Nous luttons contre l'emploi sous toutes ses formes.
Il dégrade la qualité de l'environnement, la vie de l'employé.
Nous ne nous opposons pas à l'activité, à la passion, à la patience, à la volonté, au labeur.
Nous rappelons à nos courageux lecteurs, à nos courageuses lectrices,
que la grève a arraché, a inventé, a créé les congés payés, les
allocations familiales, que, en Belgique, c'est sous la pression d'une
grève générale armée que la sécurité sociale a été fondée.
La
grève - outre l'évident héroïsme des gens qui renoncent à leur salaire
individuel pour le bien commun - est, du point de vue économique, une
création de valeur ajoutée (à peu près un tiers du PIB est le fruit de grèves) mais c'est aussi un formidable investissement, une occasion de conquêtes salariales formidables.
Évidemment, on se surprend à rêver d'une grève qui conquerrait la
propriété d'usage, qui congédierait employeurs et propriétaires
lucratifs encravatés avec plus ou moins d'élégance dans les musées des
incongruités historiques.
Mais la chaleur de la lutte nous
rappelle que nous pouvons créer d'autres pratiques économiques, nous
pouvons vivre ce mouvement de la grève, nous pouvons tout interrompre.
Et donc tout construire. Et c'est bien à la conjuration de cette puissance que s'emploie le fatalisme d'une certaine presse.
Courage à toute et à tous et, si la grève vous occasionne des
désagréments, puissiez-vous inventer des formes de solidarité, de
production économique ... sans employeur.
Une certaine vulgate "de gauche" prétend que les salariés paient les
cotisations de sécurité sociale. Comment expliquer alors que les
salaires ont stagné ces vingt dernières années aux USA alors que les
montants des retraites étaient diminués, comment expliquer ce même
phénomène en Argentine depuis l'élection de Monsieur Macri il y a un an
et demi et, enfin, comment expliquer que les salaires augmentaient
pendant les trente glorieuses aux USA, au Japon et en Europe occidentale alors les prestations de retraites augmentaient elles aussi?
Enfin, comment expliquer que les innombrables emplois "aidés" (sans
cotisations sociale) soient franchement moins rémunérateurs que les
emplois non aidés pour les employés?
Il y a une explication
simple: les cotisations sociales sont du salaire CALCULÉ sur base du
salaire des employés. Ces cotisations sont une création de valeur
ajoutée qui s'ajoute donc au prix du bien ou du service (comme
l'ensemble de la valeur ajoutée, d'ailleurs).
Donc, ce ne sont
pas les employés qui cotisent. Les cotisations sont prélevées à
l'occasion de leur travail en emploi. Mais on pourrait très bien cotiser
SANS EMPLOI - comme le font les fonctionnaires, par exemple.
Ceci nous permettrait de calculer la valeur ajoutée produite par les
prestataires sans s'encombrer d'employeur et d'actionnaire et cela nous
permettrait de rendre les entreprises à ceux à qui elles appartiennent:
leurs usagers.
Mais la fable du "coût" des producteurs hors emploi permet de faire passer deux autres fables:
- que le salaire des travailleurs en emploi est aussi un "coût" (mais pour qui?)
- que la seule façon de produire de la valeur légitime, c'est de se vendre à un propriétaire lucratif pour qu'il s'enrichisse.
Ce qui évacue d'emblée toute souveraineté dans le domaine économique: les producteurs sont transformés en mineurs économiques.
Ce qui n'est ni une fatalité, ni une loi de la nature. C'est un choix politique.
En Belgique, on nous parle de "handicap salarial" en nous disant qu'il faut baisser les salaires individualisés et communs.
Ce n'est pas une affirmation mais une opération de propagande. Les
salaires (qu'ils soient individualisés ou qu'ils restent socialisés par
la sécurité sociale ou par les impôts) ne sont pas un handicap, un coût.
C'est une richesse et commune et individuelle.
On voudrait nous faire croire que, en baissant les salaires, on crée plus de valeur, on devient plus "compétitifs".
C'est là aussi non une affirmation mais une opération de propagande. On
crée moins de valeur ajoutée quand on baisse les salaires puisque les
salaires sont une des composantes de la valeur ajoutée et on ne devient
pas plus compétitifs puisque les pays à bas salaires sont les moins
productifs du point de vue des propriétaires
lucratifs (les productrices
et les producteurs de logiciels informatiques dans la Silicone Valley
rapportent davantage que leurs collègues des sweat shops chinois alors
que les salaires des premiers est infiniment plus élevé; les
investisseurs mettent infiniment plus d'argent dans des pays à hauts salaires,
etc.).
Alors pourquoi ces opérations de propagande?
Pour
faire pression sur les salaires. Pour réduire la part relative des
salaires dans la valeur ajoutée - et augmenter la part relative des
profits dans la valeur ajoutée. Pour que les salariés en emploi ou hors
emploi se sentent coupables, rasent les murs. Derrière la propagande, il
y a un pouvoir qui tend à l'hégémonie, à la domination culturelle chez
celles et ceux qui le subissent.
Alors
que notre prospérité à
chacun est notre prospérité à tous, alors que les profits, les
investisseurs et les employeurs sont inutiles à la production, alors que
la logique de l'emploi et du profit nous maltraitent parce que nous les
avons intériorisées, parce que nous nous sentons coupables de nos
salaires.
Cette propagande permet d'éviter ces questions ... au nom de l'emploi, bien sûr.
“Le système économique que connaît notre pays [***], par son essence même ne peut considérer le travailleur que comme un objet, une marchandise. Le salaire payé au travailleur sous le capitalisme des petites entités est, en effet, un coût. Il est la contrepartie du travail “acheté” par l’employeur. Aucune adéquation ne s’établit entre la personne qui fournit le travail et son salaire.”
Jean Neuville, La Condition ouvrière au XIXe siècle, Tome 1, L’ouvrier objet, Éditions Vie Ouvrière, Bruxelles, 1976, p. 55.
Les astérisques entre crochet doivent être remplacées par: “au début du XIXe siècle” et non par “au début du XXIe siècle”. On lit ensuite:
“Le pouvoir économique, imprégné de l’idéologie du libéralisme économique maintient un régime juridique qui permet à la concurrence de jouer librement sur le marché. Or, cette concurrence “est défavorable aux entrepreneurs mais elle l’est plus encore aux travailleurs, qui en supportent en définitive le poids. Elle conduit les producteurs à abaisser leur prix de vente, mais aussi à comprimer leur prix de revient: pour y parvenir, ils réduisent les salaires, ils embauchent des femmes et des enfants, ils augmentent la durée de travail, etc.”
Neuville cite Lassègue, La réforme de l’entreprise, p. 13.
Bon. Donc la politique de la concurrence libre et non faussée, celle de l’innovation technologique comme libération des pauvres et celle du ruissellement (enrichir les riches pour que les pauvres en profitent, si, si, c’est vraiment ce que dit cette théorie) ne sont pas seulement des fumisteries.
Cet
article synthétise l'ensemble des notes de lecture sur l'histoire de la
sécurité sociale, ses acteurs et sa genèse que nous avons publiées sur
ce site.
La
synthèse s'appuie sur des documents de deuxième ou de troisième main.
Il ne s'agit donc pas d'un travail d'historien mais d'un travail de
journaliste. Tous les documents auxquels il est fait référence sont
sourcés dans les articles les résumant.
Thèses
1. La sécurité sociale est une pratique salariale de la valeur qui s'oppose à la pratique capitaliste de la valeur. Comme la bourgeoisie s'opposait économiquement aux pratiques de la noblesse au moyen âge, les producteurs s'opposent économiquement aux pratiques capitalistiques par leurs propres institutions
2.
Cette pratique tend à s'imposer à l'ensemble de l'économie. La sécurité
sociale régime général en France ou le régime interprofessionnel en
Belgique sont des jalons de cette conquête inscrite dans le temps long.
3. Les institutions capitalistes sont: la rémunération par le temps; le marché de l'emploi; la propriété lucrative et la dette.
4.
Les institutions des producteurs sont la cotisation comme pratique
universelle, la prestation comme droit personnel, la construction d'une
base matérielle pour la grève, pour la santé, pour le chômage et pour la
retraite. Ces pratiques sont susceptibles de permettre l'activité
économique sans propriétaire et sans employeur.
Synthèse
Nous avons en tout cas relevé les faits suivants dans les documents recensés:
1. Au XIXe siècle, les ouvriers organisent des caisses de grève pour éviter la misère en cas de conflit social.
Ces caisses se construisent à mesure que le prolétariat ouvrier s'éloignent matériellement de toute base agricole (voir ici).
2.
Les femmes ont créé des caisses en fonction de leurs besoins
spécifiques, ce qui permettra d'intégrer la politique familiale ou
l'assurance santé dans les caisses de sécurité sociales (voir ici).
3.
[supposition logique] Les grèves des hommes n'ont pu tenir que parce
qu'elles étaient soutenue par les femmes; les caisses de grève des
hommes n'ont pu être alimentées que parce que les femmes donnaient leur
accord. De même, les grèves de femme et les cotisations de femme n'ont
pu être victorieuses que parce que les hommes les soutenaient ou les
acceptaient.
Des tensions au sein du
ménage sur un sujet aussi grave condamnaient toute grève à l'échec et,
donc, toute grève victorieuse ne l'a été que parce que les membres du
ménage ont fait montre de solidarité entre eux.
4.
Sous la pression des caisses de grève et des caisses de secours
mutuels, les pouvoirs publics en Belgique, après avoir interdit les
caisses de secours mutuel, les tolèrent et les encouragent.
Pour
les pouvoirs publics, les caisses de secours mutuelle concurrencent les
caisses de grève et, pour le faire efficacement d'un point de vue
patronal, elles doivent offrir des prestations de qualité et, surtout,
ne pas intervenir en cas de grève. C'est donc sous la pression de ces
caisses de grève, de cette pratique de la valeur spécifique par
cotisation liée à la lutte de classe que la pratique de la valeur par
cotisation se généralise (voir ici).
De même, en Allemagne, c'est sous la pression de la montée du mouvement
socialiste que le Bismarck crée une pratique de la valeur par
cotisation et en Angleterre et aux États-Unis, c'est sous la pression du
mouvement syndicaliste que l'État se met à intervenir dans le secours
ouvrier (voir ici).
5. Alors que,
en France,
c'est le principal syndicat prolétaire et l'ensemble de ses membres (de
quelque sensibilité politique que ce soit) et les relais prolétaires
communistes (Croizat, notamment) dans le monde politique qui mettent en
œuvre le régime général obligatoire de la sécurité sociale à la
Libération (voir Bernard Friot, La Puissance du salariat, La Dispute, 2012),
en Belgique, la sécurité sociale naît de la concertation sociale entre partenaires (voir ici).
Ces partenaires (patrons et ouvriers) s'inquiètent de la paix sociale.
Mais ces négociations ont lieu sous la pression de grèves massive
pendant et après la guerre, alors que les grévistes engagés dans la
résistance sont massivement armés (et que la gendarmerie est désarmée).
Elle se fait dans le cadre d'un rapport de force très favorable aux
prolétaires. La "paix sociale" est surtout inspirée par la crainte des
possibilités qu'ouvrent ces mouvements sociaux puissants et décidés
(voir ici). Par
la grève de 1936, les producteurs ont obtenu des augmentations de
salaire, des augmentations substantielles des allocations familiales et
des congés payés (voir ici).
6.
En tant que pratique de la valeur spécifique, la sécurité sociale a
fait l'objet d'attaques de la bourgeoisie incessantes depuis la
Libération que de défenses et de conquêtes de la part du prolétariat.
Du
côté défensif, on citera les mouvements contre les réformes des
pensions en France ou la forte mobilisation actuelle contre la sape des
cotisations sociales en Belgique. Du côté offensif, on citera
l'extension du filet de la sécurité sociale, l'existence (maintenant
supprimée) à un moment donné d'un salaire-prestation chômage à vie en
Belgique ou les embryons d'organisme publics de recherche financés par
la cotisation.
7. En Belgique, l'émergence
de syndicats unitaires à la Libération a permis aux factions favorables
à la collaboration de classe de marginaliser les syndicats les plus
combatifs. Ces syndicats unitaires ont pratiqué la cogestion.
Cette
attitude a depuis lors souvent créé des tensions entre les producteurs
représentés et la ligne politique et sociale de leur représentants. À la
Libération, la FGTB s'inquiétait qu'on pût donner de l'argent à des chômeurs qui ne travaillaient pas
- ce qui constituait, dès l'origine, une rupture assez violence avec le
marxisme dont se réclame ce syndicat puisque Marx considérait le
travail à gage comme une forme d'aliénation esclavagiste (voir ici).
8.
Le fait que les institutions syndicales ouvrières soient actives dans
l'extension de la pratique salariale de la valeur (comme en France, dans
le cas de la CGT) ou qu'elles soient moins engagées (comme en Belgique)
ne change pas le fait que, dans les deux cas, la création de valeur
économique par cotisation-prestation à la personne, la pratique
prolétaire de la valeur s'impose par le biais ou en dépit des institutions censées représenter les producteurs.
C'est
la force même de cette pratique économique et de la classe qui la porte
qui s'impose - que ce soit par les pratiques coopératives, par la
sécurité sociale, par les caisses de grève, par les soupes communistes ou par la lutte comme mode de création de valeur ajoutée salariale.
9.
Comme la pratique économique de la bourgeoisie s'est imposée au fil du
temps sur les pratiques antérieures de la noblesse, la pratique
économique prolétaire tend à terrasser en terme d'efficacité la pratique
économique propriétaire. Les coopératives résistent mieux à la crise,
les pays à sécurité sociale bismarkienne résistent mieux à la crise et,
même, en termes capitalistes, les pays les plus productifs sont ceux où la pratique prolétaire de la valeur est la plus avancée, la plus étendue.
10.
Dans l'émergence de la pratique prolétaire de la valeur, l'État joue
davantage comme une courroie de mise en droit du mouvement, comme une
machine enregistreuse des acquis que comme force de création de ladite
pratique prolétaire.
L'étatisation de la
sécurité sociale aux États-Unis et en Angleterre est liée avec une
grande faiblesse des prestations et de la force matérielle de cette
pratique. Par contre, dans ces deux pays, des caisses de grève et des
pratiques de solidarité concrète entre producteurs sont monnaie courante
dans les situations de conflit.
Actuellement,
en Europe continentale, le personnel politique est hostile aux
pratiques prolétaires de la valeur et tend à les étatiser pour mieux les
enterrer. En Allemagne et en Belgique, c'est un tiers du financement de
la sécurité sociale qui dépend déjà des impôts. Cette tendance légitime
l'interventionnisme de l'État dans les salaires mutualisés des
producteurs et constitue, de fait sinon de droit, un vol.
Par
ailleurs, le mouvement d'étatisation de la sécurité sociale, de vol de
salaire commun, de recul par rapport à une pratique prolétaire de la
valeur se fait toujours au nom du combat contre la "pauvreté".
Ces discours nient les producteurs comme classe et les réduisent à une
condition, à une adversité. La classe-sujet de l'histoire, la classe qui
invente une nouvelle pratique de l'économie est réduite à un objet sur lequel les "bonnes âmes" s'apitoient.
11. L'avènement de la sécurité sociale en Belgique montre une unité et une universalité de financement remarquables. L'avènement de la sécurité sociale en France montre un engagement remarquable des représentants de la classe ouvrière.
Mais, dans les deux cas ainsi que dans le cas de l'émergence d'une sécurité sociale en Allemagne ou en Angleterre, la détermination des prolétaires leur a donné un rapport de force permettant l'impossible (voir pour la Belgique ici et ici et, pour la France le film La Sociale).
Conclusion
La
pratique prolétaire de la valeur est une pratique de l'économie qui se
défait de l'employeur et du propriétaire. La valeur ajoutée est créée
par le salaire attribué à la personne sur la base d'une caisse alimentée
par des cotisations.
Cette
pratique de la valeur permet de répondre aux défis de la crise
écologique et de la crise anthropologique du travail actuels. Elle
répond à des besoins et à des nécessités qui peuvent la rendre
incontournable ... à condition que les producteurs s'assument comme
sujet et non comme objet.
Quant
à la faisabilité de la chose, les anciens (et les camarades qui se
battent partout dans le monde - que l'on pense au courage et à la
combativité des mouvements contre la loi travail en France ou pour les
15$ aux États-Unis) nous ont prouvé et nous prouvent tous les jours que
rien n'est infaisable.
Face à l'impasse économique et politique de l'Europe, nous avons une piste intéressante garantie 100% sans emploi.
Il s'agit d'une idée déjà appliquée aux États-Unis d'Amérique (si, si) dans la seconde moitié du XIXe siècle. Ceux qui connaissent le Magicien d'Oz ont en fait été confrontés à une série d'allusions littéraires à cette innovation monétaire fulgurante. Les autorités des différents états puis les autorités fédérale ont imprimé des billets à partir de rien, sans aucune contre-valeur (genre avoirs, pétrole, or, devises étrangères ou terrains) et les ont distribués sous forme de salaires pour équiper le pays.(1)
Si l'on néglige le court épisode de la Guerre de Sécession, forcément inflationniste, cette création monétaire salariale n'a générée rigoureusement aucune inflation. Cette monnaie s'appelait le Greenback, elle était entièrement maîtrisée par les autorités publiques et était créée sans impôt et sans crédit.
Nous pourrions faire la même chose au niveau européen. Nous pourrions inventer la Social Exchange Currency Unit ou, pour les familiers, la SECU. Le principe serait tout simplement pillé aux ancêtres de nos amis états-uniens avec, bien sûr, une touche bismarckienne qui rendrait cette intéressante pratique 100% anti-employiste.
La création monétaire salariale du Greenback se faisait par l'État qui demandait, à l'occasion de la distribution monétaire, une contrepartie. Mais il existe en Europe contemporaine une pratique salariale sans contre-partie: la sécurité sociale.
On pourrait imaginer une création monétaire à partir de rien (l'informatique nous épargnerait même les frais d'impression) sur une base salariale sans passer par l'emploi, c'est-à-dire une base salariale fondée sur la qualification individuelle. Les salaires universels que recevraient les salariés européens seraient dévolus à la satisfaction de leurs besoins et de leurs envies alors que le temps des salariés serait utilisé à leur guise pour produire comme ils l'entendent, pour participer aux collectifs de production selon leurs propres affinités.
Notamment, pour répondre aux nombreux besoins collectifs auxquels l'emploi empêche de répondre. Par exemple:
- l'éducation des enfants
- la formation des adultes
- la culture au sens large
- la rénovation des infrastructures
- la souveraineté alimentaire
- la transition énergétique
- l'aménagement de nos villes
- l'amélioration des offres de services publics dans les campagnes
etc.
L'idée vous paraît délirante? Non seulement elle a été appliquée aux États-Unis pendant une quarantaine d'années, inspirant un parti politique alors fort populaire mais, si l'on examine la création monétaire actuelle, le quantitative easing, pratiqué par la Banque Centrale Européenne pour sauver les banques, on voit que l'idée n'est même pas impossible.
On consacre 80 milliards d'euros par mois pour sauver les banques. Un salaire de 2000 euros par Européen représenterait une création monétaire de 800 milliards par mois. Or, la création monétaire pour sauver les banques ne crée manifestement pas d'inflation (sauf sur les avoirs financiers et immobilier, ce qui est loin d'être négligeable).
Mais cette mesure, pour intéressante qu'elle semble ne suffit pas. Nous avons produit l'ensemble des outils de production par notre travail. Il faudrait qu'on nous les rende pour que nous puissions avoir les moyens de nos ambitions.
(1) Voir l'excellent: E.H. Brown, The Web of Debt, Third Millenium Press, 2008,
pp. 11-23 pour les allusions littéraires du Magicien d'Oz
pp. 35-47 pour l'expérience du Greenback.
Ce blogue est destiné à être un endroit de réflexion. Plus que des vérités ou des enquêtes, ce sont des essais sur la marche du monde dans une optique (très) critique vis-à-vis de l'emploi.
C'est que tous les syndicalistes, tout le personnel politique, tous les hommes d'affaire, tous les chercheurs réclament unanimement de l'emploi.
Ils font chorus pour revendiquer, exiger, un contrat de subordination qui soumet l'activité économique à l'enrichissement d'un propriétaire sans autre légitimité que son titre de propriété.
La lecture de Marx nous apprend qu'il existe des classes sociales. Elles sont définies par des rapports de production dans le système capitaliste. Concrètement, le capital se valorise via des investissements et l'achat de la force de travail en revendant les biens et les services produits par ladite force de travail.
Marx définit deux classes essentielles: le prolétariat n'est pas propriétaire des moyens de production. Il doit vendre sa force de travail pour survivre puisqu'il est exclu de la propriété (d'usage) de toutes ressources utiles à garantir sa propre survie.
La bourgeoisie détient les moyens de production sans en avoir usage. Elle a un rapport de propriétélucrative aux outils de production.
Les prolétaires utilisent, reproduisent et produisent l'outil de production mais sont maintenus dans le besoin de vendre leur force de travail alors que les bourgeois n'utilisent pas l'outil de production, ne le produisent pas ou ne le reproduisent pas mais ils en tirent l'intégralité des fruits lucratifs et décident ce qui se produit, comment et, surtout, qui est reconnu producteur, qui a le droit d'être employé, d'être asservi à son insatiable avidité.
Marx parle d'horizon de dépassement du capitalisme. Pour lui, c'est la dictature du prolétariat qui s'imposera sur les ruines des contradictions capitalistes (je fais un peu court, désolé).
En entendant récemment Bernard Friot dans une vidéo en ligne (ci-contre), il m'est venu une interprétation du concept marxiste. Il explique que la bourgeoisie a triomphé de la noblesse en imposant progressivement sa pratique de la valeur. Les nobles fonctionnaient avec des serfs, ils avaient une pratique de l'économie tournée vers l'agriculture et les dépenses somptuaires. Ils n'échangeaient pas ou peu, économiquement parlant. Pendant des siècles, la bourgeoisie a construit ses pratiques d'échange économiques dans des lieux propres et selon des modalités spécifiques.
Aujourd'hui, les pratiques économiques et la définition de la valeur économique sont devenue bourgeoise de manière hégémonique, c'est-à-dire sans que ces pratiques et cette définition ne soient remis en question par celles et ceux qui en sont victimes.
En ce sens, les discours de représentation prolétaires qui réclament de l'emploi entérinent l'hégémonie bourgeoise puisqu'ils reprennent sa définition de la valeur économique et ses pratiques économiques sans les discuter. Un peu comme si les drapiers avaient continué à demander des terres à des seigneurs.
On peut parler de dictature de la bourgeoisie aujourd'hui, étant entendu que la bourgeoisie est un rapport de production et non une liste, un annuaire avec une série de noms, d'incarnations de la classe sociale. La dictature de la bourgeoisie ne signifie pas que ce sont des bourgeois purs qui sont aux commandes et ce de manière indiscutée. Cela signifie que les pratiques économiques du rapport de production bourgeois se sont imposés à tous - à l'instar des pratiques économiques de l'aristocratie militaires au Xe siècle. Le rapport à la production bourgeois domine tout - le social, l'environnemental, l'urbanistique, le culturel, l'architecture, les arts, etc. - sans qu'il y ait besoin d'une élite, d'un ensemble de personnes assimilables à la bourgeoisie.
C'est que une classe sociale, c'est un rapport de production qui traverse des gens, ce n'est pas une série de gens, une liste de noms.
De la même façon, la dictature du prolétariat, ce n'est pas la domination physique, militaire, philosophique ou sociale d'une série de personnes (difficilement qualifiables de "prolétaires" à partir du moment où elles maîtrisent le destin de tous) mais c'est l'hégémonie d'une pratique économique qui s'impose comme la pratique économique bourgeoise s'est imposée sur l'ancien régime.
Cette pratique économique nous traverse en tant que prolétaire, en tant que personne sans titre de propriété contraint de vendre sa force de travail pour vivre. Quelles libertés et quelles définitions de l'économie portent ces parties de nous réduites à de simples outils dans l'économie capitaliste?
La réponse à cette question permet de définir ce qu'est (déjà) et ce que pourrait devenir la pratique économique du prolétariat destinée à devenir hégémonique.
La production de valeur économique sans employeur
On le sait par le travail de Bernard Friot, la sécurité sociale est le fruit de pratiques prolétaires spécifiques. En Belgique (j'y reviendrai dans une série d'articles à venir), ce sont des caisses noires illégales qui ont permis aux ouvriers de s'assurer contre la maladie et la vieillesse puis contre le chômage. Ces caisses ont été interdites puis tolérées puis obligatoires.
Elles ont donné lieu aux mutuelles. Avec l'avènement de la sécurité sociale, elles sont devenues interprofessionnelles. Les producteurs cotisaient tous à un taux unique pour des prestations semblables.
C'est dire que le prolétariat avait inventé une manière spécifique de créer de la valeur économique. Cette manière était infiniment plus efficace que la pratique économique bourgeoise puisqu'elle ne connaît aucune crise.
Par ailleurs, il y a, dans le mouvement coopératif, des tentatives de produire de la valeur économique sans employeur. Mais ces tentatives ne deviennent politiquement intéressantes que si les coopératives parviennent à se détacher du salaire à la pièce et du rapport de clientèle.
La propriété d'usage
Mais le prolétariat, c'est aussi une relation particulière à l'outil de travail. Les prolétaires l'entretiennent et l'utilisent. De ce fait, nous sommes susceptible de le ménager, d'en prendre soin et de poser les choix de gestion les plus en phase avec cet outil de production.
La dictature du prolétariat, c'est aussi l'hégémonie de la propriété d'usage au détriment de la propriété lucrative. C'est dire que les pratiques économiques sont amenées à changer radicalement sur ce plan-là aussi. Un exemple: Sanofi est une entreprise pharmaceutique avec de nombreux brevets portant sur des médicaments. La logique de l'usage commande d'investir dans la recherche pour trouver des médicaments utiles et de faible nocivité. La logique lucrative commande de sabrer les investissements dans la recherche et à racheter de temps en temps un concurrent en difficulté pour récupérer ses brevets.
La propriété lucrative ne s'intéresse pas à ce qui est fait et comment. Elle veut retirer de la plus-value sans considération pour le reste. Cette pratique nous paraîtra aussi obsolète que le servage le jour où viendra la dictature du prolétariat.
La servitude volontaire
Dans la pratique économique bourgeoise, les prolétaires sont réduits à des êtres de besoins. Ils sont tenaillés par la nécessité et, sous la contrainte, doivent vendre leur force de travail dans une guerre sans fin de tous les prolétaires entre eux pour obtenir des places. La servitude est forcément contrainte sous la dictature de la bourgeoisie - comme elle l'était sous la dictature de la noblesse.
La pratique prolétaire de l'économie, en dégageant les producteurs du salaire à l'heure ou à la pièce, leur ouvre un espace de liberté que seuls les retraités (et certains chômeurs voire certains fonctionnaires) connaissent aujourd'hui. Avoir un salaire quoi qu'il arrive, cela signifie que l'on peut accepter ou non un directeur de projet, un chef, un contremaître. La servitude n'est plus contrainte, elle est le fruit d'une (éventuelle) acceptation par l'intéressé.
Pour autant, si la pression de la nécessité disparaît dans la pratique économique prolétaire, cela ne signifie pas pour autant la fin de toute pression et, partant, la fin de l'histoire et des contradiction d'un état historique donné.
L'avènement de la dictature du prolétariat
Bien malin qui pourrait dire quand et comment adviendra l'hégémonie des pratiques économiques prolétaires. Disons que le temps presse pour toutes ces générations sacrifiées à la queue-leu-leu et pour les dégâts environnementaux de la pratique bourgeoise de l'économie.
Au regard du triomphe de l'hégémonie de la pratique économique bourgeoise, il apparaît néanmoins:
- que la spécificité de la pratique économique révolutionnaire est déterminante (les bourgeois n'auraient pas pu devenir hégémoniques s'ils s'étaient embauchés comme serfs)
- que la modification de l'hégémonie économique s'inscrit dans le temps (très) long
- que les actes portent et importent, qu'il ne s'agit ni de tout attendre d'un effondrement extérieur, ni tout accomplir en en tournemain
- que l'avènement d'une pratique prolétaire de l'économique est largement commencé, que ses réussites sont éclatantes au regard des échecs de la pratique bourgeoise
- qu'il ne s'agit pas de dénoncer tel ou tel, de faire des listes noires avec des victimes expiatoires mais qu'il faut comprendre en nous les différents rapports de production pour faire triompher les pratiques économiques révolutionnaires.
Dans l'atmosphère de foire électorale en France, nous nous proposons de mettre notre grain de sel.
Bien sûr, l'abolition de l'emploi, de l'investisseur et de la propriété lucrative sont nos objectifs mais, si l'on prend le tout brut de décoffrage, cela peut paraître impossible au personnel politique. Nous avons donc dégagé des pistes, des propositions pour desserrer l'étau de l'emploi et de la dette, des embryons de commencement de début de quelque chose. Ces pistes ne constituent pas un horizon pour une démarche anti-employiste mais une simple possibilité d'avancer déjà un peu, de manière pragmatique, consensuelle. Elles sont un brouillon, une source de réflexion, un état de travail.
1. Abaisser l'âge de la retraite en augmentant les cotisations sociales à proportion (cinquante ans pour la retraite, ce serait déjà pas mal pour une augmentation des cotisations assez modérée à dix pour cent à peu près)
2. Socialiser une partie des salaires. Une partie du salaire pourrait être versée dans un pot commun - une nouvelle caisse de la sécu - et serait ensuite redistribuée à l'ensemble des salariés, avec emploi ou non. À titre d'exemple, on pourrait imaginer une cotisation de quarante pourcents supplémentaire qui diminue le salaire poche de trente pourcents et garantit, du coup, ce salaire poche à l'ensemble des salariés. L'augmentation de masse salariale pour l'employeur: dix pourcents.
3. Démocratiser la sécu. Les caisses de sécurité sociale doivent être gérées par les salariés. L'ensemble des salariés pourrait élire ses représentants auprès de ces caisses par voie directe. Les mandats seraient révocables. L'ensemble des salariés seraient appelé à désigner les gestionnaires de la sécu: les salariés en emploi, les retraités, les chômeurs, les précaires, les temps partiels, etc.
4. Créer une cotisation investissement de cinq pourcents du chiffre d'affaire et, avec cette cotisation, financer la recherche et le développement de pointe. Cette cotisation peut être amenée à augmenter progressivement et donne droit à l'accès libre au résultat de la recherche. Les chercheurs jouissent d'un statut de fonctionnaire. Les secteurs prioritaires (mais on peut en discuter) sont la recherche médicale, la transition énergétique, la chimie, l'agriculture sans pétrole, etc.
L'ensemble des cotisations supplémentaires et la socialisation partielle des salaires représenteraient à peu près un cinquième de la masse salariale des entreprises. Les cotisations investissement se substitueraient à des dépenses que les entreprises doivent de toute façon faire. La répercussion sur les prix d'une augmentation de vingt pourcents de la masse salariale est de l'ordre de trois pourcents dans l'immédiat et quinze pourcents à terme. Une augmentation des prix qui relancerait (insuffisamment) l'inflation.
5. Créer un salaire paysan et un salaire journaliste à la personne. Les paysans et les journalistes seraient salariés selon leur qualification en percevant une cotisation sur les prix de la presse, des nouvelles technologies de l'information et des aliments. Le salaire paysan permettrait la transition énergétique alimentaire et le salaire journaliste permettrait de garantir l'indépendance des journalistes vis-à-vis de leur employeur.
6. Étendre les prestations de la sécurité sociale à l'ensemble des travailleurs - indépendants et petits patrons aussi, donc - et harmoniser les taux de cotisation.
7. Pratiquer le protectionnisme amical (voir ici).
8. Résorber la dette. Pour diminuer une dette, il existe en économie trois remèdes simples (au choix)
- faire défaut: vu le niveau des dettes souveraines, le moindre défaut ferait exploser l'ensemble du système financier. Cette menace peut peser lors de négociations.
- faire tourner la planche à billets pour payer la dette
9. Adopter le droit aux prestations de chômage inconditionnelles à vie.
10. Démocratiser l'entreprise en favorisant les reprises par les salariés en cas de fermeture, leur implication dans les choix industriels et commerciaux majeurs et leur contrôle du respect du droit du travail.
11. Encadrer la propriété lucrative en limitant les décisions des actionnaires, en ne reconnaissant pas de droit à la décision d'actionnaires éphémères, en limitant les rémunérations actionnariales. Il faut par ailleurs rendre les investissements et les salaires prioritaires sur les dividendes.
12. Interdire le dumping social et les délocalisations sous peine de saisie de l'outil de travail par les pouvoirs publics.
13. Favoriser la propriété d'usage des collectifs de travail. Si des actionnaires ferment un outil de production, le collectif de production doit en être propriétaire - et cela inclut la marque et les patentes - de droit.
Ce matin, on m’a envoyé un article de Matéo Alaluf sur la “théorie du salaire” de Bernard Friot (http://www.lcr-lagauche.org/la-soli...). Comme l’article est écrit rapidement, sans aucune citation, je ne prendrai pas la peine de faire mieux. Cet article appelle néanmoins une réponse parce qu’il déforme les propos de Bernard Friot, d’une part, et, d’autre part, parce qu’il fait l’apologie de l’impuissance et de la résignation au nom d’une pseudo-combativité pseudo-marxiste susceptible d’embourber la gauche pour longtemps.
Mon article-réponse (il n’y en aura pas d’autre, j’ai autre chose à faire) se décompose en deux parties. La première partie mesure l’écart entre ce que je comprends de l’œuvre de Bernard Friot et ce qu’en fait Mateo Alaluf. Cette partie est relativement longue et plutôt technique. La seconde partie porte sur la vision du monde de Mateo Alaluf selon une critique marxiste puisque c’est sur le terrain du marxiste qu’il place le débat.
Ce que je lis chez Bernard Friot
Dans cette partie un peu technique - que les lecteurs lassés n’hésitent pas à passer directement à la seconde partie - je vais décortiquer toutes les affirmations de Mateo Alaluf relatives à l’œuvre de Bernard Friot et souligner les divergences avec ma propre lecture. En effet, Mateo Alaluf donne le sentiment de ne pas avoir lu Bernard Friot, ou de l’avoir lu rapidement avec un biais idéologique. En tout cas, la théorie de Bernard Friot est sérieusement rabotée dans l’article.
- La théorie de Bernard Friot n’est pas une théorie du “droit à un salaire universel”, c’est une théorie de la socialisation de la valeur ajoutée, profit, investissement, outil de production et salaire - qui inclut donc le salaire.
- La “convention capitaliste du travail”, c’est aussi bien, dans l’œuvre de Bernard Friot (de mémoire, dans Émanciper le travail), un acquis par rapport au salaire à la pièce (donc quelque chose d’émancipateur historiquement: la convention capitaliste du travail inclut du droit du travail, un contrat de travail et des barèmes) etun asservissement lié à une lutte de classe puisque la classe propriétaire détient les outils de production et que les prolétaires ne détiennent que leur force de travail puisque ce sont les postes qui sont qualifiés et non les personnes. Le rabotage est donc moins le fait de Bernard Friot que d’un lecteur pressé.
- Bernard Friot ne congédie nullement la lutte de classe. Il en précise les contours et les enjeux.
- Le temps comme source du salaire dans la pratique de la valeur capitaliste n’est pas une idée de Bernard Friot. C’est une idée qu’il reprend à Marx qui l’avait lui-même reprise à Smith. Cette idée peut paraître très compliquée à comprendre mais les contrats mi-temps sont toujours payés moitié moins que les contrats temps plein dans la pratique capitaliste de la valeur. D’autre part, quand Mateo oppose la nature ou la qualification comme source de valeur aux théories de Friot, il tape à côté: dans la pratique capitaliste de la valeur, le travail est organisé par un marché, le marché de l’emploi et, dans ce capitalisme, c’est ce marché qui attribue la valeur au poste, c’est ce marché qui qualifie les postes. Chez les fonctionnaires, par contre, la qualification n’est pas attribuée par le marché de l’emploi au poste mais elle est liée à la personne. Par ailleurs, la nature crée de la valeur d’usage, pas de la valeur économique (et ça, c’est de nouveau Marx qui le dit). À partir de cette valeur d’usage, les producteurs produisent de la valeur abstraite, de la valeur d’échange.
- Pour Mateo Alaluf, le chômeur et le fonctionnaire ne créent pas de valeur ajoutée. J’ai déjà prouvé que le chômeur et le fonctionnaire créaient de la valeur ajoutée (plateformecontrelemploi.blogspot.be...) mais, pour prendre un exemple qui devrait parler à un syndicaliste, comment se fait-il alors, si ni le chômeur, ni le fonctionnaire ne créent la valeur ajoutée correspondant à leur salaire, que les emplois “aidés” dans lesquels il n’y a aucune cotisation et aucun impôt ne soient ... pas mieux payés que les autres? Pour prendre un autre exemple, quand le taux de TVA dans la restauration a changé en France (si je me souviens bien, il a augmenté puis baissé), les salaires du secteur n’ont pas bougé - ou quand les prestations de sécurité sociale ont été augmentées pour tout le monde dans les années 1940-1980, les salaires individuels n’ont jamais bougé. Les salaires n’ont pas bougé parce que ce sont les prix qui ont bougé, pas les salaires. En augmentant les prix, on a augmenté la valeur ajoutée créée mais on n’a rien fait payer aux salariés en emploi.
- Quand Bernard Friot dit que les retraités ou les fonctionnaires produisent de la valeur économique, il ne dit pas qu’ils produisent de la valeur d’usage. Que les fonctionnaires ou les retraités fassent des choses utiles, c’est indéniable mais ce n’est pas l’objet de la réflexion de Bernard Friot. Ce qu’il écrit et dit, c’est que les retraités, les chômeurs ou les fonctionnaires créent de la valeur d’échange, de la valeur économique. Ce qui est révolutionnaire, c’est que cette valeur économique que Mateo Alaluf entend réserver aux patrons est produite sans employeur.
- Friot le dit et le répète - c’est l’objet du premier chapitre de Émanciper le travail - le travail concret crée de la valeur concrète (comme la nature, d’ailleurs) et le travail abstrait crée de la valeur économique. Le travail abstrait, c’est ce qui est reconnu comme créant de la valeur économique. La valeur abstraite fonctionne selon une logique circulaire mais n’a rien à voir avec la valeur concrète.
- Mateo Alaluf fait une citation de Bernard Friot qu’il oppose à juste titre au fait que le chômeur et le fonctionnaire créent la valeur ajoutée correspondant à leur salaire (je cite sa citation): “un actif en 2040 produira davantage que deux actifs aujourd’hui et en conséquence deux fois plus de cotisations pour financer les pensions”. Cette citation est tellement décalée par rapport à l’œuvre de Friot que je voudrais bien avoir la source et le contexte puisque Alaluf n’a pas jugé bon de les mentionner.
- Friot insiste sur le fait que la sécurité sociale est née dans le cadre d’un rapport de force entre les producteurs et les employeurs. C’est une chose qu’il écrit, dit, redit et répète dans à peu près toutes ses conférences. En Belgique, c’est certainement vrai puisque, au moment de l’adoption du pacte social, les ouvriers étaient armés et en grève et que la gendarmerie, elle, était désarmée. C’est bien ce rapport de force qui a poussé les patrons à accepter un compromis qui, visiblement, leur pèse aujourd’hui que le rapport de force a évolué.
- Friot dénonce certaines formes de solidarité et défend d’autres formes de solidarité. Il dénonce la solidarité de l’employeur envers l’employé, du patron envers le pauvre, du riche envers le pauvre, de la dame patronnesse envers le bon pauvre, de l’employé envers le (bon) chômeur, etc. Il défend la solidarité du partage de l’outil de production. L’idée de Friot, c’est de dire que l’économie, ce ne soit plus eux, mais qu’elle devienne nous. Ce “nous” est solidaire de fait parce qu’il partage les décisions, la gestion de l’outil de production, la question du devenir du collectif de travail, etc.
- En Belgique, un tiers du PIB est produit par les cotisations-prestations sociales. Quand ces cotisations-prestations diminuent ou disparaissent, les salaires individuels et le PIB se compriment.
- Le modèle de la sécurité sociale par cotisation dit bismarckien n’existe pas que en Belgique et en France. Il a aussi cours en Allemagne, en Italie, au Pays-Bas et, récemment, quoique sur une base notoirement insuffisante, a été adopté ces dix dernières années aussi bien en Chine qu’en Russie. Il ne s’agit pas d’un modèle hypothétique puisque, pour la seule Belgique, il produit plus de 60 milliards par an de PIB. Pour du désincarné, ça fait tout de même de gros chiffres.
- Par rapport à l’État, Friot ne prône ni sa disparition (comme le prétend Alaluf) ni, d’ailleurs, son renforcement (comme le prétendait un article anarchiste dont je n’ai pas les références). L’État n’est pas l’objet de la réflexion de Friot. Ce qu’il constate par rapport à l’État, c’est que c’est une modalité de création de valeur qui n’est pas capitaliste. Ça ne veut pas dire que l’État est le bien souverain ou que c’est la solution, ni que c’est le mal ou le problème, ça veut dire que dans les institutions de l’État, il y a une bonne chose à prendre: la qualification à la personne des fonctionnaires.
- Friot a toujours souligné les rapports de force à l’origine des avancées de la classe salariale révolutionnaire.
- Fonder une action politique sur des principes moraux de solidarité de “ceux qui ont (un emploi)” envers “ceux qui n’ont pas (un emploi)” est suicidaire d’un point de vue syndical puisque cela amène à revendiquer ... un emploi pour pouvoir être moral, pour pouvoir être solidaire.
- Friot ne veut pas taxer le capital tout simplement parce qu’il veut l’abolir. Au lieu de faire payer un impôt aux propriétaires lucratifs (ce qui ne change rien aux conditions effectives de travail), il veut abolir la propriété lucrative (ce qui change tout aux conditions effectives de travail).
- Si le droit au salaire peut être considéré comme incantatoire, alors le droit au pouvoir d’achat réclamé par les syndicats doit l’être de la même façon. Mais je ne vois pas où cela nous mène puisque toute revendication et toute ambition politique peuvent être qualifiés d’incantatoire. En d’autres termes, si le réseau salariat est une secte, tous les syndicats qui revendiquent et qui réclament doivent être qualifiés comme tels également.
Ce que je lis chez Mateo Alaluf
En filigrane de l’article se dessine un projet de société. Les richesses économiques sont produites uniquement, selon Mateo Alaluf, par les salariés des entreprises privés. Ces salariés en emploi “payent” par “solidarité” les pauvres, les chômeurs et les fonctionnaires.
De ce fait, pour pouvoir être “solidaire” (selon Mateo Alaluf, donc), il faut trouver un emploi et, donc, un employeur. Suite à des circonvolutions vertigineuses, le penseur qui dénonçait en des termes poignants le travail à gage (Lohnarbeit), ce jeune philosophe horrifié des conséquences de la révolution industrielle en Angleterre, est utilisé par Mateo Alaluf pour justifier la soumission à un employeur comme vecteur d’émancipation. Marx n’a jamais dénoncé le salaire (Lohn) puisqu'il en dénonçait l'insuffisance, il a dénoncé l’aliénation de la soumission de l’employé à l’employeur, il a dénoncé l'articulation entre le salaire (Lohn) et le travail (Arbeit), ce qui n'est pas du tout la même chose.
Mais il n’y a pas que ça. Pour Mateo Alaluf, la perspective
d’émancipation est de réclamer plus de pouvoir d’achat, plus d’emploiaux employeurs et aux instances politiques. C’est dire que, pour pouvoir être solidaire, pour que les riches puissent donner aux pauvres, il faut qu’ils aient un emploi, se soumette à cette aliénation qui horrifiait le jeune Marx (Lohnarbeit) et défilent derrière les syndicats pour demander plus de pouvoir d’achat. La perspective ultime pour Mateo Alaluf, c’est que l’État taxe la propriété lucrative sans l’abolir, c’est que l’État augmente les salaires sans toucher au principe du marché de l’emploi et c’est que les employeurs cèdent aux demandes des producteurs, impressionnés par leur nombre et par leur force. La perspective de défiler Nord-Midi (Bastille-Nation pour les Français) en sacs poubelle syndicaux pour demander à l’État des protections et aux employeurs du pouvoir d’achat n’est en rien émancipatrice ou mobilisatrice. Elle ne porte aucune ambition, aucun désir commun, aucune perspective.
Mais pourquoi pas? Parce que les défilés Nord-Midi laissent une série de questions ambitieuses en suspend:
Le malaise qui se répand depuis des décennies dans le monde de l’emploi ne correspond-il à rien? Ce sentiment horripilant d’obéir à des incompétents animés par un goût du lucre ne serait-il qu’une illusion? Le modèle de développement des employeurs, faits de pillage, de saccage des ressources naturelles et de burn-out et de bore-out des humains serait-il un absolu émancipateur?
Quant à l’État qui régule, limite, cadre faut-il vraiment compter sur lui à l’heure où le politique traverse une crise et, en ce cas, pourquoi avoir soutenu l’Europe et ses institutions anti-démocratiques à l’heure où elle sapait l’État, pourquoi soutenir la régionalisation de la sécurité sociale?
Parce que, au fond, indépendamment des convictions de Marx ou d’Alaluf ou du pape, la question que pose Bernard Friot, c’est celle de la liberté, de l’émancipation du travail. Il s’agit de décider ensemble ce qu’on va produire, comment et pour quoi.
Mais dites-moi, Monsieur Alaluf, de quoi avez-vous peur?
À l'occasion de la tragique crise dite des "migrants" dans le sabir
médiatique , nous avons le plaisir d'apprendre que lesdits "migrants" ne
sont pas des coûts mais des investissements.
C'est tout à fait exact puisque ce sont des êtres humains qui participent pleinement à l'économie.
Mais alors, pourquoi les auteurs de ces discours de solidarité ont
parlé depuis plus de trente ans de l'ensemble des travailleurs, de
l'ensemble des producteurs en emploi ou non comme des "coûts"?
Pourquoi ont-ils qualifié le travail lui-même, les êtres humains, les
crèches, les écoles, les universités, les transports en commun, de
"coûts"?
De notre point de
vue, ni les producteurs ni les services publiques ne sont des coûts
(qu'ils soient immigrés ou non d'ailleurs n'y change absolument rien).
Comme on aime bien rendre service, on vous a trouvé les "coûts" dans le
fonctionnement de l'économie, les acteurs économiques qui, du fait de
leur rôle, menacent nos matières premières, obèrent notre santé et nous
surchargent de travail quand ils ne nous condamnent pas à la mort
sociale:
1. Les employeurs ne servent à rien et empoisonnent et le travail et la production
2. Les investisseurs empêchent le travail utile et forcent la production nuisible
3. Les institutions étatiques ou para-étatiques, les syndicats ou
associations qui appuient les employeurs et les investisseurs en
promouvant la logique de l'emploi
4. Les médias et les
institutions culturelles qui asseyent la logique délétère de l'emploi
par leur discours ou par la façon dont ils cadrent les problèmes.
Voilà pour les "coûts". Quant à l'humain, il ne peut être un coût pour l'économie puisque il en est la finalité.
Résumons:
les personnes en incapacité de travail sont reconnues inaptes à
travailler à 66% (au moins). Le gouvernement veut les sanctionner si
elles refusent un plan d'accompagnement vers l'emploi et amputer leurs
indemnités de 10%. De deux choses l'une, soit ces personnes sont en
incapacité (comme le constate et le vérifie le médecin conseil) et on ne
voit pas comment elles retourneraient au travail, soit elles sont
capables de travailler et on ne voit pas bien comment le médecin conseil
qui les a reconnues incapables de travailler en emploi les enverrait en
emploi.
Selon nos calculs, comme cette mesure doit concerner 1.500 personnes selon le gouvernement, elle porte sur des économies de 3 millions d'euros par an maximum, soit moins de deux cent millièmes du budget de l'État. C'est comme si, sur un revenu de 20.000 euros par an, vous économisiez 40 centimes au nom de la crise.
Mais l'essentiel pour le gouvernement employiste, c'est
de jeter l'opprobre sur les plus faibles, sur les malades, c'est de
semer la suspicion et, surtout, d'affirmer par cette manœuvre perverse
que la seule façon légitime de gagner de l'argent, c'est de vendre une
force de travail à un employeur pour qu'il fasse de l'argent.
Comme une bonne partie des maladies - le burn-out, la dépression ou les
troubles musculo-squelettiques - est provoquée par le management des
employeurs plus soucieux de leurs profits que de la santé de leurs
employés, cette mesure revient à renvoyer le malade au charbon, à le
renvoyer dans le cadre qui a généré sa maladie. Il s'agit d'envoyer le
grippé dans un courant d'air glacial.
Nous rappelons que cette
volonté de redresser les réfractaires au travail fait écho aux heures
les plus sombres de l'histoire, en Allemagne, en Russie ou en Chine.
Nous rappelons également que la rage tracassière puis exterminatrice de
régimes hostiles aux gens 'différents', 'autres' peut être vaincue en
mobilisant les contre-pouvoirs de type éthique.
En conséquence,
nous appelons les églises belges, les catholiques, les protestants, les
juifs ou les musulmans, à condamner et à combattre le harcèlement des
malades. Nous appelons en particulier la hiérarchie catholique à se
prononcer explicitement contre l'esprit et les conséquences de cet
arrêté.
Nous appelons également les forces socialistes et
communistes à défendre le salaire dans la valeur ajoutée, à faire valoir
les cotisations sociales comme part du salaire et les prestations
sociales en générales (et les indemnités maladie en particulier) comme
salaire de plein droit.
Nous dénonçons cette mesure comme
odieuse, nous appelons à la résistance, nous invoquons le serment
d'Hippocrate ('tout d'abord ne point nuire') comme justification éthique
à la non-collaboration à cette mesure.
Nous appelons enfin à
l'humanité la plus simple, la plus triviale, à l'humanisme qui se doit
de protéger le plus faible, de laisser une place à tous les membres de
la société. Nous appelons à la construction d'une société pour tous ses
membres.
Si la mesure peut paraître anodine, son esprit ne l'est
pas. Culpabiliser un malade (dans l'optique employiste), c'est rendre la
vie illégitime - qu'elle soit malade ou non - c'est violer le contrat
entre le soignant et le soigné, c'est faire fi de toute civilisation, de
tout art de vivre ensemble.
Nous affirmons le droit à la clause
morale de résistance face à une telle mesure. Ils ont le pouvoir et le
droit pour eux, nous avons la justice pour nous.
Le
comité de gestion de l'INAMI a formulé jeudi un avis sur l'arrêté royal
visant à "encourager" le retour au travail des personnes dites en
incapacité de travail. Ces...
La science économique est une narration du monde qui revendique un caractère scientifique. La naturalisation d'une vision économique du monde est de nature religieuse, métaphysique.
Les
combats entre écoles économiques sont des débats de chapelles, de
coteries religieuses avec leurs anathèmes, leurs chefs religieux, leurs
hérésies. Derrière des enjeux qui peuvent sembler oiseux, la science
économique entend esthétiser la violence sociale et, ce faisant, l'asseoir ou la mettre en cause.
De
ce fait, nous définirons l'économie comme l'ensemble des luttes
métaphysiques pour justifier l'ordre social ou justifier son
renversement et nous esquisserons ensuite les limites potentielles des
différents modèles en termes d'employisme.
Nous pouvons dégager les écoles suivantes (sans prétendre être exhaustifs ou objectifs):
1. Le libéralisme
1.1. L'école classique libérale se réclame de Smith ou de Ricardo (voir l'article "libéralisme")
Cette
école entend justifier la violence sociale existante par le fait
qu'elle serait issue d'un marché à la main invisible qui guiderait
l'intérêt commun par la somme des égoïsmes individuels. Cette croyance
fait l'impasse sur quatre points de première importance quand elle
légitime l'ordre social:
- les coûts de production doivent être inclus dans le prix de la marchandise, ce qui contrevient à l'externalisation or la propriété lucrative pousse les entreprises
à délocaliser les coûts sur les collectivités et à socialiser les
pertes - dans les prix, il faut donc, pour un libéral, intégrer les
coûts de formation, les impôts, les cotisations sociales ou les coûts écologiques sous peine de tordre le principe de concurrence - les avantages
comparatifs ne doivent porter en théorie que sur une concurrence entre
les lieux de production, pour que s'imposent les lieux de production les
plus pertinents - tels l'Angleterre pour la laine et le Portugal pour
le vin - mais cette concurrence ne peut s'appliquer sur les conditions de travail et sur les salairessous peine de saper les bases de l'économie productive: la demande - l'idéal libéral
se heurte au bilan de son application concrète: c'est par égoïsme, par
ensemble d'intérêts individuels que les actionnaires maltraitent les
employés et pillent les ressources utiles à tous. L'égoïsme n'est pas un
moteur pertinent pour gérer les intérêts communs au mieux de l'intérêt
général.
- pour justifier les échecs, les libéraux arguent invariablement que les expériences malheureuses incriminées ne sont pas vraiment libérales, qu'elles ne le sont pas intégralement.
1.2. L'école néo-libérale ou néo-classique se réclame de Friedman
Cette école prétend abolir l'État dans la foulée des libertariens (voir notre article "libertariens").
Il s'agit de tout privatiser et de fermer l'État, il faut que tout soit
privatisé et que toute propriété privée soit entre les mains d'un propriétaire lucratif.
La
contradiction majeure de cette école, c'est qu'elle amène et justifie
des inégalités phénoménales (notamment via la théorie du trickle down mise en œuvre par le consensus de Washington)
or, pour pouvoir conserver de gigantesques fortunes à côté de
populations qui meurent de faim, il faut financer un attirail militaire
impressionnant (sans quoi, les peuples viennent chercher ce qu'il leur
faut avec de grands objets très pointus).
Appeler
cet attirail et son inévitable institutionnalisation "État", "milice"
ou "DisneyLand" est une question sémantique de faible importance. Pour
conserver leur fortune face au peuple affamé, il faut une armée, des
lois, des institutions, des juges (privés ou publics, peu importe) et,
surtout ... des impôts (privés ou publics, peu importe). Par ailleurs,
les infrastructures utiles à l'externalisation des coûts sont assumées
par ... des impôts (qu'ils soient publics ou privés). Cette
contradiction apparaît clairement dans les deux exemples historiques les
plus aboutis de cette acception sectaire du libéralisme: l'Angleterre
victorienne et le Chili de Pinochet, la première avec ses millions de
miséreux et le second avec ses prisons politiques et sa dictature
militaire.
1.3. L'ordo-libéralisme
Ce
type de libéralisme prône un État régulateur. C'est la doctrine qui
prévaut actuellement sur le vieux continent sous l'influence du
gouvernement allemand. L'État doit
- empêcher la constitution de trusts
- laisser la création monétaire à la banque centrale
- surveiller les budget en bon père de famille
- réguler les rapports sociaux, négocier avec les syndicats, etc.
La
contradiction de cette doctrine est évidente: elle ne se donne pas les
moyens de sa politique ou encore, elle se donne une politique dont elle
n'a pas les moyens. En se privant du levier monétaire et de la
possibilité de creuser du déficit ou de nourrir l'inflation, elle
s'empêche toute ambition économique, ce qui rend la régulation des
rapports sociaux impossible et la constitution de trust inévitable.
Comme une politique de la dépense et de la monnaie rares, elle induit - une déflation salariale, c'est-à-dire une contraction du PIB (une crise de surproduction)
-
une diminution de l'activité réelle, c'est-à-dire des recettes de
l'État en chute libre, ce qui rend la politique de gestion du budget
nation du bon père de famille, sans déficit, de plus en plus difficile
-
une contraction de la demande, ce qui n'est tenable que si des
partenaires commerciaux maintiennent un déficit commercial dans le long
terme - ce qui induit des risque de tensions internationales et de
guerres
1.4 Le Keynésianisme (souvent aussi désigné par Roosevelt, le président qui a mis en œuvre une politique s'en inspirant)
Pour
résumer, le keynésianisme entend réguler la finance, limiter la
propriété lucrative, augmenter les salaires et relancer l'activité par
l'investissement public.
Cette politique semble pavée de bon sens pour les millions de chômeurs européens , pour les millions de précaires
dont les vies sont bousillées partout en Europe par l'ordo-libéralisme
pourtant il ne faut pas perdre de vue pourquoi le keynésiasme a cédé la
place à des formes (encore) moins justes du capitalisme.
Le
taux de profit baissait dangereusement das les années 70 - voir
Luxemburg ci-dessous. Soit les investisseurs partaient dans des pays non
keynésiens ou ils jetaient leur dévolu sur l'immobilier ou sur des
produits spéculatifs, soit les politiques publiques ramenaient les taux
de profit à des niveaux élevés (c'est-dire qu'elles devaient ramener le
chômage de masse - voir le NAIRU
- baisser les salaires, dégrader les conditions de travail et sabrer
dans les salaires socialisés). Inutile de dire que les pays dits
développés ont eu droit à des politiques anti-keynésiennes et à
la fuite des investisseurs à l'étranger et dans les produits
spéculatifs. Le keynésianisme permet en tout cas de fonctionner sur le
moyen terme mais ne surmonte en rien les contradictions du capital:
- baisse tendancielle du taux de profit
-
prolétarisation de la production (le producteur est dépossédé de la
propriété puis de la connaissance utiles à la production ce qui empêche
le travail de jouer son rôle de singularisation, d'humanisation du
producteur): celui qui décide, c'est le propriétaire et le producteur
n'a de prise sur rien - manipulation des affects dans la consommation de masse - destruction des ressources communes
2. La destruction constructive (Schumpeter)
Pour
l'économiste autrichien, l'innovation est permanente dans le
capitalisme. C'est la révolution permanente, les anciens produits sont
chassés par les nouveaux, les anciens procédés de fabrication sont
emportés par les nouveaux, les anciens modes de management sont remplacés par les nouveaux, etc.
C'est
par le marché et la concurrence que les anciens produits, les anciens
modes de fabrication et les anciens managements sont éliminés: les
marges des entreprises historiques diminuent et ces entreprises
s'adaptent ou disparaissent.
Le travail de cet économiste fait l'impasse sur une série de faits:
- les entreprises historiques bénéficient d'un capital sympathie, d'une clientèle captive
-
l'optimisation de l'utilisation des ressources et des humains impliqués
dans le processus de production ne correspond pas à la réalité
-
les entreprises en s'agrandissant tendent à établir des situations de
monopole. Dans une situation de monopole, l'innovation technique (mais
même managériale) tend vers le zéro. Pourtant, ces entreprises
monopolistiques écrasent la concurrence, maîtrisent le langage
publicitaire et gardent des marges féroces. Microsoft, Appel ou
MacDonald constituent à cet égard des exemples d'école.
3. Le communisme et les socialismes
Si les économistes
libéraux ont généralement une fonction de consécration, de
naturalisation de la violence sociale, les économistes non libéraux
appellent pour leur part à la transformation sociale radicale.
3.1. les communautés économiques
On citera pour mémoire le phalanstère de Fourier ou l'île d'Utopie de More (voir notre article ici) comme exemple d'appel à un autre mode de production et de distribution économique.
L'idée
des phalanstères idéaux est de produire une société idéale à petite
échelle, sans violence sociale. Les tentatives ont été nombreuses. Dans
une certaine mesure, on peut assimiler une partie du monachisme médiéval
à ces tentatives. Les communautés ont souvent connu trois évolutions
fatales: - elles ont disparu sous la pression des tensions internes - elles sont
devenus des acteurs économiques d'importance (Cluny) et ont reproduit en
leur sein de la violence sociale démonétisée - elles ont été
absorbées comme des acteurs économiques quelconque et, par le truchement
de la concurrence, ont disparu en tant qu'expériences spécifiques. Pour autant, la
communauté, l'aspiration à la communauté est une constante à travers les
siècles dont les formes changent, dont les discours métaphysiques,
politiques évoluent.
3.2. Le socialisme utopique (Proudhon)
Il
dénonce toute forme de pouvoir, l'État, le parlement ou la propriété et
appelle à leur abolition au profit d'une société ouvrière libérée de
ces entraves (mais malheureusement, pas de l'anti-sémitisme ou de la
misogynie, semble-t-il). La dénonciation de la propriété est
fondamentale (et positive, de notre point de vue) même si une critique
de la propriété ne peut faire l'économie de la distinction entre la
propriété lucrative et la propriété d'usage, absolument nécessaire au
soin aux choses - voir notre article propriété)
Cette idéologie de l'économie spontanée fait l'impasse sur la question de la violence sociale. Toute société organise - le travail concret, les tâches, ce qui doit être fait. Pour ce faire, il n'y a pas per se de violence sociale à l’œuvre - le travail
abstrait: la gestion sociale de la violence. Ce travail abstrait prend
la forme de reconnaissance économique, de rémunération, dans une société
capitaliste. Si on abolit la forme de violence sociale capitaliste, on
n'abolit pas pour le coup toute forme de violence sociale. C'est
dire que, en abolissant la violence sociale économique, on risque de se
retrouver avec d'autres formes de violences sociales ... telles celles
de l'ancien régime ou des sociétés totalitaires. L'abolition de la
propriété privée chère à Proudhon risque d'établir des sociétés à
gourou, à leader charismatique dans lesquelles les modalités de violence
sociale antérieures au capitalisme, les castes et l'organisation
sociale patriarcale par lignage finiront par prévaloir.
3.3. Karl Marx
L'auteur du Capital a mené une des analyses les plus décisives du système capitaliste (voir notre article Marxisme).
Il décrit un système de violence sociale qui repose sur une égalité en
droit d'agents économiques inégaux en fait. L'un des nœuds de ce
système, c'est la propriété lucrative, c'est-à-dire la légalisation de
la distraction du fruit du travail des producteurs en plein respect du
droit. Marx a longuement expliqué le phénomène de prolétarisation, de
dépossession de la propriété de l'outil de production puis du savoir
relatif à la production et du pouvoir d'en décider par la logique
capitalistique. Il a décrit cette logique de l'emploi, logique mue par la misère des producteurs, comme une logique criminelle et aliénante pour les producteurs.
Certaines
tendances marxistes (mais là, nous ne parlons plus de Marx mais de ses
séides!) ont eu tendance à valoriser le travail, les prolétaires en
général et les ouvriers en particulier. Il y a là une déviance: au nom
de la valorisation politique des prolétaires, leur travail est mis en
avant et, ce faisant, c'est l'esclavagisme des prolétaires qui est mise en avant. Cette déviance
plus ou moins latente selon les secteurs, explique pourquoi une partie
de la gauche marxiste s'est fourvoyée dans l'employisme le plus
contre-productif qui soit. Demander un emploi, c'est, du point de vue de
Marx lui-même, se mettre la corde autour de cou, s'aliéner
volontairement sa liberté, etc. Cette position
employiste - qu'elle soit reprise dans des discours lénifiants sur la
nécessité de réduire le temps de travail (lire, d'emploi), qu'elle soit
incarnée par un discours syndicaliste de soumission vociférante, qu'elle
soit le fait d'une nouvelle gauche conquise par les technologies et
l'économie du partage - amène les producteurs à demander de l'emploi. Si
l'on demande de l'emploi, le jour où l'on en obtient, il faut
logiquement dire merci à son employeur, il faut logiquement savoir gré
aux propriétaires lucratifs de leur geste, il faut se soumettre à la
classe possédante que les marxistes nomment bourgeoisie. Bref, demander l'emploi au nom du progrès technique, au nom des innovations civilisationnelles ou au nom de la lutte de classes enterre de facto la
... lutte de classes. Cette demande soumet le prolétariat à la
bourgeoisie, elle castre toute puissance collective, toute aspiration à
la modification des rapports de force sociaux.
3.4. Luxemburg
Il
est difficile de résumer l’œuvre d'une femme politique qui inspire le
respect tant par son courage que par son l'honnêteté et sa rigueur
intellectuelle. Trois points sont essentiels pour la théorie économique
(de notre point de vue):
En reprenant les équations de Marx, Luxemburg découvre que le taux de profit des investisseurs diminue nécessairement dans le long terme à
mesure que la structure organique du capital se modifie. Cette théorie
n'a jamais pu être infirmée mais les crises financières et les guerres
semblent se charger de réduire l'accumulation du capital source de la
baisse du taux de profit à intervalles réguliers. La guerre comme
destruction de capital, comme moyen de récupérer le taux de profit perdu
avec le temps a fait dire à la brillante théoricienne que l'avenir se
jouerait entre le socialisme ou la barbarie.
2. L'impérialisme
La
nécessité de maintien du taux de profit pousse les différents pays à en
annexer d'autres pour en faire des marchés captifs et conserver de la
sorte à leurs entreprises des marges appréciables.
3. L'anti-autoritarisme
Luxemburg
s'est toujours opposée à la poigne soviétique. Elle prônait un régime
économique dit des conseils dans lequel les producteurs seraient
propriétaires de leurs outils de production.
Remarques
Le
luxemburgisme peut se fourvoyer dans l'anti-impérialisme.
L'impérialisme est consubstantiel au capitalisme mais le capitalisme
peut très bien fonctionner sans impérialisme. Le problème ne se situe
pas là (même si l'impérialisme est indéniablement une aliénation majeure
et inhumaine, même si les combats pour la libération contre des forces
coloniales d'occupation sont tous éminemment légitimes). La théorie de la baisse du taux de profit correspond bien à la réalité. Mais les cycles
de crises et de guerre se chargent de rétablir ce taux de profit. C'est
dire que l'attente millénariste de la délivrance du capitalisme par la
baisse automatique et inéluctable du taux de profit demande beaucoup de
patience et amène peu de résultat. C'est le monde qui, au travers des
guerres et des crises, s'adaptent aux crises d'accumulation
capitalistiques sans que jamais le capitalisme lui-même soit remis en
question. Les conseils
ouvriers, les coopératives, ont tendance à se conformer aux pratiques
économiques et sociales des entreprises avec lesquelles ils sont en
concurrence. De ce fait, le conseillisme risque d'apparaître comme un
mode de management efficace d'une production capitaliste alternative qui
aurait intériorisé l'aliénation.
3.5. Polanyi
Polanyi analyse les conditions de la genèse des conflits dans La Grande Transformation. Ce faisant, il dégage des traits récurrents remarquables dans le développement de l'économie capitaliste.
Le capital avance à condition que les peuples soient dépossédés des communs (voir le Black Act).
Pour que la force de travail soit disponible, il faut qu'elle soit
amenée à mourir de faim et, pour qu'elle meure de faim, il faut lui
enlever ses ressources ancestrales. Ce vol des ressources ancestrales
est ce que Polanyi nomme l'enclosure.
Le
Speenhamland Act (1795-1834, en Algleterre) offrait un revenu à tous
les pauvres en taxant de manière forfaitaire les propriétaires terriens via les
paroisses. Concrètement, il s'agissait d'entretenir un prolétariat lésé
par les enclosures, par la privatisation de ses ressources pour qu'il
soit prêt, le jour venu, à nourrir les rangs des ouvriers. Le jour où
les usines anglaises ont eu besoin de bras, le Speenhamland Act a tout
simplement été abrogé et les prolétaires ont dû vendre leurs bras à vil
prix. Les classes moyennes ont dû payer pour les pauvres, les riches ont
été pour ainsi dire exemptés de toute responsabilité.
La
guerre survient quand le taux de profit diminue et que les nations
cherchent à solvabiliser leurs marchés, à trouver des débouchés. Comme
tous les pays sont confrontés au même problème en même temps et qu'ils
doivent tous envahir et assujettir leurs voisins pour continuer
l'accumulation capitalistique, la guerre survient immanquablement. Les
guerres permettent une destruction de valorisation économique, ce qui
augmente mécaniquement le taux de profit et permet de relancer un cycle
économique.
Polanyi
n'offrait pas de perspective. Il a simplement décrit le fonctionnement
d'un système. Les réussites du keynésianisme nuancent un peu ses thèses
mais les nuances elles-mêmes sont nuancées par l'impossibilité du
keynésianisme à dépasser les contradictions de l'accumulation. Par
contre, Polanyi prouve que le capitalisme n'advient pas tout seul, sans intervention étatique et militaire mais
il affirme, par contre, que ce système est à bout de souffle. Cette
affirmation est malheureusement péremptoire si l'on admet que l'État et
la violence militaire interviennent dans le capitalisme; elle est par contre exacte si, comme les néo-classiques, on considère que le capitalisme apparaît tout seul, spontanément.