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Qui paie le violon choisit la musique

Nous rappelons à nos courageuses lectrices et nos courageux lecteurs que le patron ne paie ni les salaires, ni les cotisations sociales, ni les frais, ni les investissements, ni les dividendes.

Si c'était le cas, les patrons, notamment les gros patrons, seraient ruinés. Ils auraient des dettes astronomiques. Or les gros patrons sont souvent riches. C'est bien parce qu'ils ne paient rien de tout cela.

Ce sont les prix des marchandises achetées par les clients qui paient les salaires, les cotisations, les frais, les investissements et le reste. Mais les propriétaires lucratifs piquent une partie de la somme dans le processus, c'est ce qu'on appelle les dividendes (ou les intérêts des emprunts de l'entreprise).

L'employeur n'embauche pas par bonté de cœur, par magnanimité, par générosité, par idéal. Il embauche pour gagner de l'argent, pas pour payer quoi que ce soit. Il ne "paie" strictement rien, il organise le pillage du temps, de la qualification, de l'énergie des producteurs et de la richesse qu'ils créent. Par les producteurs en emploi et hors emploi, par les clients et leurs salaires, etc.
Donc, l'employeur, le propriétaire ne paient jamais rien. Ce sont les producteurs qui paient les propriétaires de leur temps, de leur liberté et de leur prospérité. Ce n'est pas l'employeur qui fait une fleur à l'employé. C'est l'employé qui se fait truander sa jeunesse, sa volonté et sa richesse par les employeurs.

Considérations communautaires

Cet article est disponible en PDF ici

En Belgique, la vie politique est ponctuée de considérations communautaires. Au sein des mouvements régionalistes, les flamingants se distinguent par leur constance et par leur virulence. Ils dénoncent à l'envi le coût des Wallons, les habitants de l'autre partie du pays, pour leurs coreligionnaires flamands.

Derrière ce discours, il y a la logique qu'un employé, un salarié, un prestataire social sont des coûts, ce qui, du point de vue salarial, du point de vue anti-employiste qui est le nôtre est du délire. Les producteurs, en emploi ou hors emploi, ne coûtent pas à l'économie, c'est eux qui font l'économie.

Mais voyons cet argument de plus près - non pour nous situer sur le délicat terrain des conflits communautaires belge, nous n'avons rien à y faire mais pour démonter la logique intrinsèque, le dieu caché dans la tapisserie de ce genre de discours.

Soit l'on considère que les producteurs (salarié en emploi ou prestataires sociaux) produisent la valeur ajoutée correspondant à leur salaire et la notion même de coût d'une région envers une autre au nom des transferts sociaux n'a pas de sens.

Soit l'on adopte le point de vue libéral qui, seul, permet de considérer les producteurs qui font l'économie comme des coûts. À ce moment-là, ce ne sont pas les producteurs qui créent la richesse mais les entreprises et elles seules. Les salariés, les cotisations sont considérés comme des coûts pour les libéraux.

Dans l'optique libérale, si l'on regarde les données de la Banque Nationale Belge (ici, pp. 12-23), il faut considérer les seules valeurs ajoutées créés par les entreprises.

Nous avons donc, pour les régions, en milliards d'euros, pour l'année 2012:

Bruxelles: 63 milliards d'€ de valeur ajoutée créée par les entreprises (soit 18,1%)
Flandre: 202 milliards d'€ de valeur ajoutée créée par les entreprises (soit 58,2%)
Wallonie: 82 milliards d'€ de valeur ajoutée créée par les entreprises (soit 23,6%)

Dans le même temps, pour la même année, les producteurs assimilés à des coûts pour les entreprises par les libéraux se sont répartis les salaires selon les chiffres ci-dessous. Les revenus primaires ne tiennent pas compte des impôts et des prestations sociales alors que les revenus secondaires les intègrent. On voit que les salaires secondaires sont plus importants en Wallonie que les salaires primaires. Les Wallons paient donc moins d'impôt et bénéficient de davantage de prestations sociales que leurs équivalents flamands. C'est sur cet argument que se fondent les discours nationalistes (les Wallons sont des profiteurs, etc.). Que l'on en juge.

Bruxelles: revenus primaires 9,3%; revenus secondaires 9,5% (+0,2%)
Flandre: revenus primaires 62,6%, revenus secondaires 61,2% (-1,4%)
Wallonie: revenus primaires 28%, revenus secondaires 29,3% (+1,3%)

Le hic dans ce raisonnement, c'est que pour la fédération patronale flamande comme pour les libéraux encartés dans les partis politiques flamingants, la valeur ajoutée n'est pas produite par les producteurs mais par les entreprises. Il faut donc comparer les revenus secondaires (qui intègrent salaires sociaux, salaires directs et revenu de l'épargne ou revenus immobilier) à ... ceux produits par l'entreprise.

Nous avons donc

Bruxelles: valeur ajoutée des entreprises 18,1%; revenus secondaires 9,5% (-8,4%)
Flandre: valeur ajoutée des entreprises 58,2%, revenus secondaires 61,2% (+3,8%)
Wallonie: valeur ajoutée des entreprises 23,6%, revenus secondaires 29,3% (+5,7%)

Pour nous résumer, du point de vue libéral, ce ne sont pas les Wallons qui coûtent aux Flamands, ce sont les Flamands et les Wallons qui coûtent aux entreprises bruxelloises.

Le point de vue libéral est tout aussi abject que celui des nationalistes, à n'en pas douter. Il a néanmoins le mérite d'expliquer pourquoi un parti nationaliste flamand ouvertement libéral et pro-patronal ne met qu'un zèle somme toute très mesuré à obtenir l'indépendance effective de la Flandre alors qu'il est au pouvoir aux niveaux national et régional.

Mais que ce soit le point de vue nationaliste ou le point de vue libéral, on arrive à une impasse insurmontable: dans les deux cas, les producteurs sont perçus comme des coûts (sauf s'ils travaillent pour un propriétaire lucratif dans le point de vue nationaliste).

Et c'est bien ces points de départ que nous contestons: ils fondent l'hégémonie de l'emploi et son cortège de désastres psychosociaux et environnementaux, ils nous condamnent à devenir des zombies qui sont des coûts et font gagner de l'argent non à ceux qui sont désignés comme des coûts mais aux propriétaires lucratifs, ceux à qui les producteurs sacrifient leur vie, leur temps, leur créativité, leur famille voire leur santé.

Le coût

À l'occasion de la tragique crise dite des "migrants" dans le sabir médiatique , nous avons le plaisir d'apprendre que lesdits "migrants" ne sont pas des coûts mais des investissements.

C'est tout à fait exact puisque ce sont des êtres humains qui participent pleinement à l'économie.

Mais alors, pourquoi les auteurs de ces discours de solidarité ont parlé depuis plus de trente ans de l'ensemble des travailleurs, de l'ensemble des producteurs en emploi ou non comme des "coûts"? Pourquoi ont-ils qualifié le travail lui-même, les êtres humains, les crèches, les écoles, les universités, les transports en commun, de "coûts"?

De notre point de vue, ni les producteurs ni les services publiques ne sont des coûts (qu'ils soient immigrés ou non d'ailleurs n'y change absolument rien).
Comme on aime bien rendre service, on vous a trouvé les "coûts" dans le fonctionnement de l'économie, les acteurs économiques qui, du fait de leur rôle, menacent nos matières premières, obèrent notre santé et nous surchargent de travail quand ils ne nous condamnent pas à la mort sociale:

1. Les employeurs ne servent à rien et empoisonnent et le travail et la production

2. Les investisseurs empêchent le travail utile et forcent la production nuisible

3. Les institutions étatiques ou para-étatiques, les syndicats ou associations qui appuient les employeurs et les investisseurs en promouvant la logique de l'emploi

4. Les médias et les institutions culturelles qui asseyent la logique délétère de l'emploi par leur discours ou par la façon dont ils cadrent les problèmes.
 Voilà pour les "coûts". Quant à l'humain, il ne peut être un coût pour l'économie puisque il en est la finalité.

Pris aux coûts

Le gouvernement me prie de vous dire que vous êtes des coûts,

vos ancêtres ont eu tort de survivre à des millions d'années dans des cavernes à manger du gnou cru,

à des famines, des épidémies de peste, à l'inquisition, à la guerre ou aux catastrophes naturelles,

vous-mêmes, selon le gouvernement, comme vous êtes de déplorables coûts,
vous avez eu tort de survivre aux maladies infantiles, aux crises cardiaques, au cholestérol, à l'apocalypse nucléaire, au changement climatique, à la connerie humaine ou à "l'ennemi sans visage",

si vous avez eu un accident, puisque vous êtes un coût, vous avez eu tort d'y survivre, de surmonter vos séquelles, si vous avez eu une maladie, vous avez eu tort de vous soigner (et surtout, si vous êtes guéris, de vous guérir),


que vous soyez en emploi, au chômage, à la retraite, le gouvernement vous considère comme un coût, comme un handicap dans la concurrence,
vous êtes priés de disparaître au plus vite - ou en tout cas, de ne plus coûter,


si vous luttez contre la maladie, contre la dépression, vous êtes un coût,


si vous luttez pour la justice sociale, pour le droit, pour l'émancipation, pour un idéal quelconque, vous êtes un coût,


si vous passez du temps avec celles et ceux que vous aimez, vous êtes un coût,


si vous aimez, si vous croyez, si vous devenez, si vous travaillez (surtout, si vous travaillez sans employeur), vous êtes un coût,


si vous êtes un enfant, vous êtes un coût,
si vous êtes un travailleur, vous êtes un coût,
si vous êtes un parent, vous êtes un coût,
si vous êtes vieux, vous êtes un coût,
si vous êtes soignant, vous êtes un coût,
si vous êtes triste, vous êtes un coût,
si vous êtes heureux, vous êtes un coût,
si vous êtes vivant, vous êtes un coût,

Le gouvernement demande à tous les coûts de se comprimer, de disparaître, dans le monde entier, sous la pression des coûts, des autres coûts.
Quant à la solitude, la poésie, l'amour, la révolution, l'inutile, l'art, l'amitié, le sacré, la musique, ce sont des coûts.

Mais à qui coûtons-nous et que coûtons-nous? À qui la vie qui nous traverse doit-elle s'excuser de coûter? Est-ce que le gouvernement pourrait éclairer notre lanterne?