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Socialisme ou barbarie?

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En regardant récemment un reportage d'Al Jezira sur l'esclavage en Angleterre1, une réalité s'est imposée à l'esprit. Indépendamment des choix éditoriaux de la chaîne qatarie peu portés à interroger les pratiques en la matière dans les pays du Golfe, des calculs politiques plus ou moins tordus qui peuvent présider au choix du cadre, il m'apparaissait comme une évidence que tous les esclaves dont il était question dans ce reportage étaient des employés forcés, non rémunérés, c'est-à-dire des esclaves qui travaillaient pour produire des marchandises à prix, des biens ou des services – en l'occurrence, dans le reportage, du cannabis et du nettoyage de voiture – pour des patrons, c'est-à-dire des propriétaires lucratifs. L'esclavagisme en Angleterre – qui concerne 30.000 personnes, donc, toujours selon le reportage – frappe donc des secteurs de l'économie capitaliste. Il ne s'agit pas de relations féodales, de liens liges ou de traces de l'ancien régime. Il s'agit d'entreprises avec des profits, des investisseurs, des chiffres d'affaire, etc. Comme les esclaves des plantations qui produisaient des marchandises à prix vendues selon des règles et des pratiques capitalistes, les esclaves anglais actuels ne s'inscrivent que dans l'économie capitaliste.


Malheureusement, c'est, au fond, le programme, l'ambition de nos dirigeants actuels. Il faut réduire les coûts salariaux, c'est-à-dire, en poussant peu à peu les choses à l'extrême, rétablir l'esclavage sous des formes plus ou moins assumées. Nous y sommes déjà, en fait. Les entreprises avec des esclaves sont en concurrence avec des entreprises avec des employés. Si les coûts de production sont moindres avec des esclaves, le monde politique nous explique, au nom de la concurrence et de la compétitivité, qu'il faut une modération salariale et un assouplissement du droit du travail. Peu à peu, de réforme en réforme, sous la pression de la concurrence, c'est bien l'esclavage capitaliste qui finit par s'imposer si l'on prolonge la tendance.

C'est que, depuis près de quarante ans maintenant en Europe, les politiques entendent préserver ou restaurer le taux de profit des entreprises, le retour sur investissement des investisseurs en réduisant peu à peu les droits sociaux du monde de l'emploi. Sous la pression d'un chômage de masse qui ménage les intérêts des actionnaires, le temps de travail augmente, les heures supplémentaires ne sont plus payées, les salaires stagnent ou diminuent et les statuts se précarisent. Là où une famille de classe moyenne pouvait se contenter d'un salaire dans les années soixante, il lui en faut deux aujourd'hui pour une qualité de vie comparable. Là où les conventions collectives et l'extension des prestations sociales apportaient de solides garanties sur l'avenir, il faut compter aujourd'hui sur des carrières précaires où même la solvabilité des ménages devienne problématique pour trouver un logement.

Si ce mouvement ne cesse pas, il n'y a pas de raison pour que l'ensemble des producteurs européens ne se retrouvent dans des conditions dignes de celles des esclaves. Il n'y a pas de limite à la cupidité des propriétaires d'entreprise – aussi sympathiques soient-ils à titre individuels, pas de limite non plus à la pression de la concurrence. Comme ces politiques de guerre aux salaires, de réduction des coûts diminuent la demande en biens et services en comprimant lesdits salaires, elles contraignent le monde de l'entreprise à produire à moindre coût, c'est-à-dire à faire … une guerre au salaire. C'est dire que non seulement les patrons qui ont la fibre esclavagiste exploitent leurs employés mais, par le truchement de la concurrence même les patrons les plus humanistes y sont contraints. Ce cercle vicieux déflationniste induit une crise économique et plonge les producteurs dans la misère, dans la famine.

Mais il n'y a pas de plancher. D'abord, on fait sauter la semaine de quarante heures (puis celle de cinquante, puis de soixante, etc.), puis le droit du travail, puis la protection sociale, puis les salaires socialisés, puis les limites d'âge, puis les barèmes salariaux, puis le droit d'association. On peut voir les os des producteurs blanchir les champs, on peut voir des malheureuses proposer des prestations sexuelles pour deux pommes-de-terre pourries, on peut voir les enfants enfermés à la mine. Il n'y a absolument aucune limite comme l'attestent les témoignages sur le XIXe anglais.

L'accumulation ou la socialisation


Cette voie de l'accumulation de quelques-uns amène une baisse du taux de profit comme l'avait souligné Rosa Luxemburg. Elle avait aussi souligné que cette voie amènerait soit à la barbarie – les enfants qui travaillent, la fin du droit du travail, etc. - soit au socialisme, c'est-à-dire, a minima, à la socialisation des moyens de production.

La socialisation des moyens de production, c'est la démocratisation des outils de production, c'est l'abolition de la propriété lucrative et l'avènement de la propriété d'usage des producteurs. Bien sûr, les esprits chagrins diront qu'une telle perspective est chimérique et qu'elle n'abolira pas toutes les contradictions qui traversent le corps sociale.

Si la seconde objection paraît difficilement contestable, elle n'en rend pas pour autant la perspective de la barbarie plus désirable. Reste la première, la question de la possibilité du socialisme compris comme socialisation des moyens de production. Cette perspective s'inscrit aussi bien dans un déjà-là (que l'on pense aux coopératives ou à la partie de la valeur ajoutée générée sans employeur, sans pression à la productivité à travers la sécurité sociale) que dans l'utopie en tant que perspective du corps social dans son ensemble. Cette notion d'utopie renvoie à d'autres utopies, politiques celles-là qui ont triomphé aux XVIIIe et XIXe siècles, portées par les Lumières.

L'avènement de l'utopie du droit et de la démocratie


Le Roi-soleil décidait de tout. Il pouvait en toute légitimité condamner ou gracier qui il voulait. La justice n'était pas affaire de loi – ou plutôt, quand des lois existaient, le principe souverain leur prévalait – mais c'était une affaire de personnes, de relations interpersonnelles avec le roi, ses représentants ou avec le seigneur ou l'ayant-droit local. Alors qu'elle pouvait être taxée d'utopique au départ, l'ambition politique des Lumière a remisé ces pratiques dans les livres d'histoire. La notion de droit a constitué une petite révolution. Alors que
auparavant, la décision de justice était question d'arbitraire, la loi s'instituait en universel individuel. Tous les individus étaient jugés à l'aune d'une même loi. À partir de ce moment-là, le corps politique n'évaluait plus les mérites ou les turpitudes de tel ou tel individu. Il s'est mis à légiférer, c'est-à-dire à chercher des lois qui puissent s'appliquer à l'ensemble du corps social et à en évaluer la pertinence à l'usage ou a priori, selon ses propres convictions.

C'est dire que la notion de loi et celle de nation (au sens très large de corps politique doté de législateurs universels) ont été inventées à partir d'idéaux et qu'elles se sont imposées au terme de luttes politiques et de rapports de force sociaux. Elles ont rendu le droit civil à la fois universel dans ses formulations – le crime est puni pour tout le monde, il est poursuivi quelles que soient les convictions du criminel – et profondément individuel dans ses applications puisqu'il a toujours été appliqué à des individus. La prison condamne l'individu en fonction d'un loi, l'amende doit être acquittée par icelui, etc.

L'économie des Lumières


Les grandes révolutions des Lumières ont chamboulé la pratique du droit quand elles ne l'ont pas créée. Pour autant, il reste un domaine dans lequel les Lumières ont échoué à universaliser le droit, c'est celui de l'économie. La démocratie contrôle et légifère sur les mœurs, sur les contrats civils, sur les normes sanitaires mais elle s'arrête aux frontières de l'entreprise et du PIB. La question du socialisme ou de la barbarie pose pourtant cette question d'extension et d'universalisation du droit à la sphère économique comprise au sens large. Pour reprendre l'esprit du droit civil, une socialisation de l'économique doit être universelle en son principe et individuelle en son application. Les deux exemples d'ébauche de ce qui est à entreprendre s'inscrivent de manière inégale dans ce paradigme des Lumières.

Alors que la sécurité sociale tend à être universelle dans son principe, elle est, de toute façon, individuelle dans son application puisque les prestations sont versées à des individus mais elle tend à être universelle dans son principe dans la mesure où les droits ouverts par la sécurité sociale sont universels et non individuels. De la même façon que tous les justiciables bénéficient universellement de la protection de la justice à titre individuel, la sécurité sociale doit être universelle mais ses droits doivent être ouverts à titre individuel. Conditionner les droits de la sécurité sociale à la rectitude d'un parcours professionnel, c'est comme si on conditionnait le droit d'être défendu du vol à sa propre probité : ce serait non seulement inapplicable mais cela saperait les bases philosophiques-mêmes du droit, c'est-à-dire l'universalité en principe et l'individualité en application.

Mais la sécurité sociale n'est qu'une partie du salaire. Or, c'est l'ensemble de l'économie qui devrait appliquer les principes de droit et de démocratie. Et c'est là que l'autre expérience de démocratie économique que nous avons mentionnée, les coopératives, peut avoir force d'exemple. Voyons comment on pourrait appliquer les principe du droit et de la démocratie à l'ensemble de l'économie.

L'économie, c'est
  • la valeur ajoutée produite chaque année – qui devrait donc, pour suivre les principes du droit, être attribuée démocratiquement, être universelle en principe et individuelle en application. La distribution de la valeur ajoutée entre les salaires (qu'ils émargent d'un employé ou d'un prestataire) et les investissements doit être décidée par le corps social, librement, par l'ensemble des individus qui le composent
  • les outils de production. Ils doivent être tous, par principe universel, gérés par leurs propriétaires d'usage. La notion de propriété lucrative ne peut être conservée puisqu'elle est une négation du droit et de la liberté des individus, des collectifs de travail et du corps social dans son ensemble au seul profit des propriétaires lucratifs
  • la nature de la production, ses modalités d'organisation et la gestion des ressources naturelles communes. Elles doivent être déterminées par les intéressé(e)s

Ces principes de démocratie économiques sont ceux qui sont pratiqués dans les coopératives. Un homme, une femme, une voix. Ils ne sont donc pas, eux non plus, de l'ordre des utopies irréalisables puisqu'ils fonctionnent déjà à plus ou moins grande échelle.

La voie de l'esclavage, celle que Luxemburg appelait la barbarie, n'est pas inévitable puisque des pistes concrètes d'extension du droit, de la démocratie à la politique existent. Que l'on nomme l'universalisation de ces pistes « socialisme » ou non ne change pas grand-chose à l'affaire. Si nous ne devenons pas des êtres de droits en économie comme nous le sommes devenus en politique, nous risquons de redevenir des esclaves, de perdre la Lumière qui nous reste.


Écoles économiques

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La science économique est une narration du monde qui revendique un caractère scientifique. La naturalisation d'une vision économique du monde est de nature religieuse, métaphysique.

Les combats entre écoles économiques sont des débats de chapelles, de coteries religieuses avec leurs anathèmes, leurs chefs religieux, leurs hérésies. Derrière des enjeux qui peuvent sembler oiseux, la science économique entend esthétiser la violence sociale et, ce faisant, l'asseoir ou la mettre en cause.

De ce fait, nous définirons l'économie comme l'ensemble des luttes métaphysiques pour justifier l'ordre social ou justifier son renversement et nous esquisserons ensuite les limites potentielles des différents modèles en termes d'employisme.

Nous pouvons dégager les écoles suivantes (sans prétendre être exhaustifs ou objectifs):

1. Le libéralisme


1.1. L'école classique libérale se réclame de Smith ou de Ricardo (voir l'article "libéralisme")

Cette école entend justifier la violence sociale existante par le fait qu'elle serait issue d'un marché à la main invisible qui guiderait l'intérêt commun par la somme des égoïsmes individuels. Cette croyance fait l'impasse sur quatre points de première importance quand elle légitime l'ordre social:

- les coûts de production doivent être inclus dans le prix de la marchandise, ce qui contrevient à l'externalisation or la propriété lucrative pousse les entreprises à délocaliser les coûts sur les collectivités et à socialiser les pertes - dans les prix, il faut donc, pour un libéral, intégrer les coûts de formation, les impôts, les cotisations sociales ou les coûts écologiques sous peine de tordre le principe de concurrence

- les avantages comparatifs ne doivent porter en théorie que sur une concurrence entre les lieux de production, pour que s'imposent les lieux de production les plus pertinents - tels l'Angleterre pour la laine et le Portugal pour le vin - mais cette concurrence ne peut s'appliquer sur les conditions de travail et sur les salaires sous peine de saper les bases de l'économie productive: la demande

- l'idéal libéral se heurte au bilan de son application concrète: c'est par égoïsme, par ensemble d'intérêts individuels que les actionnaires maltraitent les employés et pillent les ressources utiles à tous. L'égoïsme n'est pas un moteur pertinent pour gérer les intérêts communs au mieux de l'intérêt général.

- pour justifier les échecs, les libéraux arguent invariablement que les expériences malheureuses incriminées ne sont pas vraiment libérales, qu'elles ne le sont pas intégralement.

1.2. L'école néo-libérale ou néo-classique se réclame de Friedman

Cette école prétend abolir l'État dans la foulée des libertariens (voir notre article "libertariens"). Il s'agit de tout privatiser et de fermer l'État, il faut que tout soit privatisé et que toute propriété privée soit entre les mains d'un propriétaire lucratif.

La contradiction majeure de cette école, c'est qu'elle amène et justifie des inégalités phénoménales (notamment via la théorie du trickle down mise en œuvre par le consensus de Washington) or, pour pouvoir conserver de gigantesques fortunes à côté de populations qui meurent de faim, il faut financer un attirail militaire impressionnant (sans quoi, les peuples viennent chercher ce qu'il leur faut avec de grands objets très pointus).
Appeler cet attirail et son inévitable institutionnalisation "État", "milice" ou "DisneyLand" est une question sémantique de faible importance. Pour conserver leur fortune face au peuple affamé, il faut une armée, des lois, des institutions, des juges (privés ou publics, peu importe) et, surtout ... des impôts (privés ou publics, peu importe). Par ailleurs, les infrastructures utiles à l'externalisation des coûts sont assumées par ... des impôts (qu'ils soient publics ou privés). Cette contradiction apparaît clairement dans les deux exemples historiques les plus aboutis de cette acception sectaire du libéralisme: l'Angleterre victorienne et le Chili de Pinochet, la première avec ses millions de miséreux et le second avec ses prisons politiques et sa dictature militaire.

1.3. L'ordo-libéralisme

Ce type de libéralisme prône un État régulateur. C'est la doctrine qui prévaut actuellement sur le vieux continent sous l'influence du gouvernement allemand. L'État doit

- empêcher la constitution de trusts
- laisser la création monétaire à la banque centrale
- surveiller les budget en bon père de famille
- réguler les rapports sociaux, négocier avec les syndicats, etc.

La contradiction de cette doctrine est évidente: elle ne se donne pas les moyens de sa politique ou encore, elle se donne une politique dont elle n'a pas les moyens. En se privant du levier monétaire et de la possibilité de creuser du déficit ou de nourrir l'inflation, elle s'empêche toute ambition économique, ce qui rend la régulation des rapports sociaux impossible et la constitution de trust inévitable. Comme une politique de la dépense et de la monnaie rares, elle induit

- une déflation salariale, c'est-à-dire une contraction du PIB (une crise de surproduction)

- une diminution de l'activité réelle, c'est-à-dire des recettes de l'État en chute libre, ce qui rend la politique de gestion du budget nation du bon père de famille, sans déficit, de plus en plus difficile

- une contraction de la demande, ce qui n'est tenable que si des partenaires commerciaux maintiennent un déficit commercial dans le long terme - ce qui induit des risque de tensions internationales et de guerres

1.4 Le Keynésianisme (souvent aussi désigné par Roosevelt, le président qui a mis en œuvre une politique s'en inspirant)

Pour résumer, le keynésianisme entend réguler la finance, limiter la propriété lucrative, augmenter les salaires et relancer l'activité par l'investissement public.

Cette politique semble pavée de bon sens pour les millions de chômeurs européens , pour les millions de précaires dont les vies sont bousillées partout en Europe par l'ordo-libéralisme pourtant il ne faut pas perdre de vue pourquoi le keynésiasme a cédé la place à des formes (encore) moins justes du capitalisme.
Le taux de profit baissait dangereusement das les années 70 - voir Luxemburg ci-dessous. Soit les investisseurs partaient dans des pays non keynésiens ou ils jetaient leur dévolu sur l'immobilier ou sur des produits spéculatifs, soit les politiques publiques ramenaient les taux de profit à des niveaux élevés (c'est-dire qu'elles devaient ramener le chômage de masse  - voir le NAIRU - baisser les salaires, dégrader les conditions de travail et sabrer dans les salaires socialisés). Inutile de dire que les pays dits développés ont eu droit à des politiques anti-keynésiennes et à la fuite des investisseurs à l'étranger et dans les produits spéculatifs. Le keynésianisme permet en tout cas de fonctionner sur le moyen terme mais ne surmonte en rien les contradictions du capital:
- baisse tendancielle du taux de profit
- prolétarisation de la production (le producteur est dépossédé de la propriété puis de la connaissance utiles à la production ce qui empêche le travail de jouer son rôle de singularisation, d'humanisation du producteur): celui qui décide, c'est le propriétaire et le producteur n'a de prise sur rien

- manipulation des affects dans la consommation de masse

- destruction des ressources communes

2. La destruction constructive (Schumpeter)


Pour l'économiste autrichien, l'innovation est permanente dans le capitalisme. C'est la révolution permanente, les anciens produits sont chassés par les nouveaux, les anciens procédés de fabrication sont emportés par les nouveaux, les anciens modes de management sont remplacés par les nouveaux, etc.

C'est par le marché et la concurrence que les anciens produits, les anciens modes de fabrication et les anciens managements sont éliminés: les marges des entreprises historiques diminuent et ces entreprises s'adaptent ou disparaissent.
Le travail de cet économiste fait l'impasse sur une série de faits:

- les entreprises historiques bénéficient d'un capital sympathie, d'une clientèle captive

- l'optimisation de l'utilisation des ressources et des humains impliqués dans le processus de production ne correspond pas à la réalité

- les entreprises en s'agrandissant tendent à établir des situations de monopole. Dans une situation de monopole, l'innovation technique (mais même managériale) tend vers le zéro. Pourtant, ces entreprises monopolistiques écrasent la concurrence, maîtrisent le langage publicitaire et gardent des marges féroces. Microsoft, Appel ou MacDonald constituent à cet égard des exemples d'école.

3. Le communisme et les socialismes


Si les économistes libéraux ont généralement une fonction de consécration, de naturalisation de la violence sociale, les économistes non libéraux appellent pour leur part à la transformation sociale radicale.

3.1. les communautés économiques

On citera pour mémoire le phalanstère de Fourier ou l'île d'Utopie de More (voir notre article ici) comme exemple d'appel à un autre mode de production et de distribution économique.
L'idée des phalanstères idéaux est de produire une société idéale à petite échelle, sans violence sociale. Les tentatives ont été nombreuses. Dans une certaine mesure, on peut assimiler une partie du monachisme médiéval à ces tentatives. Les communautés ont souvent connu trois évolutions fatales:

- elles ont disparu sous la pression des tensions internes

- elles sont devenus des acteurs économiques d'importance (Cluny) et ont reproduit en leur sein de la violence sociale démonétisée

- elles ont été absorbées comme des acteurs économiques quelconque et, par le truchement de la concurrence, ont disparu en tant qu'expériences spécifiques.

Pour autant, la communauté, l'aspiration à la communauté est une constante à travers les siècles dont les formes changent, dont les discours métaphysiques, politiques évoluent.

3.2. Le socialisme utopique (Proudhon)

Il dénonce toute forme de pouvoir, l'État, le parlement ou la propriété et appelle à leur abolition au profit d'une société ouvrière libérée de ces entraves (mais malheureusement, pas de l'anti-sémitisme ou de la misogynie, semble-t-il). La dénonciation de la propriété est fondamentale (et positive, de notre point de vue) même si une critique de la propriété ne peut faire l'économie de la distinction entre la propriété lucrative et la propriété d'usage, absolument nécessaire au soin aux choses - voir notre article propriété)
Cette idéologie de l'économie spontanée fait l'impasse sur la question de la violence sociale. Toute société organise

- le travail concret, les tâches, ce qui doit être fait. Pour ce faire, il n'y a pas per se de violence sociale à l’œuvre

- le travail abstrait: la gestion sociale de la violence. Ce travail abstrait prend la forme de reconnaissance économique, de rémunération, dans une société capitaliste. Si on abolit la forme de violence sociale capitaliste, on n'abolit pas pour le coup toute forme de violence sociale. C'est dire que, en abolissant la violence sociale économique, on risque de se retrouver avec d'autres formes de violences sociales ... telles celles de l'ancien régime ou des sociétés totalitaires. L'abolition de la propriété privée chère à Proudhon risque d'établir des sociétés à gourou, à leader charismatique dans lesquelles les modalités de violence sociale antérieures au capitalisme, les castes et l'organisation sociale patriarcale par lignage finiront par prévaloir.

3.3. Karl Marx

L'auteur du Capital a mené une des analyses les plus décisives du système capitaliste (voir notre article Marxisme). Il décrit un système de violence sociale qui repose sur une égalité en droit d'agents économiques inégaux en fait. L'un des nœuds de ce système, c'est la propriété lucrative, c'est-à-dire la légalisation de la distraction du fruit du travail des producteurs en plein respect du droit. Marx a longuement expliqué le phénomène de prolétarisation, de dépossession de la propriété de l'outil de production puis du savoir relatif à la production et du pouvoir d'en décider par la logique capitalistique. Il a décrit cette logique de l'emploi, logique mue par la misère des producteurs, comme une logique criminelle et aliénante pour les producteurs.
Certaines tendances marxistes (mais là, nous ne parlons plus de Marx mais de ses séides!) ont eu tendance à valoriser le travail, les prolétaires en général et les ouvriers en particulier. Il y a là une déviance: au nom de la valorisation politique des prolétaires, leur travail est mis en avant et, ce faisant, c'est l'esclavagisme des prolétaires qui est mise en avant.

Cette déviance plus ou moins latente selon les secteurs, explique pourquoi une partie de la gauche marxiste s'est fourvoyée dans l'employisme le plus contre-productif qui soit. Demander un emploi, c'est, du point de vue de Marx lui-même, se mettre la corde autour de cou, s'aliéner volontairement sa liberté, etc.

Cette position employiste - qu'elle soit reprise dans des discours lénifiants sur la nécessité de réduire le temps de travail (lire, d'emploi), qu'elle soit incarnée par un discours syndicaliste de soumission vociférante, qu'elle soit le fait d'une nouvelle gauche conquise par les technologies et l'économie du partage - amène les producteurs à demander de l'emploi. Si l'on demande de l'emploi, le jour où l'on en obtient, il faut logiquement dire merci à son employeur, il faut logiquement savoir gré aux propriétaires lucratifs de leur geste, il faut se soumettre à la classe possédante que les marxistes nomment bourgeoisie.

Bref, demander l'emploi au nom du progrès technique, au nom des innovations civilisationnelles ou au nom de la lutte de classes enterre de facto la ... lutte de classes. Cette demande soumet le prolétariat à la bourgeoisie, elle castre toute puissance collective, toute aspiration à la modification des rapports de force sociaux.

3.4. Luxemburg

Il est difficile de résumer l’œuvre d'une femme politique qui inspire le respect tant par son courage que par son l'honnêteté et sa rigueur intellectuelle. Trois points sont essentiels pour la théorie économique (de notre point de vue):

1. La baisse tendancielle du taux de profit

En reprenant les équations de Marx, Luxemburg découvre que le taux de profit des investisseurs diminue nécessairement dans le long terme à mesure que la structure organique du capital se modifie. Cette théorie n'a jamais pu être infirmée mais les crises financières et les guerres semblent se charger de réduire l'accumulation du capital source de la baisse du taux de profit à intervalles réguliers. La guerre comme destruction de capital, comme moyen de récupérer le taux de profit perdu avec le temps a fait dire à la brillante théoricienne que l'avenir se jouerait entre le socialisme ou la barbarie.

2. L'impérialisme

La nécessité de maintien du taux de profit pousse les différents pays à en annexer d'autres pour en faire des marchés captifs et conserver de la sorte à leurs entreprises des marges appréciables.

3. L'anti-autoritarisme

Luxemburg s'est toujours opposée à la poigne soviétique. Elle prônait un régime économique dit des conseils dans lequel les producteurs seraient propriétaires de leurs outils de production.
Remarques
Le luxemburgisme peut se fourvoyer dans l'anti-impérialisme. L'impérialisme est consubstantiel au capitalisme mais le capitalisme peut très bien fonctionner sans impérialisme. Le problème ne se situe pas là (même si l'impérialisme est indéniablement une aliénation majeure et inhumaine, même si les combats pour la libération contre des forces coloniales d'occupation sont tous éminemment légitimes).

La théorie de la baisse du taux de profit correspond bien à la réalité. Mais les cycles de crises et de guerre se chargent de rétablir ce taux de profit. C'est dire que l'attente millénariste de la délivrance du capitalisme par la baisse automatique et inéluctable du taux de profit demande beaucoup de patience et amène peu de résultat. C'est le monde qui, au travers des guerres et des crises, s'adaptent aux crises d'accumulation capitalistiques sans que jamais le capitalisme lui-même soit remis en question.

Les conseils ouvriers, les coopératives, ont tendance à se conformer aux pratiques économiques et sociales des entreprises avec lesquelles ils sont en concurrence. De ce fait, le conseillisme risque d'apparaître comme un mode de management efficace d'une production capitaliste alternative qui aurait intériorisé l'aliénation.

3.5. Polanyi

Polanyi analyse les conditions de la genèse des conflits dans La Grande Transformation. Ce faisant, il dégage des traits récurrents remarquables dans le développement de l'économie capitaliste.

1. L'enclosure

Le capital avance à condition que les peuples soient dépossédés des communs (voir le Black Act). Pour que la force de travail soit disponible, il faut qu'elle soit amenée à mourir de faim et, pour qu'elle meure de faim, il faut lui enlever ses ressources ancestrales. Ce vol des ressources ancestrales est ce que Polanyi nomme l'enclosure.

2. Le revenu de base

Le Speenhamland Act (1795-1834, en Algleterre) offrait un revenu à tous les pauvres en taxant de manière forfaitaire les propriétaires terriens via les paroisses. Concrètement, il s'agissait d'entretenir un prolétariat lésé par les enclosures, par la privatisation de ses ressources pour qu'il soit prêt, le jour venu, à nourrir les rangs des ouvriers. Le jour où les usines anglaises ont eu besoin de bras, le Speenhamland Act a tout simplement été abrogé et les prolétaires ont dû vendre leurs bras à vil prix. Les classes moyennes ont dû payer pour les pauvres, les riches ont été pour ainsi dire exemptés de toute responsabilité.

3. La guerre

La guerre survient quand le taux de profit diminue et que les nations cherchent à solvabiliser leurs marchés, à trouver des débouchés. Comme tous les pays sont confrontés au même problème en même temps et qu'ils doivent tous envahir et assujettir leurs voisins pour continuer l'accumulation capitalistique, la guerre survient immanquablement. Les guerres permettent une destruction de valorisation économique, ce qui augmente mécaniquement le taux de profit et permet de relancer un cycle économique.

Polanyi n'offrait pas de perspective. Il a simplement décrit le fonctionnement d'un système. Les réussites du keynésianisme nuancent un peu ses thèses mais les nuances elles-mêmes sont nuancées par l'impossibilité du keynésianisme à dépasser les contradictions de l'accumulation. Par contre, Polanyi prouve que le capitalisme n'advient pas tout seul, sans intervention étatique et militaire mais il affirme, par contre, que ce système est à bout de souffle. Cette affirmation est malheureusement péremptoire si l'on admet que l'État et la violence militaire interviennent dans le capitalisme; elle est par contre exacte si, comme les néo-classiques, on considère que le capitalisme apparaît tout seul, spontanément.

Il y a 100 ans, deux voix parlaient contre la guerre au prolétariat

Au Cirque Royal, à Bruxelles, Jaurès et Luxemburg participaient à une réunion du Bureau Socialiste International, pour la fraternité, pour conjurer la guerre qui se préparait en arguant que cette guerre serait celle de l'argent contre les prolétaires.

Jaurès (texte mis à disposition sur le site Dormira jamais ici) a, à cette occasion prononcé le discours qui suit.


Jaurès est accueilli par de longues acclamations On crie: « Vive Jaurès!  » « Viva la France! » « Vive la République! »
Citoyens, je dirai à mes compatriotes, à mes camarades du parti en France, avec quelle émotion j’ai entendu, moi qui suis dénoncé comme un sans-patrie, avec quelle émotion j’ai entendu acclamer ici, avec le nom de la France, le souvenir de la grande Révolution. (Applaudissements)
Nous ne sommes pas ici cependant pour nous abandonner à ces émotions mais pour mettre en commun, contre le monstrueux péril de la guerre, toutes nos forces de volonté et de raison.
On dirait que les diplomaties ont juré d’affoler les peuples. Hier, vers 4 heures, dans les couloirs de la Chambre, vint une rumeur disant que la guerre allait éclater. La rumeur était fausse, mais elle sortait du fond des inquiétudes unanimes! (...) il paraît qu’on se contentera de prendre à la Serbie un peu de son sang, et non un peu de chair (Rires); nous avons donc un peu de répit pour assurer la paix. Mais à quelle épreuve soumet-on l’Europe! À quelles épreuves les maîtres soumettent les nerfs, la conscience et la raison des hommes!
Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des Droits de l’homme, est-il possible que des millions d’hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans que les dirigeants le sachent, s’entre-déchirer sans se haïr?
Il me semble, lorsque je vois passer dans nos cités des couples heureux, il me semble voir à côté de l’homme dont le cœur bat, à côté de la femme animée d’un grand amour maternel, la Mort marche, prête à devenir visible! (Longs applaudissements).
Ce qui me navre le plus, c’est l’inintelligence de la diplomatie. (Applaudissements) (...)
Si c’est la politique des majestés, je me demande si l’anarchie des peuples peut aller plus loin. (Rires et applaudissements)
Si l’on pouvait lire dans le cœur des gouvernants, on ne pourrait y voir si vraiment ils sont contents de ce qu’ils ont fait. Ils voudraient être grands; ils mènent les peuples au bord de l’abîme; mais, au dernier moment, ils hésitent. Ah! le cheval d’Attila qui galopait jadis la tête haute et frappait le sol d’un pied résolu, ah! il est farouche encore, mais il trébuche (Acclamations). Cette hésitation des dirigeants, il faut que nous la mettions à profit pour organiser la paix.
Nous, socialistes  français, notre devoir est simple. Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. Moi qui n’ai jamais hésité à assumer sur ma tête la haine de nos chauvins, par ma volonté obstinée, et qui ne faillira jamais, de rapprochement franco-allemand (Acclamations), moi qui ai conquis le droit, en dénonçant ses fautes, de porter témoignage à mon pays, j’ai le droit de dire devant le monde que le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. (Ovation. Cris: « Vive la France! »)
(...) « Nous ne connaissons qu’un traité: celui qui nous lie à la race humaine! Nous ne connaissons pas les traités secrets! » (Ovation)
Voilà notre devoir et, en l’exprimant, nous nous sommes trouvés d’accord avec les camarades d’Allemagne qui demandent à leur gouvernement de faire que l’Autriche modère ses actes. Et il se peut que la dépêche dont je vous parlais tantôt provienne en partie de cette volonté des prolétaires allemands. Fût-on le maître aveugle, on ne peut aller contre la volonté de quatre millions de consciences éclairées. (Acclamations)
Voilà ce qui nous permet de dire qu’il y a déjà une diplomatie socialiste, qui s’avère au grand jour et qui s’exerce non pour brouiller les hommes mais pour les grouper en vue des œuvres de paix et de justice. (Applaudissements)
Aussi, citoyens, tout à l’heure, dans la séance du Bureau Socialiste International, nous avons eu la grande joie de recevoir le récit détaillé des manifestations socialistes par lesquelles 100 000 travailleurs berlinois, malgré les bourgeois chauvins, malgré les étudiants aux balafres prophétiques, malgré la police, ont affirmé leur volonté pacifique.
Là-bas, malgré le poids qui pèse sur eux et qui donne plus de mérite à leurs efforts, ils ont fait preuve de courage en accumulant sur leur tête, chaque année, des mois et des années de prison, et vous me permettrez de leur rendre hommage, et de rendre hommage surtout à la femme vaillante, Rosa Luxemburg (Bravos), qui fait passer dans le cœur du prolétariat allemand la flamme de sa pensée. Mais jamais les socialistes allemands n’auront rendu à la cause de l’humanité un service semblable à celui qu’ils lui ont rendu hier. Et quel service ils nous ont rendu à nous, socialistes français!
Nous avons entendu nos chauvins dire maintes fois: « Ah! comme nous serions tranquilles si nous pouvions avoir en France des socialistes à la mode allemande, modérés et calmes, et envoyer à l’Allemagne les socialistes à la mode française! » Eh bien! hier, les socialistes à la mode française furent à Berlin (Rires) et au nombre de cent mille manifestèrent. Nous enverrons des socialistes français en Allemagne, où on les réclame, et les Allemands nous enverront les leurs, puisque les chauvins français les réclament. (Applaudissements)
Voulez-vous que je vous dise la différence entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise? C’est que la classe ouvrière hait la guerre collectivement, mais ne la craint pas individuellement, tandis que les capitalistes, collectivement, célèbrent la guerre, mais la craignent individuellement. (Acclamations) C’est pourquoi, quand les bourgeois chauvins ont rendu l’orage menaçant, ils prennent peur et demandent si les socialistes ne vont pas agir pour l’empêcher. (Rires et applaudissements)
Mais pour les maîtres absolus, le terrain est miné. Si dans l’entraînement mécanique et dans l’ivresse des premiers combats, ils réussissent à entraîner les masses, à mesure que les horreurs de la guerre se développeraient, à mesure que le typhus achèverait l’œuvre des obus, à mesure que la mort et la misère frapperaient, les hommes dégrisés se tourneraient vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et leur demanderaient: quelle raison nous donnez-vous de tous ces cadavres? Et alors, la Révolution déchaînée leur dirait: « Va-t-en, et demande pardon à Dieu et aux hommes! » (Acclamations)
Mais si la crise se dissipe, si l’orage ne crève pas sur nous, alors j’espère que les peuples n’oublieront pas et qu’ils diront: il faut empêcher que le spectre ne sorte de son tombeau tous les six mois pour nous épouvanter. (Acclamations prolongées)
Hommes humains de tous les pays, voilà l’œuvre de paix et de justice que nous devons accomplir!
Le prolétariat prend conscience de sa sublime mission. Et le 9 août, des millions et des millions de prolétaires, par l’organe de leurs délégués, viendront affirmer à Paris l’universelle volonté de paix de tous les peuples.


 Quant à Rosa Luxemburg, nous n'avons pu retrouver son discours prononcé alors mais, le premier mai 1913, l'année précédente, elle tenait ce discours dont les faits, la temporalité semblent étrangement actuels:


  En mai 1886, la crise semblait dépassée, l'économie capitaliste de nouveau sur les rails de la croissance.

On rêvait de d'un développement pacifique : les espoirs et les illusions d'un dialogue pacifique et raisonnable entre travail et capital germaient ; le discours de la « main tendue à toutes les bonnes volontés » perçait ; les promesses d'une « transition graduelle au socialisme » dominaient ».

Crises, guerres et révolution semblaient des choses du passé, l'enfance de la société moderne : le parlementarisme et les syndicats, la démocratie dans l’État et la démocratie sur le lieu de travail étaient supposées ouvrir les portes d'un nouvel ordre, plus juste. 
L'histoire a soumis toutes ces illusions à une épreuve de vérité redoutable. A la fin des années 1890, à la place du développement culturel promis, tranquille, fait de réformes sociales, commençait une phase de violent aiguisement des contradictions capitalistes – un boom avec ses tensions électriques, un krach avec ses effondrements, un tremblement de terre fissurant les fondements de la société.

Dans la décennie suivante, une période de dix ans de prospérité économique fut payée au prix de deux crises mondiales violentes, six guerres sanglantes, et quatre révolutions sanglantes.

Au lieu des réformes sociales : lois de sécurité, répression et criminalisation du mouvement social. Au lieu de la démocratie industrielle : concentration extraordinaire du capital dans des ententes et trusts patronaux, et plans de licenciement massifs. Au lieu de la démocratie dans l'Etat : un misérable écroulement des derniers vestiges du libéralisme et de la démocratie bourgeoise.

La classe ouvrière révolutionnaire se voit aujourd'hui globalement comme seule, opposée à un front réactionnaire uni des classes dominantes, hostile mais ne se maintenant que par leurs ruses de pouvoir.
 

Le signe sous lequel l'ensemble de cette évolution, à la fois économique et politique, s'est consommée, la formule à laquelle elle renvoie, c'est l'impérialisme.
Rien de nouveau, aucun tournant inattendu dans les traits généraux de la société capitaliste. Les armements et les guerres, les contradictions internationales et la politique coloniale accompagnent l'histoire du capitalisme dès sa naissance.

Nous ne sommes que dans la phase d'intensification maximale de ces contradictions. Dans une interaction dialectique, à la fois la cause et l’effet de l'immense accumulation de capital, par l'intensification et l'aiguisement de ces contradictions tant internes, entre capital et travail, qu'externes, entre Etats capitalistes – l'impérialisme a ouvert sa phase finale, la division du monde par l'offensive du capital.

Une chaîne d'armements infinis et exorbitants sur terre comme sur mer dans tous les pays capitalistes du fait de leurs rivalités ; une chaîne de guerres sanglantes qui se sont répandues de l'Afrique à l'Europe et qui a tout moment peut allumer l'étincelle qui embrasera le monde.
Si on y ajoute le spectre incontrôlable de l'inflation, de la famine de masse dans l'ensemble du monde capitaliste. Chacun de ces signes est un témoignage éclatant de l'actualité et de la puissance de l'idée du 1er mai.

L'idée brillante, à la base du Premier mai, est celle d'un mouvement autonome, immédiat des masses prolétariennes, une action politique de masse de millions de travailleurs qui autrement auraient été atomisées par les barrières des affaires parlementaires quotidiennes, qui n'auraient pour l'essentiel pu exprimer leur volonté que par le bulletin de vote, l'élection de leurs représentants.

La proposition excellente du français Lavigne au Congrès de Paris de l'Internationale ajoutait à cette manifestation parlementaire, indirecte de la volonté du prolétariat, une manifestation internationale directe de masse : la grève comme une manifestation et un moyen de lutte pour la journée de 8 heures, la paix mondiale et le socialisme.
Et cette idée, cette nouvelle forme de lutte, a donné un nouvel élan au mouvement cette dernière décennie ! La grève de masse a été reconnu internationalement comme une arme indispensable de la lutte politique.

Comme action, comme arme dans la lutte, elle revient sous des formes et des nuances innombrables dans tous les pays, ces quinze dernières années.

Pas étonnant ! Le développement dans son ensemble de l'impérialisme dans la dernière décennie conduit la classe ouvrière internationale à voir plus clairement et de façon plus tangible que seule la mise en mouvement des masses, leur action politique autonome, les manifestations de masse et leurs grèves ouvriront tôt ou tard une phase de luttes révolutionnaires pour le pouvoir et pour l'Etat, peuvent apporter une réponse correcte du prolétariat à l'immense oppression que produit les politiques impérialistes.

En cette période de course aux armements et de folie guerrière, seule la volonté résolue de lutte des masses ouvrières, leur capacité et leur disposition à de puissantes actions de masse, peuvent maintenir la paix mondiale et repousser la menace d'une guerre mondiale.


Et plus l'idée du Premier Mai, l'idée d'actions de masse résolues comme manifestation de l'unité internationale, comme un moyen de lutte pour la paix et le socialisme, s'enracinera, et plus notre garantie sera forte que de la guerre mondiale qui sera, tôt ou tard, inévitable, sortira une lutte finale et victorieuse entre le monde du travail et celui du capital.
 
In Leipziger Volkszeitung, 30 avril 1913
 
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