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Du droit

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Le droit, c'est l'ensemble des lois et des pratiques qui régissent, encadrent et affectent le vivre ensemble. C'est ce que Spinoza désigne par l'auto-affectation du corps social, c'est l'ensemble des principes par lesquels le corps social se contrôle en tout ou en partie.


Pour autant, les Lumières qui ont accouché de tous nos droits civiques, qui nous ont transformés en citoyen politique, nous ont laissés serfs dans l'entreprise.

Le droit comme guerre sociale


C'est une antienne connue et trop souvent vérifiée: la justice est une justice de classe. Si l'on se souvient du procès bidon des manifestants du Haymarket Square (des syndicalistes en lutte avaient été accusés, condamnés et exécutés pour un attentat sans aucune preuve), 

si l'on se souvient de la tolérance au XIXe siècle pour les coalitions patronales et de la répression impitoyable contre les syndicats ouvriers, 
si l'on se souvient de la sévérité des peines infligées aux travailleurs accusés d'avoir abîmé une chemise d'un contre-maître d'Air France et la mansuétude complice de la justice envers les patrons voleurs, envers les patrons fraudeurs, envers la fraude fiscale et l'"optimisation", 
si l'on se souvient du procès à charge de celui qui dénonçait les pratiques d'évasion fiscale au Luxembourg parce qu'il dénonçait ces délits
ou si l'on se souvient de l'impunité des policiers dans les quartiers et les ubuesques poursuites dont sont victimes les habitants desdits quartiers, 
on ne peut que souscrire à cette idée.



La justice a servi et sert souvent à diviser les producteurs et les productrices en lutte, elle sert souvent à casser leur combativité. C'est que, comme l'État a le monopole de la violence physique légitime, on craint son bras séculier qui a tendance à s'attaquer à des individus isolés. La justice censée être aveugle, la justice censée protéger se fait bras vengeur et auxiliaire de l'arbitraire du pouvoir.

Le droit comme dépassement du capitalisme

Quand les luttes ouvrières du dix-neuvième siècle et au-delà obtiennent
- une limitation de la durée légale du travail
- un encadrement des salaires, des barèmes, une qualification des postes de travail (puis des producteurs dans la fonction publique)
- une universalisation et une obligation des pratiques des caisses de secours ouvrier, de la sécurité sociale
- une définition des conditions de sécurité et de fonctionnement de l'entreprise,

elles limitent la propriété lucrative par l'avènement du droit social. Ce droit est le fruit d'un rapport de force, de luttes de classes. Il est sans cesse à construire dans la lutte sociale mais le fait même de son existence, le fait même que la propriété lucrative soit encadrée, limitée par le droit social, a été l'objet de débats et de combats homériques.

En ce sens, le droit comme obstacle à la propriété présente un intérêt potentiel énorme en terme de dépassement des institutions capitalistes1 par l'emploi puis de l'emploi par des institutions salariales2.



Globalement, le droit social comme limitation de la propriété lucrative se fait selon trois axes principaux:

  1. la création d'un statut du poste (l'emploi dépasse la vente de la force de travail) puis d'un statut de la personne, d'une qualification (la fonction publique dépasse l'emploi)
  2. l'encadrement des pratiques de travail concret dans l'entreprise, l'implication des producteurs dans les décisions et la création de normes de sécurité, de salaire et de pratique professionnelles font entrer le droit du travail dans l'entreprise
  3. la création de droits politiques du producteur dans la suite des caisses ouvrières de grève, de chômage ou de couverture santé par l'universalisation et l'obligation du salaire socialisé.

La hiérarchie du droit


Par ailleurs, l'enjeu de la hiérarchie des normes a clairement été posé lors de la malheureuse loi travail en 2016. Jusque là, les lois prévalaient sur les accords de branche et les accords de branche prévalaient sur les accords d'entreprise. Cette hiérarchie du droit permettait à une branche de faire mieux, d'obtenir davantage de droits que ce qui figurait dans la loi et à un collectif de travail de faire valoir davantage de droits que ce qui figurait dans l'accord sectoriel.

Source ici


Avec le renversement des normes (voir ici), ce sont les accords d'entreprise qui prévalent sur les accords de branche et les accords de branche qui prévalent sur les lois. Ceci met les producteurs dans un rapport de force au niveau de l'entreprise, ce qui les amène à se faire concurrence entre eux et à admettre des reculs du droit pour conserver leur poste de travail. Le chantage du chômage et l'asymétrie du rapport de subordination entre employé et employeur balaie les protections sociales du droit.

À terme, les emplois aidés et le recours au travail détaché obèrent les sources de financement des salaires socialisés.

Le travail-marchandise avant (ou après) le droit

Sur le marché des biens et des services, les choses s'échangent. On en discute le prix et une marchandise en surproduction voit sa valeur économique s'effondrer. Le fait que le capitalisme organise le travail abstrait, le travail socialement reconnu comme productif par un rapport de force des classes en présence, comme un marché du travail ou un marché de l'emploi et le fait que la valorisation du travail se fait par la quantité de temps, amène à vendre et à acheter le temps humain du travail, la force de travail, sur un marché comme on le fait des marchandises.

Cette façon de faire nie le fait qu'il ne s'agit pas de biens et de services mais de temps humain, mais de travailleurs. La négation de la spécificité humaine du travail et de la violence à mettre l'humain lui-même sur un marché est ce qui précède (ou suit) l'avènement du droit dans la sphère économique par les conquis de la lutte des classes. 



Avant le droit, cette violence se traduisait par le patron maître en son usine, maître pour faire travailler les enfants, les adultes sans conditions de sécurité, sans limitation de la durée de travail ou sans aménagement démocratique de la production. Cette propriété lucrative pure ramenait les ouvriers et les ouvrières à être de simples biens de consommation dont se servait l'employeur pour nourrir ses bénéfices.

Après le droit, dans l'infra-emploi, la violence du fait de ramener à un simple objet sur un étal les producteurs prend la forme de l'exploitation pseudo-moderne type Uber. Dans ce genre de mise sur un marché du temps humain, le producteur, la productrice est dépossédée de toute maîtrise de son temps, de toute décision sur la production (la moindre infraction aux règles est immédiatement sanctionnée par une suspension); l'employeur se défait de toutes ses obligations et achète le temps de celui ou celle qui le vend au moins cher dans une mise en concurrence perpétuelle des producteurs et des productrices.

Au-delà de l'emploi (Supiot)

Dans cet esprit mais avec une approche nettement juridique et sans prétendre dépasser l'emploi, Alain Supiot proposait un Au-delà de l'emploi dans son rapport à la Commission européenne3.

Il s'agit de fonder de nouveaux droits liés au travail, de nouveaux droits qui ne seraient pas inscrits dans l'emploi mais qui seraient attachés à la personne.

Sur base de la multiplicité des pratiques européennes, il constate
- une déconnexion du social et de l'économique par la proclamation de droits sociaux de l'individu déconnectés de l'économique, au niveau de la sécurité individuelle, de la dépendance ou du droit collectif.

- le développement d'une zone grise, entre formel et informel, entre travailleur dépendant et indépendant

et, au niveau européen, il propose
- de réaffirmer que la qualification juridique du travail n'est pas du ressort des parties [c'est-à-dire que le droit doit primer sur les accords d'entreprise]

-  d'élargir la notion de droit social pour englober toutes les formes de travail pour autrui

ce qui implique de
- définir la notion de travailleur salarié de manière commune (au niveau de l'Europe, donc)

- de maintenir le pouvoir de requalification du contrat de travail par le juge

- de consolider un statut spécifique de l'entreprise d'intérim, de développer la notion de coresponsabilité des employeurs

- d'appliquer certains aspects du droit à des travailleurs qui ne sont ni salariés ni entrepreneurs
Par ailleurs, il constate que le modèle fordiste, professionnel et fixiste, n'est plus applicable. Il propose donc

- de garantir une stabilité de trajectoire et plus une stabilité d'emploi

- de construire un statut professionnel détaché de l'emploi et lié au travail, à une obligation volontairement souscrite ou légalement imposée à titre onéreux ou gratuit, attaché à un statut ou à un contrat: il s'agit de réunir les garanties liées à l'emploi, le droit du travail lié à l'activité indépendante ou dépendante (sécurité, hygiène ...) et les droits liés au travail non professionnel (droit à la formation, charge d'autrui ...).

Il faut en outre développer une concertation double, celle du conseil d'entreprise et celle des représentations syndicales. Et développer les droits sociaux au niveau communautaire et élargir les droits liés au travail en élargissant la définition du travail [on imagine en ne le limitant plus à la valorisation du capital d'un propriétaire lucratif par la vente de la force de travail].

Pour émanciper le travail (Friot)

Pour continuer les avancées obtenues par la lutte des classes, pour approfondir ce que les productrices et les producteurs ont obtenu par leurs propres pratiques de l'économie, on peut dégager quelques éléments. Pour résumer Émanciper le travail de Bernard Friot4:
- on peut attribuer un statut à la personne, un statut de producteur irrévocable

- on peut remplacer la propriété lucrative des actionnaires par la propriété d'usage des productrices et des producteurs. Celles et ceux qui font tourner l'outil de production en disposent (éventuellement en concertation avec des instances politiques concernées)
mais, si l'on envisage un salaire à vie, au niveau du droit, il paraît clair que certaines évolutions doivent s'envisager:
- on peut faire entrer le droit dans la propriété d'usage des entreprises - qu'il s'agisse de la gestion de la carrière salariales des producteurs, qu'il s'agisse des normes de sécurité ou qu'il s'agisse de temps de travail

- on peut introduire du droit salarial dans les relations commerciales avec les partenaires économiques étrangers, en développant une sécurité sociale d'outre-mer, par exemple, par le truchement de cotisations sur les produits importés (voir ici)
En tout état de cause, il apparaît que l'émancipation, la mise hors tutelle des propriétaires lucratifs, de l'économie ne passe pas par une atrophie du droit mais bien par son développement. Sur des bases salariales. Mais ce développement interroge et met en cause une notion fondamentale en droit, celle de la propriété.

*
*     *

1 Les institutions capitalistes identifiées par Bernard Friot sont: 1) la mesure de la valeur par le temps de travail 2) le marché du travail 3) le crédit 4) la propriété lucrative

2 Bernard Friot identifie les institutions salariales comme 1) la qualification à la personne 2) le salaire à la qualification 3) la mesure de la valeur par la qualification

3 Alain Supiot, Au-delà de l'emploi, Flammarion, 2016. Les mesures que préconise le groupe de travail dirigé par Alain Supiot se trouvent dans la conclusion du livre pp. 287-304.

4 Bernard Friot, Émanciper le travail, La Dispute, 2014.  

Échographie d'une classe

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Méthode


Cet article synthétise l'ensemble des notes de lecture sur l'histoire de la sécurité sociale, ses acteurs et sa genèse que nous avons publiées sur ce site.

La synthèse s'appuie sur des documents de deuxième ou de troisième main. Il ne s'agit donc pas d'un travail d'historien mais d'un travail de journaliste. Tous les documents auxquels il est fait référence sont sourcés dans les articles les résumant.

Thèses


1. La sécurité sociale est une pratique salariale de la valeur qui s'oppose à la pratique capitaliste de la valeur. Comme la bourgeoisie s'opposait économiquement aux pratiques de la noblesse au moyen âge, les producteurs s'opposent économiquement aux pratiques capitalistiques par leurs propres institutions

2. Cette pratique tend à s'imposer à l'ensemble de l'économie. La sécurité sociale régime général en France ou le régime interprofessionnel en Belgique sont des jalons de cette conquête inscrite dans le temps long.
3. Les institutions capitalistes sont: la rémunération par le temps; le marché de l'emploi; la propriété lucrative et la dette.

4. Les institutions des producteurs sont la cotisation comme pratique universelle, la prestation comme droit personnel, la construction d'une base matérielle pour la grève, pour la santé, pour le chômage et pour la retraite. Ces pratiques sont susceptibles de permettre l'activité économique sans propriétaire et sans employeur.


Synthèse


Nous avons en tout cas relevé les faits suivants dans les documents recensés:

1. Au XIXe siècle, les ouvriers organisent des caisses de grève pour éviter la misère en cas de conflit social.
Ces caisses se construisent à mesure que le prolétariat ouvrier s'éloignent matériellement de toute base agricole (voir ici).


2. Les femmes ont créé des caisses en fonction de leurs besoins spécifiques, ce qui permettra d'intégrer la politique familiale ou l'assurance santé dans les caisses de sécurité sociales (voir ici).

3. [supposition logique] Les grèves des hommes n'ont pu tenir que parce qu'elles étaient soutenue par les femmes; les caisses de grève des hommes n'ont pu être alimentées que parce que les femmes donnaient leur accord. De même, les grèves de femme et les cotisations de femme n'ont pu être victorieuses que parce que les hommes les soutenaient ou les acceptaient.
Des tensions au sein du ménage sur un sujet aussi grave condamnaient toute grève à l'échec et, donc, toute grève victorieuse ne l'a été que parce que les membres du ménage ont fait montre de solidarité entre eux.

4. Sous la pression des caisses de grève et des caisses de secours mutuels, les pouvoirs publics en Belgique, après avoir interdit les caisses de secours mutuel, les tolèrent et les encouragent.
Pour les pouvoirs publics, les caisses de secours mutuelle concurrencent les caisses de grève et, pour le faire efficacement d'un point de vue patronal, elles doivent offrir des prestations de qualité et, surtout, ne pas intervenir en cas de grève. C'est donc sous la pression de ces caisses de grève, de cette pratique de la valeur spécifique par cotisation liée à la lutte de classe que la pratique de la valeur par cotisation se généralise (voir ici). De même, en Allemagne, c'est sous la pression de la montée du mouvement socialiste que le Bismarck crée une pratique de la valeur par cotisation et en Angleterre et aux États-Unis, c'est sous la pression du mouvement syndicaliste que l'État se met à intervenir dans le secours ouvrier (voir ici).

5. Alors que,
en France, c'est le principal syndicat prolétaire et l'ensemble de ses membres (de quelque sensibilité politique que ce soit) et les relais prolétaires communistes (Croizat, notamment) dans le monde politique qui mettent en œuvre le régime général obligatoire de la sécurité sociale à la Libération (voir Bernard Friot, La Puissance du salariat, La Dispute, 2012),


en Belgique, la sécurité sociale naît de la concertation sociale entre partenaires (voir ici). Ces partenaires (patrons et ouvriers) s'inquiètent de la paix sociale. Mais ces négociations ont lieu sous la pression de grèves massive pendant et après la guerre, alors que les grévistes engagés dans la résistance sont massivement armés (et que la gendarmerie est désarmée). Elle se fait dans le cadre d'un rapport de force très favorable aux prolétaires. La "paix sociale" est surtout inspirée par la crainte des possibilités qu'ouvrent ces mouvements sociaux puissants et décidés (voir ici). Par la grève de 1936, les producteurs ont obtenu des augmentations de salaire, des augmentations substantielles des allocations familiales et des congés payés (voir ici).

6. En tant que pratique de la valeur spécifique, la sécurité sociale a fait l'objet d'attaques de la bourgeoisie incessantes depuis la Libération que de défenses et de conquêtes de la part du prolétariat.
Du côté défensif, on citera les mouvements contre les réformes des pensions en France ou la forte mobilisation actuelle contre la sape des cotisations sociales en Belgique. Du côté offensif, on citera l'extension du filet de la sécurité sociale, l'existence (maintenant supprimée) à un moment donné d'un salaire-prestation chômage à vie en Belgique ou les embryons d'organisme publics de recherche financés par la cotisation.

7. En Belgique, l'émergence de syndicats unitaires à la Libération a permis aux factions favorables à la collaboration de classe de marginaliser les syndicats les plus combatifs. Ces syndicats unitaires ont pratiqué la cogestion.
Cette attitude a depuis lors souvent créé des tensions entre les producteurs représentés et la ligne politique et sociale de leur représentants. À la Libération, la FGTB s'inquiétait qu'on pût donner de l'argent à des chômeurs qui ne travaillaient pas - ce qui constituait, dès l'origine, une rupture assez violence avec le marxisme dont se réclame ce syndicat puisque Marx considérait le travail à gage comme une forme d'aliénation esclavagiste (voir ici).
8. Le fait que les institutions syndicales ouvrières soient actives dans l'extension de la pratique salariale de la valeur (comme en France, dans le cas de la CGT) ou qu'elles soient moins engagées (comme en Belgique) ne change pas le fait que, dans les deux cas, la création de valeur économique par cotisation-prestation à la personne, la pratique prolétaire de la valeur s'impose par le biais ou en dépit des institutions censées représenter les producteurs.
C'est la force même de cette pratique économique et de la classe qui la porte qui s'impose - que ce soit par les pratiques coopératives, par la sécurité sociale, par les caisses de grève, par les soupes communistes ou par la lutte comme mode de création de valeur ajoutée salariale.
9. Comme la pratique économique de la bourgeoisie s'est imposée au fil du temps sur les pratiques antérieures de la noblesse, la pratique économique prolétaire tend à terrasser en terme d'efficacité la pratique économique propriétaire. Les coopératives résistent mieux à la crise, les pays à sécurité sociale bismarkienne résistent mieux à la crise et, même, en termes capitalistes, les pays les plus productifs sont ceux où la pratique prolétaire de la valeur est la plus avancée, la plus étendue.

10. Dans l'émergence de la pratique prolétaire de la valeur, l'État joue davantage comme une courroie de mise en droit du mouvement, comme une machine enregistreuse des acquis que comme force de création de ladite pratique prolétaire.
L'étatisation de la sécurité sociale aux États-Unis et en Angleterre est liée avec une grande faiblesse des prestations et de la force matérielle de cette pratique. Par contre, dans ces deux pays, des caisses de grève et des pratiques de solidarité concrète entre producteurs sont monnaie courante dans les situations de conflit.

Actuellement, en Europe continentale, le personnel politique est hostile aux pratiques prolétaires de la valeur et tend à les étatiser pour mieux les enterrer. En Allemagne et en Belgique, c'est un tiers du financement de la sécurité sociale qui dépend déjà des impôts. Cette tendance légitime l'interventionnisme de l'État dans les salaires mutualisés des producteurs et constitue, de fait sinon de droit, un vol.

Par ailleurs, le mouvement d'étatisation de la sécurité sociale, de vol de salaire commun, de recul par rapport à une pratique prolétaire de la valeur se fait toujours au nom du combat contre la "pauvreté". Ces discours nient les producteurs comme classe et les réduisent à une condition, à une adversité. La classe-sujet de l'histoire, la classe qui invente une nouvelle pratique de l'économie est réduite à un objet sur lequel les "bonnes âmes" s'apitoient.
11. L'avènement de la sécurité sociale en Belgique montre une unité et une universalité de financement remarquables. L'avènement de la sécurité sociale en France montre un engagement remarquable des représentants de la classe ouvrière.
Mais, dans les deux cas ainsi que dans le cas de l'émergence d'une sécurité sociale en Allemagne ou en Angleterre, la détermination des prolétaires leur a donné un rapport de force permettant l'impossible (voir pour la Belgique ici et ici et, pour la France le film La Sociale).

Conclusion


La pratique prolétaire de la valeur est une pratique de l'économie qui se défait de l'employeur et du propriétaire. La valeur ajoutée est créée par le salaire attribué à la personne sur la base d'une caisse alimentée par des cotisations.

Cette pratique de la valeur permet de répondre aux défis de la crise écologique et de la crise anthropologique du travail actuels. Elle répond à des besoins et à des nécessités qui peuvent la rendre incontournable ... à condition que les producteurs s'assument comme sujet et non comme objet.

Quant à la faisabilité de la chose, les anciens (et les camarades qui se battent partout dans le monde - que l'on pense au courage et à la combativité des mouvements contre la loi travail en France ou pour les 15$ aux États-Unis) nous ont prouvé et nous prouvent tous les jours que rien n'est infaisable.

Dont acte.

La Dictature du prolétariat

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Ce blogue est destiné à être un endroit de réflexion. Plus que des vérités ou des enquêtes, ce sont des essais sur la marche du monde dans une optique (très) critique vis-à-vis de l'emploi.

C'est que tous les syndicalistes, tout le personnel politique, tous les hommes d'affaire, tous les chercheurs réclament unanimement de l'emploi.

Ils font chorus pour revendiquer, exiger, un contrat de subordination qui soumet l'activité économique à l'enrichissement d'un propriétaire sans autre légitimité que son titre de propriété.

La lecture de Marx nous apprend qu'il existe des classes sociales. Elles sont définies par des rapports de production dans le système capitaliste. Concrètement, le capital se valorise via des investissements et l'achat de la force de travail en revendant les biens et les services produits par ladite force de travail.
Marx définit deux classes essentielles: le prolétariat n'est pas propriétaire des moyens de production. Il doit vendre sa force de travail pour survivre puisqu'il est exclu de la propriété (d'usage) de toutes ressources utiles à garantir sa propre survie.

La bourgeoisie détient les moyens de production sans en avoir usage. Elle a un rapport de propriété lucrative aux outils de production. 

Les prolétaires utilisent, reproduisent et produisent l'outil de production mais sont maintenus dans le besoin de vendre leur force de travail alors que les bourgeois n'utilisent pas l'outil de production, ne le produisent pas ou ne le reproduisent pas mais ils en tirent l'intégralité des fruits lucratifs et décident ce qui se produit, comment et, surtout, qui est reconnu producteur, qui a le droit d'être employé, d'être asservi à son insatiable avidité.

Marx parle d'horizon de dépassement du capitalisme. Pour lui, c'est la dictature du prolétariat qui s'imposera sur les ruines des contradictions capitalistes (je fais un peu court, désolé).


En entendant récemment Bernard Friot dans une vidéo en ligne (ci-contre), il m'est venu une interprétation du concept marxiste. Il explique que la bourgeoisie a triomphé de la noblesse en imposant progressivement sa pratique de la valeur. Les nobles fonctionnaient avec des serfs, ils avaient une pratique de l'économie tournée vers l'agriculture et les dépenses somptuaires. Ils n'échangeaient pas ou peu, économiquement parlant. Pendant des siècles, la bourgeoisie a construit ses pratiques d'échange économiques dans des lieux propres et selon des modalités spécifiques.

Aujourd'hui, les pratiques économiques et la définition de la valeur économique sont devenue bourgeoise de manière hégémonique, c'est-à-dire sans que ces pratiques et cette définition ne soient remis en question par celles et ceux qui en sont victimes.

En ce sens, les discours de représentation prolétaires qui réclament de l'emploi entérinent l'hégémonie bourgeoise puisqu'ils reprennent sa définition de la valeur économique et ses pratiques économiques sans les discuter. Un peu comme si les drapiers avaient continué à demander des terres à des seigneurs.

On peut parler de dictature de la bourgeoisie aujourd'hui, étant entendu que la bourgeoisie est un rapport de production et non une liste, un annuaire avec une série de noms, d'incarnations de la classe sociale. La dictature de la bourgeoisie ne signifie pas que ce sont des bourgeois purs qui sont aux commandes et ce de manière indiscutée. Cela signifie que les pratiques économiques du rapport de production bourgeois se sont imposés à tous - à l'instar des pratiques économiques de l'aristocratie militaires au Xe siècle. Le rapport à la production bourgeois domine tout - le social, l'environnemental, l'urbanistique, le culturel, l'architecture, les arts, etc. - sans qu'il y ait besoin d'une élite, d'un ensemble de personnes assimilables à la bourgeoisie.

C'est que une classe sociale, c'est un rapport de production qui traverse des gens, ce n'est pas une série de gens, une liste de noms.

De la même façon, la dictature du prolétariat, ce n'est pas la domination physique, militaire, philosophique ou sociale d'une série de personnes (difficilement qualifiables de "prolétaires" à partir du moment où elles maîtrisent le destin de tous) mais c'est l'hégémonie d'une pratique économique qui s'impose comme la pratique économique bourgeoise s'est imposée sur l'ancien régime.

Cette pratique économique nous traverse en tant que prolétaire, en tant que personne sans titre de propriété contraint de vendre sa force de travail pour vivre. Quelles libertés et quelles définitions de l'économie portent ces parties de nous réduites à de simples outils dans l'économie capitaliste?

La réponse à cette question permet de définir ce qu'est (déjà) et ce que pourrait devenir la pratique économique du prolétariat destinée à devenir hégémonique. 

La production de valeur économique sans employeur

On le sait par le travail de Bernard Friot, la sécurité sociale est le fruit de pratiques prolétaires spécifiques. En Belgique (j'y reviendrai dans une série d'articles à venir), ce sont des caisses noires illégales qui ont permis aux ouvriers de s'assurer contre la maladie et la vieillesse puis contre le chômage. Ces caisses ont été interdites puis tolérées puis obligatoires.

Elles ont donné lieu aux mutuelles. Avec l'avènement de la sécurité sociale, elles sont devenues interprofessionnelles. Les producteurs cotisaient tous à un taux unique pour des prestations semblables.

C'est dire que le prolétariat avait inventé une manière spécifique de créer de la valeur économique. Cette manière était infiniment plus efficace que la pratique économique bourgeoise puisqu'elle ne connaît aucune crise.

Par ailleurs, il y a, dans le mouvement coopératif, des tentatives de produire de la valeur économique sans employeur. Mais ces tentatives ne deviennent politiquement intéressantes que si les coopératives parviennent à se détacher du salaire à la pièce et du rapport de clientèle.

La propriété d'usage

Mais le prolétariat, c'est aussi une relation particulière à l'outil de travail. Les prolétaires l'entretiennent et l'utilisent. De ce fait, nous sommes susceptible de le ménager, d'en prendre soin et de poser les choix de gestion les plus en phase avec cet outil de production.

La dictature du prolétariat, c'est aussi l'hégémonie de la propriété d'usage au détriment de la propriété lucrative. C'est dire que les pratiques économiques sont amenées à changer radicalement sur ce plan-là aussi. Un exemple: Sanofi est une entreprise pharmaceutique avec de nombreux brevets portant sur des médicaments. La logique de l'usage commande d'investir dans la recherche pour trouver des médicaments utiles et de faible nocivité. La logique lucrative commande de sabrer les investissements dans la recherche et à racheter de temps en temps un concurrent en difficulté pour récupérer ses brevets.

La propriété lucrative ne s'intéresse pas à ce qui est fait et comment. Elle veut retirer de la plus-value sans considération pour le reste. Cette pratique nous paraîtra aussi obsolète que le servage le jour où viendra la dictature du prolétariat.

La servitude volontaire

Dans la pratique économique bourgeoise, les prolétaires sont réduits à des êtres de besoins. Ils sont tenaillés par la nécessité et, sous la contrainte, doivent vendre leur force de travail dans une guerre sans fin de tous les prolétaires entre eux pour obtenir des places. La servitude est forcément contrainte sous la dictature de la bourgeoisie - comme elle l'était sous la dictature de la noblesse. 
La pratique prolétaire de l'économie, en dégageant les producteurs du salaire à l'heure ou à la pièce, leur ouvre un espace de liberté que seuls les retraités (et certains chômeurs voire certains fonctionnaires) connaissent aujourd'hui. Avoir un salaire quoi qu'il arrive, cela signifie que l'on peut accepter ou non un directeur de projet, un chef, un contremaître. La servitude n'est plus contrainte, elle est le fruit d'une (éventuelle) acceptation par l'intéressé.

Pour autant, si la pression de la nécessité disparaît dans la pratique économique prolétaire, cela ne signifie pas pour autant la fin de toute pression et, partant, la fin de l'histoire et des contradiction d'un état historique donné.

L'avènement de la dictature du prolétariat

Bien malin qui pourrait dire quand et comment adviendra l'hégémonie des pratiques économiques prolétaires. Disons que le temps presse pour toutes ces générations sacrifiées à la queue-leu-leu et pour les dégâts environnementaux de la pratique bourgeoise de l'économie.
Au regard du triomphe de l'hégémonie de la pratique économique bourgeoise, il apparaît néanmoins:

- que la spécificité de la pratique économique révolutionnaire est déterminante (les bourgeois n'auraient pas pu devenir hégémoniques s'ils s'étaient embauchés comme serfs)

- que la modification de l'hégémonie économique s'inscrit dans le temps (très) long

- que les actes portent et importent, qu'il ne s'agit ni de tout attendre d'un effondrement extérieur, ni tout accomplir en en tournemain

- que l'avènement d'une pratique prolétaire de l'économique est largement commencé, que ses réussites sont éclatantes au regard des échecs de la pratique bourgeoise

- qu'il ne s'agit pas de dénoncer tel ou tel, de faire des listes noires avec des victimes expiatoires mais qu'il faut comprendre en nous les différents rapports de production pour faire triompher les pratiques économiques révolutionnaires.

De quoi avez-vous peur?

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Ce matin, on m’a envoyé un article de Matéo Alaluf sur la “théorie du salaire” de Bernard Friot (http://www.lcr-lagauche.org/la-soli...). Comme l’article est écrit rapidement, sans aucune citation, je ne prendrai pas la peine de faire mieux. Cet article appelle néanmoins une réponse parce qu’il déforme les propos de Bernard Friot, d’une part, et, d’autre part, parce qu’il fait l’apologie de l’impuissance et de la résignation au nom d’une pseudo-combativité pseudo-marxiste susceptible d’embourber la gauche pour longtemps. 
Mon article-réponse (il n’y en aura pas d’autre, j’ai autre chose à faire) se décompose en deux parties. La première partie mesure l’écart entre ce que je comprends de l’œuvre de Bernard Friot et ce qu’en fait Mateo Alaluf. Cette partie est relativement longue et plutôt technique. La seconde partie porte sur la vision du monde de Mateo Alaluf selon une critique marxiste puisque c’est sur le terrain du marxiste qu’il place le débat.

Ce que je lis chez Bernard Friot

Dans cette partie un peu technique - que les lecteurs lassés n’hésitent pas à passer directement à la seconde partie - je vais décortiquer toutes les affirmations de Mateo Alaluf relatives à l’œuvre de Bernard Friot et souligner les divergences avec ma propre lecture. En effet, Mateo Alaluf donne le sentiment de ne pas avoir lu Bernard Friot, ou de l’avoir lu rapidement avec un biais idéologique. En tout cas, la théorie de Bernard Friot est sérieusement rabotée dans l’article.
- La théorie de Bernard Friot n’est pas une théorie du “droit à un salaire universel”, c’est une théorie de la socialisation de la valeur ajoutée, profit, investissement, outil de production et salaire - qui inclut donc le salaire.
- La “convention capitaliste du travail”, c’est aussi bien, dans l’œuvre de Bernard Friot (de mémoire, dans Émanciper le travail), un acquis par rapport au salaire à la pièce (donc quelque chose d’émancipateur historiquement: la convention capitaliste du travail inclut du droit du travail, un contrat de travail et des barèmes) et un asservissement lié à une lutte de classe puisque la classe propriétaire détient les outils de production et que les prolétaires ne détiennent que leur force de travail puisque ce sont les postes qui sont qualifiés et non les personnes. Le rabotage est donc moins le fait de Bernard Friot que d’un lecteur pressé.
- Bernard Friot ne congédie nullement la lutte de classe. Il en précise les contours et les enjeux.
- Le temps comme source du salaire dans la pratique de la valeur capitaliste n’est pas une idée de Bernard Friot. C’est une idée qu’il reprend à Marx qui l’avait lui-même reprise à Smith. Cette idée peut paraître très compliquée à comprendre mais les contrats mi-temps sont toujours payés moitié moins que les contrats temps plein dans la pratique capitaliste de la valeur. D’autre part, quand Mateo oppose la nature ou la qualification comme source de valeur aux théories de Friot, il tape à côté: dans la pratique capitaliste de la valeur, le travail est organisé par un marché, le marché de l’emploi et, dans ce capitalisme, c’est ce marché qui attribue la valeur au poste, c’est ce marché qui qualifie les postes. Chez les fonctionnaires, par contre, la qualification n’est pas attribuée par le marché de l’emploi au poste mais elle est liée à la personne. Par ailleurs, la nature crée de la valeur d’usage, pas de la valeur économique (et ça, c’est de nouveau Marx qui le dit). À partir de cette valeur d’usage, les producteurs produisent de la valeur abstraite, de la valeur d’échange.
- Pour Mateo Alaluf, le chômeur et le fonctionnaire ne créent pas de valeur ajoutée. J’ai déjà prouvé que le chômeur et le fonctionnaire créaient de la valeur ajoutée (plateformecontrelemploi.blogspot.be...) mais, pour prendre un exemple qui devrait parler à un syndicaliste, comment se fait-il alors, si ni le chômeur, ni le fonctionnaire ne créent la valeur ajoutée correspondant à leur salaire, que les emplois “aidés” dans lesquels il n’y a aucune cotisation et aucun impôt ne soient ... pas mieux payés que les autres? Pour prendre un autre exemple, quand le taux de TVA dans la restauration a changé en France (si je me souviens bien, il a augmenté puis baissé), les salaires du secteur n’ont pas bougé - ou quand les prestations de sécurité sociale ont été augmentées pour tout le monde dans les années 1940-1980, les salaires individuels n’ont jamais bougé. Les salaires n’ont pas bougé parce que ce sont les prix qui ont bougé, pas les salaires. En augmentant les prix, on a augmenté la valeur ajoutée créée mais on n’a rien fait payer aux salariés en emploi.
- Quand Bernard Friot dit que les retraités ou les fonctionnaires produisent de la valeur économique, il ne dit pas qu’ils produisent de la valeur d’usage. Que les fonctionnaires ou les retraités fassent des choses utiles, c’est indéniable mais ce n’est pas l’objet de la réflexion de Bernard Friot. Ce qu’il écrit et dit, c’est que les retraités, les chômeurs ou les fonctionnaires créent de la valeur d’échange, de la valeur économique. Ce qui est révolutionnaire, c’est que cette valeur économique que Mateo Alaluf entend réserver aux patrons est produite sans employeur.
- Friot le dit et le répète - c’est l’objet du premier chapitre de Émanciper le travail - le travail concret crée de la valeur concrète (comme la nature, d’ailleurs) et le travail abstrait crée de la valeur économique. Le travail abstrait, c’est ce qui est reconnu comme créant de la valeur économique. La valeur abstraite fonctionne selon une logique circulaire mais n’a rien à voir avec la valeur concrète
- Mateo Alaluf fait une citation de Bernard Friot qu’il oppose à juste titre au fait que le chômeur et le fonctionnaire créent la valeur ajoutée correspondant à leur salaire (je cite sa citation): “un actif en 2040 produira davantage que deux actifs aujourd’hui et en conséquence deux fois plus de cotisations pour financer les pensions”. Cette citation est tellement décalée par rapport à l’œuvre de Friot que je voudrais bien avoir la source et le contexte puisque Alaluf n’a pas jugé bon de les mentionner.
- Friot insiste sur le fait que la sécurité sociale est née dans le cadre d’un rapport de force entre les producteurs et les employeurs. C’est une chose qu’il écrit, dit, redit et répète dans à peu près toutes ses conférences. En Belgique, c’est certainement vrai puisque, au moment de l’adoption du pacte social, les ouvriers étaient armés et en grève et que la gendarmerie, elle, était désarmée. C’est bien ce rapport de force qui a poussé les patrons à accepter un compromis qui, visiblement, leur pèse aujourd’hui que le rapport de force a évolué.
- Friot dénonce certaines formes de solidarité et défend d’autres formes de solidarité. Il dénonce la solidarité de l’employeur envers l’employé, du patron envers le pauvre, du riche envers le pauvre, de la dame patronnesse envers le bon pauvre, de l’employé envers le (bon) chômeur, etc. Il défend la solidarité du partage de l’outil de production. L’idée de Friot, c’est de dire que l’économie, ce ne soit plus eux, mais qu’elle devienne nous. Ce “nous” est solidaire de fait parce qu’il partage les décisions, la gestion de l’outil de production, la question du devenir du collectif de travail, etc.
- En Belgique, un tiers du PIB est produit par les cotisations-prestations sociales. Quand ces cotisations-prestations diminuent ou disparaissent, les salaires individuels et le PIB se compriment.




- Le modèle de la sécurité sociale par cotisation dit bismarckien n’existe pas que en Belgique et en France. Il a aussi cours en Allemagne, en Italie, au Pays-Bas et, récemment, quoique sur une base notoirement insuffisante, a été adopté ces dix dernières années aussi bien en Chine qu’en Russie. Il ne s’agit pas d’un modèle hypothétique puisque, pour la seule Belgique, il produit plus de 60 milliards par an de PIB. Pour du désincarné, ça fait tout de même de gros chiffres. 
- Par rapport à l’État, Friot ne prône ni sa disparition (comme le prétend Alaluf) ni, d’ailleurs, son renforcement (comme le prétendait un article anarchiste dont je n’ai pas les références). L’État n’est pas l’objet de la réflexion de Friot. Ce qu’il constate par rapport à l’État, c’est que c’est une modalité de création de valeur qui n’est pas capitaliste. Ça ne veut pas dire que l’État est le bien souverain ou que c’est la solution, ni que c’est le mal ou le problème, ça veut dire que dans les institutions de l’État, il y a une bonne chose à prendre: la qualification à la personne des fonctionnaires. 
- Friot a toujours souligné les rapports de force à l’origine des avancées de la classe salariale révolutionnaire.
- Fonder une action politique sur des principes moraux de solidarité de “ceux qui ont (un emploi)” envers “ceux qui n’ont pas (un emploi)” est suicidaire d’un point de vue syndical puisque cela amène à revendiquer ... un emploi pour pouvoir être moral, pour pouvoir être solidaire. 
- Friot ne veut pas taxer le capital tout simplement parce qu’il veut l’abolir. Au lieu de faire payer un impôt aux propriétaires lucratifs (ce qui ne change rien aux conditions effectives de travail), il veut abolir la propriété lucrative (ce qui change tout aux conditions effectives de travail). 
- Si le droit au salaire peut être considéré comme incantatoire, alors le droit au pouvoir d’achat réclamé par les syndicats doit l’être de la même façon. Mais je ne vois pas où cela nous mène puisque toute revendication et toute ambition politique peuvent être qualifiés d’incantatoire. En d’autres termes, si le réseau salariat est une secte, tous les syndicats qui revendiquent et qui réclament doivent être qualifiés comme tels également.

Ce que je lis chez Mateo Alaluf

En filigrane de l’article se dessine un projet de société. Les richesses économiques sont produites uniquement, selon Mateo Alaluf, par les salariés des entreprises privés. Ces salariés en emploi “payent” par “solidarité” les pauvres, les chômeurs et les fonctionnaires.



De ce fait, pour pouvoir être “solidaire” (selon Mateo Alaluf, donc), il faut trouver un emploi et, donc, un employeur. Suite à des circonvolutions vertigineuses, le penseur qui dénonçait en des termes poignants le travail à gage (Lohnarbeit), ce jeune philosophe horrifié des conséquences de la révolution industrielle en Angleterre, est utilisé par Mateo Alaluf pour justifier la soumission à un employeur comme vecteur d’émancipation. Marx n’a jamais dénoncé le salaire (Lohn) puisqu'il en dénonçait l'insuffisance, il a dénoncé l’aliénation de la soumission de l’employé à l’employeur, il a dénoncé l'articulation entre le salaire (Lohn) et le travail (Arbeit), ce qui n'est pas du tout la même chose.
Mais il n’y a pas que ça. Pour Mateo Alaluf, la perspective 
d’émancipation est de réclamer plus de pouvoir d’achat, plus d’emploi aux employeurs et aux instances politiques. C’est dire que, pour pouvoir être solidaire, pour que les riches puissent donner aux pauvres, il faut qu’ils aient un emploi, se soumette à cette aliénation qui horrifiait le jeune Marx (Lohnarbeit) et défilent derrière les syndicats pour demander plus de pouvoir d’achat. La perspective ultime pour Mateo Alaluf, c’est que l’État taxe la propriété lucrative sans l’abolir, c’est que l’État augmente les salaires sans toucher au principe du marché de l’emploi et c’est que les employeurs cèdent aux demandes des producteurs, impressionnés par leur nombre et par leur force. La perspective de défiler Nord-Midi (Bastille-Nation pour les Français) en sacs poubelle syndicaux pour demander à l’État des protections et aux employeurs du pouvoir d’achat n’est en rien émancipatrice ou mobilisatrice. Elle ne porte aucune ambition, aucun désir commun, aucune perspective.
Mais pourquoi pas? Parce que les défilés Nord-Midi laissent une série de questions ambitieuses en suspend:
Le malaise qui se répand depuis des décennies dans le monde de l’emploi ne correspond-il à rien? Ce sentiment horripilant d’obéir à des incompétents animés par un goût du lucre ne serait-il qu’une illusion? Le modèle de développement des employeurs, faits de pillage, de saccage des ressources naturelles et de burn-out et de bore-out des humains serait-il un absolu émancipateur?
Quant à l’État qui régule, limite, cadre faut-il vraiment compter sur lui à l’heure où le politique traverse une crise et, en ce cas, pourquoi avoir soutenu l’Europe et ses institutions anti-démocratiques à l’heure où elle sapait l’État, pourquoi soutenir la régionalisation de la sécurité sociale?
Parce que, au fond, indépendamment des convictions de Marx ou d’Alaluf ou du pape, la question que pose Bernard Friot, c’est celle de la liberté, de l’émancipation du travail. Il s’agit de décider ensemble ce qu’on va produire, comment et pour quoi.
Mais dites-moi, Monsieur Alaluf, de quoi avez-vous peur?

La religion de l'emploi

Bernard Friot réfléchit sur la laïcité par rapport à la religion du marché de l'emploi et du crédit.

On n'a pas besoin de marché de l'emploi pour travailler,
on n'a pas besoin de banquier pour investir,
on n'a pas besoin d'employeur pour créer de la valeur économique
on n'a pas besoin de réduire le temps de travail pour augmenter la productivité.

Nous pouvons produire sans employeur, sans banquier, sans actionnaire qui nous pique notre temps et la valeur ajoutée que nous produisons, nous pouvons produire sans que le temps soit l'unité de mesure de la valeur.
Celles et ceux qui pensent que nous sommes condamnés à avoir un employeur, un banquier qui nous pique l'argent que nous devons lui rembourser (avec intérêt) et que la mesure du temps de travail fonde la valeur économique ne sont pas dans l'économie, ils sont dans la religion, dans la croyance.
Cette croyance obscurantiste transforme le travail en torture, l'humain en coût, la nature en poubelle, le plaisir en culpabilité, l'actionnaire en décisionnaire, etc.

Comme toute religion, cette croyance peut être remise en cause, peut disparaître. L'enjeu de cette mise en cause de cette religion, c'est la nature de notre temps, c'est le fait que l'humain soit considéré comme un coût, c'est le rapport à la production et au travail, c'est la liberté et la nature de la propriété.
Au nom de quoi le propriétaire lucrative décide si nous produisons, ce que nous produisons, comment nous produisons? Certainement pas au nom de l'efficacité ou de la supériorité morale de ce mode d'organisation du travail!




Conférence de Bernard Friot donnée à la Bourse du Travail à Grasse, le 27 février 2015. Partie 1/2 (partie 2 à venir).

Pour un État libéré de la religion de l'emploi

Nécessaire moment d'intelligence dans une société envahie par l'ombre, nécessaire moment d'humanité dans une société envahie par les loups.

On ne pourra pas reprocher à la plateforme de ne pas être engagée dans le combat laïc contre le dieu-emploi.

Puis, cette fois-ci, promis, le son est très bon.




puis


puis


puis 


L'emploi et le salaire (2)

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  • 4. un licenciement
En emploi

Claude sait que les carottes sont cuites. Il travaille bien et est reconnu dans sa boîte depuis 25 ans mais l'entreprise s'est fait racheter et, comme quinquagénaire, Claude fera forcément partie de la prochaine charrette.

Comme il lui reste plus de 7 ans pour rembourser son crédit, comme sa fille cadette termine ses études, la situation matérielle de Claude va devenir très difficile. Il angoisse, il dort mal, il a peur de l'avenir. Quand il va au travail, il se fait discret, il a peur qu'on ne le remarque. Il sait que, à son âge, ses perspectives de reclassement sont à peu près nulles. Lui qui a toute sa vie reproché aux chômeurs leur fainéantise, voilà qu'il se retrouve au pointage.

Il ne sera pas dispensé du contrôle des chômeurs - il est trop jeune pour cela. Il ne lui sera pas non plus possible de prendre sa pré-pension. Il sera harcelé par l'administration comme les jeunes chômeurs mais il lui sera impossible de trouver un emploi, un employeur qui consente à gagner de l'argent avec son travail parce qu'il est trop vieux.


En salaire à la qualification

Dominique le sait bien, le torchon brûle. Elle n'est pas du genre à se raconter d'histoire. Elle n'a plus sa place dans ce collectif de production, elle n'est plus en phase avec ce qui se fait, avec la nouvelle équipe. Elle est triste: c'est une page de 25 ans de vie qu'elle doit tourner. Elle se surprend à avoir envie de faire exploser son entreprise dans laquelle elle a mis tant de temps, tant de cœur.

Elle est triste mais ce départ sera pour elle l'occasion de se reposer un peu, d'envisager d'autres projets, de se mettre au vert. Si elle se sent un peu perdue, elle pourra aller consulter les conseillers professionnels: ils prennent le temps d'écouter et trouvent parfois de chouettes idées, dit-on. De toute façon, un conseil, c'est gratuit. Avec sa passion des langues, son goût pour les nouvelles technologies de l'information, pour le piano et pour le bricolage, c'est bien le diable si elle ne trouve rien. En tout cas, son salaire demeure inchangé.

Dans l'immédiat, pour digérer la disparition de son petit monde, elle va partir six mois, voyager. Puis elle s'occupera un peu de ses petits enfants.

  • 5. La bougeotte

En emploi

Dominique a été diagnostiquée haut-potentiel dès l'enfance. Elle ne tient pas en place et, pour se réaliser, doit trouver des activités très complexes, créatives. Elle mène plein d'activités de ce genre dans sa vie (elle fait des traductions de textes de musicologie, s'adonne au piano et ne boude pas à l'occasion une petite séance de programmation Java) mais, dans le cadre de son boulot alimentaire, elle endure un véritable supplice.

Obéir à des cuistres incompétents, assoiffés de gain, calculateurs à petite vue, médiocres jusque dans leurs ambitions, soit, mais devoir s'infliger ce monde répétitif, morne, cadre, devoir suivre ces maudits protocoles, ça, elle ne le supporte plus.

Alors, toute brillante et créative qu'elle soit, entre la dépression, les médicaments et les somatisations, elle se fraie un chemin hors de l'emploi, un chemin de maquisarde, un chemin de précarité. Elle peut certes s'amuser mais l'ambition lui est interdite.


En salaire à vie

Claude change régulièrement de collectif de travail. Il aime la compagnie et les rencontre mais il reste solitaire. Il fait de la consultance - quand ses activités non professionnelles comme il dit lui en laissent le temps. Il vient à la demande d'un groupe dysfonctionnel (qui se définit comme tel) démêler les problèmes relationnels, matériels ou institutionnels. Il est très demandé: son point de vue original, ses capacités de faire des liens, d'éclairer les problèmes en en pensant le cadre font merveille.

Il voyage comme cela pour ses missions de quinze jours (parfois un peu plus quand il s'attache au lieu). Il peut en même temps avoir une vie de famille - il emmène souvent ses enfants dans ses voyages. Il est accueilli comme quelqu'un qu'on attend et, ça, pour quelqu'un de différent, c'est irremplaçable.

Il ne se sent pas toujours légitime, à sa place - ce qui explique pourquoi il néglige de faire reconnaître une qualification plus élevée - mais il parvient à concilier la richesse de sa vie avec la sécurité matérielle et affective dont il a particulièrement besoin. Le salaire ne l'a débarrassé de toutes ses angoisses mais l'aide à vivre avec.

  • 6. Éboueur

En emploi

Claude travaille pour la société sous-traitante de l'intercommunale. Il se lève à quatre heures du matin mais termine vers midi. Il travaille tous les jours, suit le gros camion tous les jours, ramasse les poubelles aussi vite que possible pendant toute la journée. Son métier est rude.

Il a dû se battre pour son poste. Il a un contrat d'essai de 12 mois qui suit un premier intérim. Il a peur de ne pas être repris même si, selon le chef, il a ses chances. Il ramasse les poubelles dans un quartier riche mais lui n'a pas les moyens d'habiter ce quartier. Il habite un quartier pauvre parce qu'il est pauvre.



En salaire à vie

Dominique fait partie d'un collectif de travail de ramassage et de valorisation des déchets. En concertation avec les habitants du quartier, des points de collectes, dans chaque rue, ont été choisis. On y a installé de petits cabanons pour que les gens puissent poser leurs sacs poubelles dans des conteneurs à l'abri de la pluie. Le temps de collecte a été fortement réduit de ce fait: son équipe passe une fois par semaine dans les centres, nettoie les dépôts sauvages une fois par semaine et, le reste du temps, se concentre à d'autres tâches. Lors du ramassage, l'équipe part à 10h du matin de l'entrepôt et met un point d'honneur à ne pas s'épuiser. Sans se presser, en trois heures, la collecte des 32 points de dépôts est faite pour une semaine.

Dominique s'occupe particulièrement du contact avec les habitants. Elle doit expliquer les subtilités du tri sélectif (que son équipe et elle ont poussé assez loin) aux habitants, elle a aussi organisé un système de valorisation des déchets organiques. Elle anime régulièrement des formations à ce sujet - c'est que le compost, c'est bien, mais il est impératif que ne s'y retrouvent que des déchets organiques.

La quantité de volume de poubelle a diminué avec la mise en place du salaire. Les entreprises n'ont plus eu besoin d'avoir recours aux emballages criards, encombrants, pour convaincre d'acheter leur marchandise. Dominique participe à la mise en place de consigne unique en verre (unique mais pour chaque format) au niveau national. Elle rencontre des producteurs, des designers industriels et des gérants de la grande distribution pour coordonner cette politique de consigne.

Elle est impliquée dans son métier, reconnue par ses partenaires sociaux et respectée par rapport à son statut social. Elle rencontre des responsables et est impliquée dans des décisions techniques. Sa fonction d'éboueuse lui donne droit à un salaire élevé - elle peut donc habiter le quartier riche si elle le souhaite ou rester proche de ses ami(e)s d'enfance.

L'emploi et le salaire (1)

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Nous avons imaginé ce que deviendrait toute une série de métiers si le salaire était un droit politique et si la propriété lucrative était abolie.

  • 1. Un agriculteur

En emploi et en dette

Dominique, agricultrice, est soumise à la concurrence. Elle doit donc produire le plus possible à moindre coût. Pour ce faire, elle s'endette et fait des économies d'échelle en agrandissant son exploitation et en s'équipant en matériel lourd.

Elle, sème des semences OGM (plus stables) dans des champs immenses. Elle produit une nourriture au mieux immangeable, au pire toxique. Elle, s'empoisonne et empoisonne ses clients. Son travail est répétitif, angoissant, toxique et ennuyeux.

Avec un salaire paysan garanti

Claude, agriculteur, peut se consacrer à une petite parcelle puisque son salaire est garanti. Il peut faire des essais de permaculture, il peut tenter des associations de culture, des techniques. Il a intérêt à ne pas s'empoisonner, il se tourne naturellement vers des techniques agricoles moins polluantes, moins onéreuses, moins toxiques.

Son métier est intéressant - trop: sa vie de famille en pâtit. Le soir il retrouve ses pénates préoccupé par les défis que pose sa micro-exploitation, crotté et le sourire jusqu'aux oreilles.

Il produit de la nourriture de qualité, avec ses nombreux collègues, il apprécie d'être reconnu par ses clients. Il jouit d'un grand prestige - on lui demande des conseils pour les jardins. Sa terre ne lui appartient pas mais il a l'usage exclusif de l'ensemble des terres qu'il utilise.

  • 2. Un(e) aide-soignant(e)

En emploi

Claude travaille dans une maison de repos. Il faut aller vite pour arriver à faire tout ce qui doit être fait. Quand un patient a besoin d'aide, de compagnie, il ne peut rien faire pour lui: il n'a pas le temps.

Les patients se plaignent de maltraitance institutionnelle mais leurs enfants qui les envoient là ne mégotent pas: c'est ça ou leur parent habite chez eux. Alors, ils ne discutent pas.

Claude est mal payé. Son boulot n'est pas reconnu et ce qu'il doit effectuer comme travail, c'est de la maltraitance.


Avec un salaire aide-soignant(e) garanti

Dominique travaille dans un habitat groupé. Elle supervise ses chères têtes grises. Elle passe le temps qu'il faut avec qui il faut. Elle donne des tuyaux, surveille l'utilisation de la cuisinière, veille sur les courses et, surtout, prodigue des soins - des massages, des papotes, des excursions en ville ou à la campagne et des soins infirmiers.

Elle se fait régulièrement happer par le rituel des tisanes mais elle doit se surveiller: les gâteaux menacent sa ligne.

  • 3. Un(e) journaliste

En emploi

Les places sont chères. Pour avoir le droit d'être embauché, il a fallu prester 18 mois de stages gratuits, accepter ensuite un contrat précaire et être payé depuis à temps partiel, moins que le SMIC pour un travail effectif de plus de quarante heures par semaine.

Les sujets doivent être réalisés rapidement. Ils sont bâclés, reprennent les dépêches. Les commentaires sont orientés de telle sorte qu'ils correspondent à l'orientation de la boîte, aux opinions de l'employeur, du propriétaire lucratif.

Dominique se rêvait en Woodward et elle se retrouve tâcheron. Employée d'un groupe du BTP/d'un marchand d'armes/d'un conglomérat financier, elle doit faire bonne impression, dire ce qu'attend l'employeur, se montrer docile. Il faut enterrer les sujets qui fâchent et exhiber ceux qui ne posent pas problème. Elle n'a pas fini de faire des unes sur Le Pen, de commenter des sondages bidons. Elle ne parlera pas d'une politique économique différente, couronnée de succès à l'autre bout du monde alors que la crise s'installe ici, elle n'invitera pour commenter que des "experts" ultra-réactionnaires employistes, elle coupera la parole aux syndicalistes de base et recevra dans ses émissions les artistes, les PDG, les énarques, etc.

Avec un salaire journaliste garanti

Claude se consacre aux sujets qui l'intéressent. Il prend le temps d'aller sur le terrain, d'aller trouver les intéressés. Il est libre de dire ce qu'il veut puisque le salaire est garanti (les médias sont à la recherche de reportages).

Il s'inquiète de trouver un public en début de carrière. Certains collègues doivent abandonner faute de public mais, généralement, quand on a la vocation, on trouve, à force de persévérance, le ton, l'engagement, le regard qui convainquent. C'est à ce moment-là une consécration permanente, un public qui se fidélise (et peut ruer dans les brancards ou interpeller). Une vie foisonnante, instable mais passionnante, un défi permanent.

Les reportages sur les malversations d'un marchand d'arme ou du patron du BTP à l'autre bout du monde ou les reportages qui égratignent les dirigeants politiques au pouvoir passent sans problème (les médias se les arrachent): le public apprécie un ton exigeant sans compromis. Les reportages spécialisés sur la nouvelle distribution de Linux, sur l'espionnage industriel, les confrontations de points de vue dans un conflit armé à l'étranger ou sur les techniques agricoles zen trouvent aussi leur public.

La pratique du salaire - B. Friot fait des vidéos

Nous vous partageons une série de vidéos publiées par Affranchi Presse, pour les palais les plus exigeants ou pour les amateurs gourmets. Garanti 100% sans employisme par nos soins.


La première vidéo, La sécurité sociale, c'est révolutionnaire.


La deuxième vidéo explique les concepts et les distinctions à faire pour dynamiser les combats des producteurs contre le capitalisme.


La troisième vidéo, La pleine qualification face au plein emploi ! Pour un salaire universel.


Et la quatrième vidéo qui donne des pistes déjà-là pour sortir du capitalisme.

Réflexion sur la violence

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  • Introduction

Prenons la scène du syndicaliste interviewé par le présentateur du 20h. La violence avec laquelle ce journaliste somme le syndicaliste licencié après des années de concessions et des mois de lutte d'expliquer sa violence envers les pots de fleurs dans l'entrée de son usine à l'occasion d'un mouvement de grève oblige le syndicaliste à modifier le cadre du débat pour évoquer la violence sociale dont il est l'objet (voir ici, ou, encore plus fort, ici).

Nous avons là trois formes de violence.

Violence I: Le mépris du hors cadre


Le journaliste incarne la violence du mépris d'une caste dirigeante envers les dominés. Au nom d'une prétendue neutralité sociale, il enjoint au dominé de s'expliquer sans devoir, lui, expliquer sa position de quelque manière que ce soit. 
Les dominants maîtrisent les médias, leur langage et le cadre dans lequel les syndicalistes ont l'occasion de s'exprimer. Cette domination mielleuse, cet horizon d'évidence est peut-être la forme la plus perverse, la plus efficace de violence car la victime de violence est exclue du cadre de pensée, en tant que point de vue et en tant que subjectivité. Le dominé est marginalisé, animalisé, réifié dans un entre-soi de moqueurs bourgeois assis sur des certitudes violente. C'est de cette violence dont il est question dans Le dictionnaire des idées reçues, de Flaubert ou dans Mythologies, de Barthes. Les deux auteurs français démontent les a priori bourgeois sur lesquelles s'appuie la violence de la domination.

Violence II: La violence sociale


La violence sociale à laquelle fait allusion le syndicaliste est celle du travailleur qui est dépris de son destin professionnel. 


Il doit accepter la fermeture de l'usine comme il a dû accepter de se taire, lui qui y travaille toute sa vie, quand cette usine a ouvert, quand il s'est agit de déterminer ce qui y serait produit et comment. La violence sociale, c'est le fait d'être traité en mineur économique dans le collectif de production dont on fait partie, c'est le fait d'être prolétarisé, d'avoir un livret ouvrier ou un CV, c'est le monopole de la propriété lucrative qui nous prive de liberté. Car la violence sociale repose toujours sur la privation du droit de propriété d'usage des ressources communes (l'enclosure) et sur la propriété lucrative des outils de production.

Violence III: La violence sur les corps


La violence physique, enfin, dont furent victimes les malheureuses plantes fait écho aux deux premières violences: faute de pouvoir décider de son destin, faute de pouvoir même exprimer la violence de cet exil intérieur, le corps se débat et pose des actes de rages, d'impuissance. 
Cette violence traverse également les innombrables conflits que génère immanquablement l'accumulation capitaliste. Les industriels réalisent alors leurs profits, la valeur accumulée se détruit et les États, dans le chaos apocalyptique de la guerre, tente de réaliser leur production, de sécuriser et d'étendre leurs marchés. Mais les soldats sont tous des prolétaires, rongés par la peur, sans raison de classe de se battre contre des bougres avec qui ils partagent ce point de vue de classe.

Les trois violences ne sont pas du même ordre mais elles sont liées. La violence du mépris de classe naturalise, légitime la violence sociale. La violence physique, quand elle est le fait du prince, appuie les deux premières formes de violence et, quand elle est le fait du dominé, elle tente de les renverser dans une réaction légitime à la menace sur la dignité.

Pour autant, la violence n'est pas toujours payante en terme politique. Par contre, les changements politiques radicaux se font rarement sans la pression populaire, sans une forme ou une autre de contre-violence.

  • Friot et la violence de la valeur économique

Pour Bernard Friot, la valeur peut être comprise sous deux aspects. La valeur d'usage correspond à un travail concret, à la réalisation concrète d'un bien ou d'un service incarné alors que le travail abstrait crée une valeur abstraite qui atteste un rapport de force, une violence sociale. L'attribution de valeur économique à un bien ou un service n'est pas naturelle, elle est l'objet de rapports de force, de pouvoir entre les êtres humains. 

La modalité même d'attribution de valeur économique a tout à voir avec la violence sociale. L'économiste dégage deux types de création de valeur économique, deux façons d'organiser la violence sociale des valeurs économiques. 

La convention capitaliste du travail correspond à la violence sociale de la propriété lucrative, du temps et de l'accumulation. Les prolétaires sont dépossédés de leur propriété d'usage, de leur temps et des richesses qu'ils produisent. 

Par contre, la convention salariale du travail concentre la violence sociale dans les degrés de qualification des travailleurs. Ces degrés reconnaissent une participation à la création de valeur économique par la société et sont susceptibles d'être le siège de lutte, de tensions. La qualification personnelle est ensuite sanctionnée par un salaire attaché à la personne.


  • Lordon et la violence du désir

Entre les désirs de l'employé et de la logique de profit, il y a toujours un décalage. Ce décalage que l'économiste résume par l'angle alpha atteste l'écart irréductible entre la puissance désirant du sujet-producteur et de la logique productive induite par la violence sociale. Le management s'attache à nier cette violence (le désir de l'employé doit être réductible au désir de l'entreprise), à la transformer en attachement (l'employé doit être fidèle à l'entreprise, il doit lui être attaché alors que cette entreprise ne ressent rien puisqu'elle est conduite par un corps d'actionnaires vénaux). L'écart entre les désirs personnels et les désirs attendu par l'encadrement et par l'entreprise incarne d'autant mieux cette violence que l'employeur détient le monopole de la reconnaissance sociale de la légitimité économique.

  • Engels et la violence institutionnelle


Pour Engels, ce sont les infrastructures économiques qui déterminent les superstructures sociales, religieuses ou politiques. Pour faire simple, c'est le moulin à vent qui donne le Moyen-Âge et non la religion, l'organisation sociale ou les enjeux politiques qui donnent le moulin à vent.

Résumé de l'extrait:

La société ante-capitaliste s'organise en gens (mot latin signifiant la famille, prononcé avec le "g" de garage et le "en" comme "haine" et le "s"), en groupes de familles élargies, en tribus. Au moment où l'évolution technique de la production agricole permet la sédentarisation, les champs, les cultures et l'échange, de ce fait, entre gentes.

La sédentarisation a rendu la main d’œuvre nécessaire, ce qui a ouvert la voie de l'esclavage. La maîtrise du fer a amené la division du travail entre artisan et paysans et, avec elle le commerce. Le commerce a fait apparaître les riches et les pauvres et, avec cette stratification sociale, l'apparition de la famille comme unité économique de la société. La division du travail fait aussi apparaître les commerçants, intermédiaires parasites entre les producteurs. Cette organisation du travail rend les anciennes institutions tribales caduques. Elle lui substitue l'État - et ses élections bourgeoises - en intermédiaire soi-disant neutre.

Le développement de la production dans toutes les branches - élevage, culture, artisanat, domestique - permit à la force de travail humaine de créer plus de produits que n'en exigeait son entretien. En même temps, il augmentait la somme de travail journalier qui incombait à chaque membre de la gens, de la communauté familiale ou de la communauté isolée.

L'acquisition de nouvelles forces de travail devint utile. La guerre les fournit [Engels lie les formes deux et trois de la violence dès l'origine]: les prisonniers de guerre furent réduits en esclavage. La première grande division sociale du travail accru la productivité du travail, donc de la richesse. Elle étendit le champ de la production [la création de richesse sociales est liée à la violence sociale et physique](...). De la première grande division sociale du travail, jaillit la première division de la société en deux classes: maîtres et esclaves, exploiteurs et exploités.

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La même cause qui assurait autrefois la prédominance de la femme dans la maison, c'est-à-dire son emploi exclusif au travail ménager, cette même cause assurait désormais l'autorité de l'homme: celui-ci était tout, l'autre, un complément insignifiant.

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Le fer permit [ensuite] de cultiver de plus grandes étendues de terre et de défricher d'immenses espaces boisés. Il donna au travail manuel un instrument d'une dureté et d'un tranchant dont pas une pierre, pas un autre métal ne pouvait fournir l'équivalent. 

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La richesse se développait rapidement, mais comme propriété individuelle. Le tissage, la métallurgie et les autres travaux manufacturiers, qui se distinguaient de plus en plus les uns des autres, créèrent une différenciation croissante des branches de la production. (...) Une activité si variée ne pouvait plus être exercée par les mêmes individus: la deuxième grande division du travail s'opéra, le travail artisanal se sépara de l'agriculture.

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Avec la division de la production en deux grandes branches: l'agriculture et l'artisanat, naît la production destinée expressément à l'échange, la production de marchandise, ainsi que le commerce, non seulement à l'intérieur de la tribu, ou avec ses voisins, mais déjà par mer.

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À côté de la distinction entre hommes libres et esclaves apparaît la distinction entre riches et pauvres. C'est une nouvelle division de la société en classes que provoque la nouvelle division du travail. L'inégalité entre chefs de famille selon les richesses dont chacun est propriétaire privé fait disparaître l'antique communauté villageoise. (...) La terre labourable fut assignée aux familles privées d'abord temporairement, plus tard de façon définitive. Sa transformation intégrale en propriété privée s'opéra graduellement et parallèlement avec la transformation du mariage syndiasmique en monogamie. La cellule familiale commençait à devenir l'unité économique de base de la société.

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La guerre qui autrefois n'était déclarée que pour se venger des offenses ou pour étendre le territoire devenu trop étroit, fonctionne maintenant comme moyen de pillage. Elle devient une industrie permanente. 

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 [L]es organes de l'organisation gentilice se détachent progressivement de leur racine - le peuple, la gens, la phratrie, la tribu - toute l'organisation gentilice se transforme en son contraire: d'une organisation de tribus établie en vue de régler librement leurs propres affaires, elle devient une organisation destinée au pillage et à l'oppression des voisins. Parallèlement à cette transformation, les organes de la volonté populaire deviennent des institutions indépendantes dont la raison d'être est la domination exercée sur le peuple et son oppression. 

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[La civilisation] s'ouvre par un nouveau progrès de la division du travail. Dans une période barbare inférieure, les hommes ne produisaient qu'en vue de leurs propres besoins. L'échange n'intervenait que rarement et portait sur des produits qui se trouvaient par hasard en surabondance. 

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La civilisation consacre et développe toutes les formes antérieures de division du travail. Elle accentue notamment l'opposition entre la ville et la campagne (d'où dérive la possibilité pour la ville de dominer économiquement la campagne, comme dans l'antiquité, ou pour la campagne d'exercer la même prédominance sur la ville, comme au Moyen-Âge). Et elle ajoute une troisième division du travail qui lui est propre, et qui a une importance décisive: elle enfante une classe qui ne s'occupe plus de la production, mais de l'échange des produits, exclusivement: les marchands.

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Voici que, pour la première fois, apparaît une classe qui, sans prendre part d'une façon quelconque à la production, en acquière la direction complète et asservit économiquement les producteurs, qui se fait l'intermédiaire indispensable entre deux producteurs et les exploite tous les deux. (...) Tant que dure la civilisation, elle est appelée à recevoir de nouveaux honneurs et à exercer une domination croissante sur la production - jusqu'au jour où elle produit enfin elle-même quelque chose: les crises commerciales périodiques.

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Les institutions gentilices étaient nées d'une société qui ne connaissait point d'antagonisme internes et elles n'étaient adaptées qu'à une pareille société. Elles ne disposaient d'aucun moyen de contrainte en dehors de l'opinion publique. Maintenant, au contraire, nous sommes en présence d'une société qui, en vertu des conditions générales de la vie économique, dut se diviser en hommes libres et en esclaves, en riches exploiteurs et en pauvres exploités, d'une société qui non seulement est impuissante à résoudre ses antagonismes, mais doit les accentuer de plus en plus. Semblable société avait seulement le choix entre deux solutions: ou bien vivre en état de lutte ouverte, permanente, opposant ses classes entre elles, ou bien se placer sous l'autorité d'une troisième puissance qui, planant en apparence au-dessus des classes en guerre, paralyserait les actes de violence et ne permettrait à la lutte des classes rien de plus que des affrontements soi-disant légaux sur le terrain économique. Les institutions gentilices avaient vécu. Elles avaient succombé sous la pression de la division du travail et de son produit, la division de la société en classes. Elles furent remplacées par l'État.

Engels, Théorie de la violence, 10/18, 1972, pp. 228-233.