauvres, pour les déclassés, pour les lourdés, pour les fonctionnaires qui partout en Europe pâtissent de l'incurie des élites, de leur avidité, de leur promptitude à servir les puissants.

Nous appelons à la résistance, partout sur le continent, nous affirmons la légitimité de toutes les luttes pour le droit, pour la justice, pour le salaire et pour l'avenir. Cette résistance s'impose à l'heure où nos ressources sont menacées, où notre agriculture est menacée, où nos salaires et nos droits sont menacés.

Nous appelons à construire un monde ensemble. Nous appelons à nous unir, à croire les uns dans les autres. Nous appelons à notre monde. Du fond de la nuit, puissions-nous trouver le jour, inspirés par les ancêtres et leurs luttes courageuses, portés par l'impératif de justice et assurés de nos rêves.

Ils n'ont que l'argent. Nous avons les rêves, l'amour, le savoir-faire, les compétences. Nous avons le temps.

La religion de l'emploi

Bernard Friot réfléchit sur la laïcité par rapport à la religion du marché de l'emploi et du crédit.

On n'a pas besoin de marché de l'emploi pour travailler,
on n'a pas besoin de banquier pour investir,
on n'a pas besoin d'employeur pour créer de la valeur économique
on n'a pas besoin de réduire le temps de travail pour augmenter la productivité.

Nous pouvons produire sans employeur, sans banquier, sans actionnaire qui nous pique notre temps et la valeur ajoutée que nous produisons, nous pouvons produire sans que le temps soit l'unité de mesure de la valeur.
Celles et ceux qui pensent que nous sommes condamnés à avoir un employeur, un banquier qui nous pique l'argent que nous devons lui rembourser (avec intérêt) et que la mesure du temps de travail fonde la valeur économique ne sont pas dans l'économie, ils sont dans la religion, dans la croyance.
Cette croyance obscurantiste transforme le travail en torture, l'humain en coût, la nature en poubelle, le plaisir en culpabilité, l'actionnaire en décisionnaire, etc.

Comme toute religion, cette croyance peut être remise en cause, peut disparaître. L'enjeu de cette mise en cause de cette religion, c'est la nature de notre temps, c'est le fait que l'humain soit considéré comme un coût, c'est le rapport à la production et au travail, c'est la liberté et la nature de la propriété.
Au nom de quoi le propriétaire lucrative décide si nous produisons, ce que nous produisons, comment nous produisons? Certainement pas au nom de l'efficacité ou de la supériorité morale de ce mode d'organisation du travail!




Conférence de Bernard Friot donnée à la Bourse du Travail à Grasse, le 27 février 2015. Partie 1/2 (partie 2 à venir).

À quelques profits malheur est bon

Nous résumons et commentons un article publié dans l'Observatoire des Multinationales sur les conditions de travail dans le textile en Haïti.

Les faits:

- Les usines textiles se sont installées dans les zones franches en Haïti

- Les politiques refusent d'augmenter leurs salaires ou d'améliorer leurs conditions de travail pour tenir face à la concurrence
- Les ouvriers haïtiens viennent d’obtenir une augmentation minimale de leurs salaires, qui sera porté de 200 à 225 gourdes (4,65 à 5,23 dollars). Un montant qui ne suffira pas à leur assurer des revenus décents, et qui est aussi très éloigné des 500 gourdes revendiquées par les travailleurs du textile à l’occasion de plusieurs manifestations de rue au cours du mois de novembre.
- Mais, comme les vols de salaires sont fréquents, il n'est pas certain que les ouvriers haïtiens bénéficient de cette famélique augmentation

- Les usines dans les zones franches haïtiennes emploient 30.000 ouvrières textiles pour de grandes marques essentiellement américaines

- Il y a quelques années l'ambassade des États-Unis est intervenue pour bloquer un projet d'augmentation des salaires

- Suite au tremblement de terre de 2010, une politique de libéralisation agressive a été menée. Zones franches, dispenses fiscales et répression syndicale au programme.

Nous rappelons que la misère d'Haïti s'explique par la gigantesque dette qu'elle a dû régler pour rembourser l'affranchissement des esclaves à partir de 1825 (voir un article de Libération ici). Haïti a dû payer cette dette crapuleuse ... jusque dans les années 1952.

yon aksidan nan youn nan nou
se yon aksidan sou tout moun nan nou

Les fonctionnaires grecs repartent en grève

Mercredi 18 septembre, on a assisté au troisième jour de grève générale en Grèce avec un arrêt de 48h de la fonction publique dans son entièreté.




Résumé et traduction de l'article:

Les manifestants contestent l'accord entre le gouvernement et la Troïka. Il s'agit de coupes salariales et de 15000 licenciement dans le secteur public par le biais d'un curieux 'plan de mobilité' (les fonctionnaires doivent aller où on les envoie, au diable-vauvert le cas échéant).

Selon le syndicat des fonctionnaires, ADEDY, les participants à la manifestation ont été 50.000 à Athènes. On a entendu çà et là le mot d'ordre: "Grève au finish, jusqu'à la victoire"

Il faut signaler qu'un instituteur commence sa carrière à 640€ brut et la termine à 1500€, que les retraites ont été amputées de 30%, que les hôpitaux de moins de 100 lits vont être fermés et leur personnel muté vers de plus grands hôpitaux.

Lien en espagnol:
Pùblico - Huelgas de funcionarios en Grecia

La situation en Grèce montre que l'acharnement contre le salaire, au nom de l'emploi et de l'équilibre budgétaire, mène au chômage de masse et accentue les déséquilibres budgétaires. Tout notre soutien à la vie, à la richesse humaine grecque, tous nos voeux de victoire à ces luttes, tout notre espoir à la libération de la Grèce (et du monde entier) du joug employiste, de la férule boutiquière. Songez, ne fût-ce qu'un instant, au gâchis humain auquel on assiste là-bas (et ailleurs) au nom de principes idéologiquement datés.

Dette et emploi

8 août 2013, 00:05
Réflexions à partir de Graeber, 'the first 5000 years of debt', Melville House, 2011.

Les créanciers poussent les endettés à rembourser. Assez logique, en apparence, ce système s'est régulièrement écroulé dans les empires antiques: périodiquement, on annulait les dettes pour éviter que la richesse ne se concentrât dans quelques mains bien pleines. En effet, socialement, la dette a des effets délétères. Imaginons une ferme et un magasin à côté dans un empire antique quelconque (Babylone, Sumer, etc.). Le fermier fait une mauvaise récolte et doit s'endetter pour faire la jonction avec la suivante. Comme la disette est générale, les prix agricoles augmentent, ce qui permet au magasin d'augmenter ses marges. Il peut donc faire crédit à son voisin. Crédit avec intérêt. Il prend les terres du voisin en gage mais, comme les intérêts montent, le paysan ne peut rembourser. Le commerçant saisit alors les biens gagés.

Le paysan continue à travailler mais ... pour son propriétaire. En outre, il doit toujours rembourser une partie de la dette. Imaginez cela à l'échelle de la nation, de l'empire et vous aurez une classe prolétaire, d'anciens paysans devenus des ouvriers agricoles et une classe toute petite de très riches propriétaires. Avec le temps, la concentration des richesses augmente (les intérêts courent), les pauvres sont dans la misère la plus noires et, finalement, deviennent de moins en moins productifs. Cela ne vous rappelle rien?

Dans l'antiquité, périodiquement, il fallait donc annuler les dettes, que les travailleurs retrouvent leur liberté, les terres leur paysan et le travail son sens.

Le crédit avec taux d'intérêt a fait exploser les prix immobiliers dans nos régions. Nous devons travailler davantage pour les rembourser. De même, les entreprises s'endettent auprès d'institutions privées pour investir. Comme toutes les entreprises s'endettent, une entreprises donnée doit avoir recours à la dette pour acheter le matériel, les prestations de services ou les infrastructures qui lui permettront d'affronter une concurrence acharnée. Ces dettes sont contractées avec des intérêts (parfois élevés) et soldées ... par les employés dont le salaire est amputé, dont les contraintes de productivité sont augmentées, etc. Il suffit de songer au paysan sumérien, c'est pareil, avec un intermédiaire en plus, une figure de la liberté absolue dans certains discours, j'ai nommé l'entrepreneur.

Quand Graeber examine l'origine ethnologique de la monnaie - de manière anthropologique - il s'aperçoit que la dette a préexisté à l'argent. L'argent a été créé après la dette. Mais les dettes étaient des dettes de sang (mariage ou meurtre) impayables. Les créanciers ne pouvaient de toute façon pas être payés (le sang ne se rembourse pas). Peu à peu, certains forfait, certaines dettes moins graves ont émergé mais l'argent a été créé pour que les soldats puissent échanger le fruit de leurs rapines ailleurs.
Rien à voir donc avec le mythe libéral du troc initial: l'économie pré-monétaire était une économie commune, sociale dans laquelle compter ne comptait pas.

C'est cet argent adossé au système de la dette et de la propriété privée qui a permis les concentrations de richesse. Les concentrations de richesse ont amené les grands empire au bord de la faillite, ce qui les a amené à pratiquer le défaut généralisé, le pardon sous diverses formes. Il s'agissait que les acteurs économiques, les producteurs, reprissent leurs activités obérées par leur créancier, il s'agissait de libérer l'activité du travailleur, du paysan ou de l'état, de permettre aux finances publiques de repartir d'un bon pied, aux terres d'être mises en culture, à la production de repartir.

Libérer l'activité du producteur était impératif pour relancer la production, la créativité, pour relancer l'économie, pour casser une pyramide sociale aussi criminelle qu'inefficace.

Toute ressemblance, etc.