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La condition ouvrière (II) - le paupérisme

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En termes politiques, parler de pauvres permet de ne pas parler de classes. En ce sens, ce concept est un mouroir politique et il permet, en outre, d'évoquer une légitime urgence. Mouroir politique et stratégie du choc.

Mais ce concept et la façon tour à tour paternaliste et calomnieuse dont il est utilisé permet d'évacuer la question de la distribution des ressources et de leur accès. Il permet de ne pas interroger la violence sociale qui condamne des gens à une existence misérable alors qu'il  y en a qui se gavent.

Pour cet article sur le paupérisme, nous allons suivre le travail de Jean Neuville sur la classe dangereuse du XIXe, les ouvriers. Il a procédé à une récollection de documents historiques retraçant la perception bourgeoise de cette classe et sa construction dans les consciences bien-pensantes.

Mendiants au moyen-âge, ouvrier lors de la révolution industrielle, chômeurs ou "minimexés, rsastes" ou banlieusards, jeunes, aujourd'hui, la figure de la classe dangereuse dans les beaux salons a évolué.

Mais les préjugés de classe et le mépris arrogant de le domination sûre d'elle n'ont pas bougé d'un iota ... depuis le quatrième siècle.

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Source: Jean Neuville dans La condition ouvrière au XIXe siècle, tome 2, L'ouvrier suspect, Éditions vie ouvrière, Bruxelles, 1977, parle de la posture de la bourgeoisie catholique envers les ouvriers.

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1. Les bons pauvres et les mauvais pauvres

Si une prédilection pour la "vertu" de pauvreté et une grande attention vis-à-vis du pauvre - "membre souffrant du Christ" sur terre - sont caractéristiques du Moyen-Âge, il y a aussi, le traversant de part en part, une constante: la distinction entre le vrai pauvre et le faux. Distinction généralement fondée sur la validité ou l'invalidité du pauvre; celui qui est valide est un fainéant, ne méritant aucune considération.
Cette position renvoie aux néolibéraux qui soupçonnent les invalides "d'abuser", qui réclament des contrôles pour bien vérifier qu'ils sont invalides, pour vérifier que ce sont de "bons pauvres".
parmi [les mendiants] que l'on reconnaîtrait comme valides, l'esclave fugitif serait rendu à son maître, l'homme libre astreint au colonat à perpétuité au profit de celui qui l'aurait découvert. Au souci de purger la capitale se joignait celui de renforcer la main-d’œuvre rurale et notamment la main-d’œuvre assujettie que manifestent plusieurs lois de la fin du IVe siècle.
Source de Neuville: Evelyn Patlangean, La pauvreté byzantine au VIe siècle au temps de Justinien: aux origines d'un modèle politique, La Sorbonne, Série Études, Tome 8, p. 69.

Nous voilà rassurés: Deblock, la ministre de la santé belge actuelle, est parfaitement en phase avec Justinien. Les esclaves n'ont qu'à bien se tenir.
Mais la crainte du "mauvais pauvre" se doublait d'une aversion pour l'oisiveté et d'une condamnation sans appel non de la pauvreté et de ce qui la génère mais ... des pauvres eux-mêmes. Neuville cite Vives (De subventione pauperum, 1525).
Parfois [les pauvres] dédaignent l'aumône qu'on leur donne, si elle n'est pas aussi importante qu'ils le désirent; ils la repoussent d'un air fâché et contrarié et avec des paroles injurieuses. L'aumône reçue, ils se rient et se moquent de ceux qui la donnèrent, tant ils sont éloigné de prier Dieu pour ceux-ci.
Bref, le paupérisme et la charité expriment un mépris de classe. Le pauvre ne mérite pas son argent, il est indigne de le gagner et ne méritent pas la réussite. En filigrane, si le pauvre ne mérite pas son argent, le riche, lui, le mérite et a beaucoup de mérite à faire l'aumône.



2. Les clichés sur les pauvres


Tous les clichés contre les pauvres tendent à prouver que les riches ne sont pour rien dans la pauvreté des pauvres, qu'ils la méritent, et qu'il ne faut surtout pas éradiquer la misère (ça viderait les usines). Parmi les clichés utilisés contre les pauvres, depuis la fin de l'antiquité jusqu'aux discours employistes actuels, on a

1. Les pauvres sont dangereux

Citations de Neuville:
Le vagabond était classé avec les truands, trouwanten, ribaulx, dans les non surcéants ou non domiciliés, "c'est-à-dire les gens valides, mendiant par paresse ou exerçant une industrie suspecte, qui n'avaient pas de demeure fixe et qui erraient d'habitude de lieu en lieu. Ces gens qui n'avaient aucune assiette dans la société et qui ne lui offrait aucune garantie, étaient traités par elle en suspect sinon en ennemis. Ils ne jouissaient d'aucune garantie légale ni en matière d'administration ni en matière de juridiction. Ils étaient en tout et pour tout abandonnés à l'action discrétionnaire des princes, de leurs agents, des seigneurs justiciers, des communes ..."
Source de Neuville: Ed. Poulet, Origine ..., Tome 1, n° 941.

C'est beau comme Valls qui parle des Roms ou Sarkozy qui parle des banlieues ... rien de neuf sous le soleil donc, le danger, c'est le pauvre.

2. Les pauvres sont coupables de leur pauvreté. 

Ah! les salauds de pauvres, décidément. En version néo-libérale, cela donne: les chômeurs sont au chômage de leur faute, parce qu'ils ne cherchent pas vraiment d'emploi et peu importe que les conditions d'emploi soient indignes et la condition de se vendre à vil prix à un maître pour une méchante monnaie.

D'autres [pauvres], oisifs, se font une profession de leurs maux, pour la douceur que leur procure le profit [on croirait un discours du FN sur les rsastes!]. Ils ne veulent de nulle manière changer leur mode d'acquérir de l'argent. Et si quelqu'un veut les sortir de leur état de mendicité, ils ne mettent pas moins d'ardeur à s'en défendre que d'autres à garantir leurs richesses. Et ainsi, tout en étant déjà  riches, quoique secrètement [les pauvres sont riches: le fameux mythe des millionnaires avec les allocations familiales existait déjà!], ils demandent encore l'aumône et la reçoivent de ceux auxquels, à meilleur escient, ils devraient la donner.
Source de Neuville: Vives, De subventione pauperum, mars 1525, traduction par R. A. Casanova, pp. 89 sqq.

L'argument est toujours aussi simpliste à travers les siècles: les pauvres ne sont en fait pas pauvres puisqu'ils profitent, il ne faut donc surtout pas les aider. CQFD et, du coup, les riches peuvent être riches sans se poser de question.

3. Les pauvres sont des fainéants et des profiteurs. 

Les riches sont déjà bien gentils de tolérer que les pauvres se laissent dépouiller par eux.

C'est connu, les pauvres crachent à la figure des gentils riches - qui n'y sont bien sûr pour rien dans la pauvreté des pauvres (la charité s'exerce toujours des riches vers les pauvres sans que personne ne se demande pourquoi les pauvres sont pauvres) ... Les pauvres (ou les rsastes, aujourd'hui, ou les travailleurs pauvres qui ne peuvent se payer des chemises) méritent bien leur sort (je résume) et ils sont méchants et incapables. Mais ce n'est pas fini. Les pauvres achètent des écrans géants, c'est bien connu:
Les uns cachent avec une avarice incroyable ce qu'ils recueillent et ne le révèlent pas à leur mort pour qu'on en puisse usage en leur faveur.
D'autres, avec une ostentation et une prodigalité détestable, consomment désordonnément ce qu'ils acquièrent, en repas splendides tels que n'en font pas chez eux les citoyens opulents. Ils gaspillent plus aisément une pièce d'or en chapons et poissons délicats ou en vins généreux que les riches une pièce de cuivre. Ce n'est pas sans raison que l'on a dit que ces pauvres mendient pour le gargotier et non pour eux. Et cela provient de l'assurance où ils sont de trouver demain autant d'argent qu'ils en dépensent et avec la même facilité.
4. Les pauvres dépensent mal leur argent.

Antienne rabâchée parmi toutes, celle-ci, en version moderne, nourrit, par exemple, l'idée que les pauvres sont suréquipés en gadgets high-tech ou encore que les migrants ont des téléphones derniers cri.
D'autres avec une ostentation et une prodigalité détestable, consomment désordonnément ce qu'ils acquièrent, en repas splendides tels que n'en font pas chez eux les citoyens opulents [il s'agit d'un texte du XVIe, donc, une époque ou les disettes et les épidémies ramenait l'espérance de vie des pauvres en-dessous de celle de l'âge de pierre]. Ils gaspillent plus aisément une pièce d'or que les riches une pièce de cuivre. Ce n'est pas sans raison que l'on a dit que ces pauvres mendient pour le gargotier et non pour eux.

Source de Neuville: Vives, De subventione pauperum, mars 1525, traduction par R. A. Casanova, pp. 89 sqq.


5. Il faut mettre les pauvres au travail

Les capitalistes et les industriels aiment les pauvres. Au début de l'ère industrielle, on les a progressivement enfermés dans des asiles, des working house, des camps de travail. Aux États-Unis, le recours à la main-d'oeuvre en prison se fait à échelle industrielle, aux Pays-Bas et dans certains département français, on parle de faire travailler les pauvres qui reçoivent des allocations sociale. Un service de travail obligatoire malheureusement, les actionnaires ne bénéficient pas des sollicitudes du paupérisme.

On ne permettra pas même aux aveugles d'être ou d'aller oisifs: il y a beaucoup de choses en lesquelles ils peuvent s'exercer (...) que d'autres fassent mouvoir des tours ou rouages; que d'autres travaillent dans les pressoirs, aidant à manœuvrer les presses; que d'autres s'évertuent au soufflet dans les ateliers des forgerons (...) aux malades et aux vieillards, que l'on donne aussi des choses faciles à travailler, selon leur âge et leur santé; nul n'est invalide au point que les forces lui manquent entièrement pour faire quoi que ce soit. (...) aux infortunés qui demeurent chez eux, il faut procurer de l'ouvrage ou de l'occupation aux travaux publics: il ne manquera pas de quoi leur donner à travailler pour les autres citoyens [puis, faudrait pas qu'on les paie en plus].
Source de Neuville: Vives, op. cit.


3. La posture du paupérisme


Derrière ces fadaises que nous ressassent encore les politiciens réactionnaires, se cache le vol des pauvres par les riches. Ce vol tient aux institutions de la propriété qui permettent à quelques uns de s'emparer du fruit du travail du grand nombre et de s'accaparer les richesses. En fait, les discours de racisme de classe tenus contre les pauvres - depuis le Moyen-Âge jusqu'à Fillon ou Macron - tendent, en stigmatisant les gens qui sont manifestement les victimes d'un vol, le vol des communs et du droit d'accès aux ressources communes, dédouane les propriétaires de toute responsabilité et leur attribue une essence supérieure, plus digne, plus noble.

La charité dédouane le riche voleur et charge le pauvre volé sous de creux discours moraux.

Rien de neuf sous le soleil chez les "modernes", chez les De Block qui entendent vérifier que les pauvres sont "des bons pauvres qui en ont vraiment besoin", chez les Sarkozy effrayés par l'oisiveté, chez les Macron-Fillon, pères la rigueur pour les nécessiteux (qui dépensent forcément mal leur argent) et pères Noël pour les classes prédatrices.

Le revenu de base pousse cette idée au bout: on ne peut donner qu'aux seuls pauvres (ce serait leur attribuer un "mérite" qu'ils n'ont pas). Il faut donc donner à tous. Et cela permet, comme au Moyen-Âge et comme au XIXe siècle, d'assumer les devoirs de l'employeur à sa place. C'est la technique Walmart, c'est la technique du Speenhamland Act (voir à la fin de l'article ici), c'est la technique du revenu de base.

Citation de Neuville:
J'ai dit encore que les industriels aiment mieux ajouter au salaire un secours qu'un suppléments, parce qu'on peut interrompre le système de secours, tandis que le salaire, une fois haussé, est difficile à baisser. Ce système change l'ouvrier en indigent et charge la charité de ce qu'elle n'est pas destinée à  supporter. (...) je ne crains pas d'être démenti en affirmant que les salaires ne suivent les subsistances  que comme la justice suit le crime, pede claudo, d'un pied boîteux. On met ainsi à la charge de la charité des gens qui ne devraient pas y être.

source de Neuville: Intervention de Charles Perin à l'Assemblée [patronale] de Malines en 1863.



Il s'agit de faire peser sur les classes moyennes la charge des pauvres réduits à des êtres de besoin et de permettre aux capitalistes d'accumuler à l'infini.

Mais cette technique, en opposant les producteurs réduits à l'état de nécessiteux et les producteurs de la classe moyenne porte en elle un danger. Elle peut amener la société à l'explosion ou à la guerre civile, à des bandes de pillards (comme les Pastoureaux), à des jacqueries ou à des pogroms contre les pauvres.

La condition ouvrière (I)

“Le système économique que connaît notre pays [***], par son essence même ne peut considérer le travailleur que comme un objet, une marchandise. Le salaire payé au travailleur sous le capitalisme des petites entités est, en effet, un coût. Il est la contrepartie du travail “acheté” par l’employeur. Aucune adéquation ne s’établit entre la personne qui fournit le travail et son salaire.”
Jean Neuville, La Condition ouvrière au XIXe siècle, Tome 1, L’ouvrier objet, Éditions Vie Ouvrière, Bruxelles, 1976, p. 55.
 
Les astérisques entre crochet doivent être remplacées par: “au début du XIXe siècle” et non par “au début du XXIe siècle”. On lit ensuite:
 
“Le pouvoir économique, imprégné de l’idéologie du libéralisme économique maintient un régime juridique qui permet à la concurrence de jouer librement sur le marché. Or, cette concurrence “est défavorable aux entrepreneurs mais elle l’est plus encore aux travailleurs, qui en supportent en définitive le poids. Elle conduit les producteurs à abaisser leur prix de vente, mais aussi à comprimer leur prix de revient: pour y parvenir, ils réduisent les salaires, ils embauchent des femmes et des enfants, ils augmentent la durée de travail, etc.”
Neuville cite Lassègue, La réforme de l’entreprise, p. 13.
 
 
Bon. Donc la politique de la concurrence libre et non faussée, celle de l’innovation technologique comme libération des pauvres et celle du ruissellement (enrichir les riches pour que les pauvres en profitent, si, si, c’est vraiment ce que dit cette théorie) ne sont pas seulement des fumisteries.
 
Ce sont aussi de vieilles lunes criminelles.

La condition ouvrière

Un petit extrait de la philosophe (à ne pas confondre avec la femme politique) qui a eu l’ambition de penser le travail dans le cadre capitaliste. Curieusement l’exploitation en vigueur à l’époque rappelle furieusement les techniques les plus modernes de management.
L’extrait résume le monde de l’emploi en termes poignants. La philosophe s’est essayée à l’usine, dans des années trente que hante un chômage de masse ...
Il y a deux facteurs dans cet esclavage: la vitesse et les ordres. La vitesse: pour “y arriver” il faut répéter mouvement après mouvement à une cadence qui, étant plus rapide que la pensée, interdit de laisser cours non seulement à la réflexion, mais même à la rêverie. Il faut en se mettant devant sa machine tuer son âme pour huit heures par jour, sa pensée, ses sentiments, tout. Est-on irrité, triste ou dégoûté, il faut ravaler, refouler tout au fond de soi, irritation, tristesse ou dégoût: ils ralentiraient la cadence. Et la joie de même. Les ordres: depuis qu’on pointe en entrant jusqu’à ce qu’on pointe en sortant, on peut à chaque moment recevoir n’importe quel ordre. Et toujours, il faut se taire et obéir. L’ordre peut être pénible ou dangereux à exécuter, ou même inexécutable; ou bien deux chefs donner des ordres contradictoires; ça ne fait rien: se taire et plier. Adresser la parole à un chef - même pour une chose indispensable - c’est toujours, même si c’est un brave type (même les braves types ont des mouvements d’humeur) s’exposer à se faire rabrouer; et quand ça arrive, il faut encore se taire. Quant à ses propres accès d’énervement et de mauvaise humeur, il faut les ravaler; ils ne peuvent se traduire ni en paroles ni en gestes, car les gestes sont à chaque instant déterminés par le travail. Cette situation fait que la pensée se recroqueville, se rétracte, comme la chair se rétracte devant un bistouri. On ne peut pas être “conscient”. 
Tout ça, c’est pour le travail non qualifié, bien entendu. (Surtout celui des femmes). 
Et à travers tout ça un sourire, une parole de bonté, un instant de contact humain ont plus de valeur que les amitiés les plus dévouées parmi les privilégiés grands ou petits. Là seulement on sait ce que c’est que la fraternité humaine. Mais il y en a peu, très peu. Le plus souvent, les rapports même entre camarades reflètent la dureté qui domine tout là-dedans.
Simone Weil, La Condition ouvrière, Gallimard, 2002, pp.60-61.

Considération VII

 On parle beaucoup en ce moment de la dignité du travail, de sa nécessité. (…)
Mais c'est une duperie. Il n'y a de dignité du travail que dans le travail librement accepté. Seule l'oisiveté est une valeur morale parce qu'elle peut servir à juger les hommes. Elle n'est fatale qu’aux médiocres. C'est sa leçon et sa grandeur. Le travail au contraire écrase également les hommes. Il ne fonde pas un jugement. Il met en action une métaphysique de l'humiliation. Les meilleurs ne lui survivent pas sous la forme d'esclavage que la société des bien-pensants actuellement lui donne...
Je propose qu'on renverse la formule classique et qu'on fasse du travail un fruit de l'oisiveté. Il y a une dignité du travail dans les petits tonneaux faits le dimanche. Ici le travail rejoint le jeu et le jeu plié à la technique atteint l'œuvre d'art et la création tout entière... 

– Albert CAMUS, « Carnets », 1938.

Ça pourrait les instruire

On nous envoie ceci.

Je suis surtout en colère contre ceux qui feignent de ne pas comprendre que nous avons conquis avec les cotisations/ prestations sociales chômage quelque chose qui nous permet de casser l'utilisation par les patrons de ce qu'ils qualifient d' "armée de réserve".
Ceux que je traite de cons, ce sont tous les marxistes attardés qui continuent de voir dans les chômeurs une menace pour leur emploi alors que le partage du salaire en prestation sociale soutient les salaires et les travailleurs salariés.
Ceux que je traite de cons, ce sont ceux qui se battent pour de l'emploi partout - même en lieu et place d'une fonction publique qui marche, même en lieu et place d'une sécurité sociale qui marche - et qui sont prêts pour laisser tout pourrir par l'emploi et les employeurs à liquider les chômeurs, à les exclure du rang des travailleurs salariés et des organisations syndicales.
Ceux que je traite de cons, ce sont ceux qui entrent dans les fantasmes des employeurs quand ces derniers prétendent qu'ils créent toute la valeur ajoutée.
Les charges fiscales ne sont des charges que pour les employeurs et dans leur comptabilité. Dans la réalité, elles sont le traitement des fonctionnaires.
Les charges sociales ne sont des charges que pour les employeurs et dans leur comptabilité. Dans la réalité, elles sont les prestations sociales dues aux prestataires sociaux (soignants, malades, invalides, pensionnés, chômeurs ...).
Les charges salariales ne sont des charges que pour les employeurs et dans leur comptabilité. Dans la réalité, elles sont les salaires des travailleurs occupés.
Il est temps qu'on change de discours et de ton. Il est temps qu'on obtienne de la part de ceux qui nous narguent le respect qu'ils nous doivent.

Considérations VI

Glané sur le net. Nous rappelons que le travail, c'est une énergie, un engagement, une aventure sans lien avec l'abjection, la veulerie, la médiocrité de l'emploi, avec l'esprit de lucre et de soumission.

Depuis que je suis ici je n'ai eu que trois repas chauds, pour le reste je ne mange que du pain. A ce régime on devient un végétarien plus qu'il n'est souhaitable-

Je préfère peindre des yeux humains plus que des cathédrales si majestueuses et si imposantes soient-elles - l'âme d'un être humain ! Même les yeux d'un pitoyable gueux ou d'une fille du trottoir sont plus intéressants selon moi ...

Je suis serré de tous les côtés, le seul moyen d'en sortir est de continuer à travailler avec énergie. Nous serons pauvres et nous souffrirons la misère comme une ville assiégée qui n'entend pas capituler, mais nous montrerons que nous sommes quelque chose ... on est vaillant ou on est lâche -


Vincent Van Gogh "LETTRES A THEO " Anvers Décembre 1885 -

Considérations V

 
Seul le fait de sentir que ce que l'on fait, que ce que l'on vit participe d'un esprit, d'une force, d'une richesse communes permet d'en finir avec l'économie, c'est à dire avec le calcul, avec la mesure, avec l'évaluation, avec toute cette petite mentalité de comptable qui est partout la marque du ressentiment, en amour comme dans les ateliers 

Comité Invisible

Considérations IV

Nous vous partageons un texte obligeamment mis en ligne par le site Mécanique Universelle (ici) de l'auteur de l'Utopie. Nous avons expliqué dans l'article travail la différence entre le travail concret et le travail abstrait, le travail comme statut économique, comme rôle dans une société de violence sociale. Thomas More démontre ici l'absence de lien entre ces deux aspects du travail et, partant, il dénonce la violence sociale du travail abstrait.

Est-il juste qu'un noble, un orfèvre, un usurier, un homme qui ne produit rien, ou qui ne produit que des objets de luxe inutiles à l'état, est-il juste que ceux-là mènent une vie délicate et splendide au sein de l'oisiveté ou d'occupations frivoles ? tandis que le manœuvre, le charretier, l'artisan, le laboureur, vivent dans une noire misère, se procurant à peine la plus chétive nourriture. Ces derniers, cependant, sont attachés à un travail si long et si pénible, que les bêtes de somme le supporteraient à peine, si nécessaire que pas une seule société ne pourrait subsister un an sans lui. En vérité, la condition d'une bête de somme paraît mille fois préférable ; celle-ci travaille moins longtemps, sa nourriture n'est guère plus mauvaise, elle est même plus conforme à ses goûts. Et puis l'animal ne craint pas l'avenir. 
Mais l'ouvrier, quelle est sa destinée ? Un travail infructueux, stérile, l'écrase présentement, et l'attente d'une vieillesse misérable le tue ; car son salaire journalier ne suffit pas à tous ses besoins du jour ; comment donc pourrait-il augmenter sa fortune et mettre chaque jour de côté un peu de superflu pour les besoins de la vieillesse ? 
N'est-elle pas inique et ingrate la société qui prodigue tant de biens à ceux qu'on appelle nobles, à des joailliers, à des oisifs, ou à ces artisans de luxe, qui ne savent que flatter et servir des voluptés frivoles ? quand, d'autre part, elle n'a ni cœur ni souci pour le laboureur, le charbonnier, le manœuvre, le charretier, l'ouvrier, sans lesquels il n'existerait pas de société. Dans son cruel égoïsme, elle abuse de la vigueur de leur jeunesse pour tirer d'eux le plus de travail et de profit ; et dès qu'ils faiblissent sous le poids de l'âge ou de la maladie, alors qu'ils manquent de tout, elle oublie leurs nombreuses veilles, leurs nombreux et importants services, elle les récompense en les laissant mourir de faim.
Ce n'est pas tout. Les riches diminuent, chaque jour, de quelque chose le salaire des pauvres, non seulement par des menées frauduleuses, mais encore en publiant des lois à cet effet. Récompenser si mal ceux qui méritent le mieux de la république semble d'abord une injustice évidente ; mais les riches ont fait une justice de cette monstruosité en la sanctionnant par des lois. 
C'est pourquoi, lorsque j'envisage et j'observe les républiques aujourd'hui les plus florissantes, je n'y vois, Dieu me pardonne! qu'une certaine conspiration des riches faisant au mieux leurs affaires sous le nom et le titre fastueux de république. Les conjurés cherchent par toutes les ruses et par tous les moyens possibles à atteindre ce double but : 
Premièrement, s'assurer la possession certaine et indéfinie d'une fortune plus ou moins mal acquise ; secondement, abuser de la misère des pauvres, abuser de leurs personnes, et acheter au plus bas prix possible leur industrie et leurs labeurs. 
Et ces machinations décrétées par les riches au nom de l'état, et par conséquent au nom même des pauvres, sont devenues des lois.

Considérations III

Extrait de "Écrits politiques et historiques" de Simone Weil, la philosophe morte en 1943.


Nous vivons dans un âge éclairé, qui a secoué les superstitions et les dieux. Il ne reste attaché qu'à quelques divinités qui réclament et obtiennent la plus haute considération intellectuelle, telles que Patrie, Production, Progrès, Science. Par malheur, ces divinités si épurées, si affinées, tout à fait abstraites comme il convient à une époque hautement civilisée, sont pour la plupart de l'espèce anthropophage. Elles aiment le sang. Il leur faut des sacrifices humains. Zeus était moins exigeant. Mais c'est qu'on n'aurait pas accordé à Zeus plus que quelques gouttes de vin et un peu de graisse de bœuf. Au lieu que le Progrès - que ne lui accorderait-on pas ? Aussi riait-on parfois de Zeus, tandis qu'on ne rit jamais du Progrès. Nous sommes une civilisation qui ne rit pas de ses dieux. Est-ce par hasard que depuis l'intronisation dans l'Olympe de ces dieux dont on ne rit pas, il n'y a presque plus de comédie ?
On peut tout accorder au Progrès, car on ignore tout à fait ce qu'il demande. Qui a jamais tenté de définir un progrès ? Si l'on proposait ce thème dans un concours, il serait sans doute instructif et amusant de comparer les formules. Je propose la définition que voici, la seule à mon avis pleinement satisfaisante et qui s'applique à tous les cas : on dit qu'il y a progrès toutes les fois que les statisticiens peuvent, après avoir dressé des statistiques compa­rées, en tirer une fonction qui croît avec le temps. S'il y a en France - simple supposition - deux fois plus d'hôpitaux qu'il y a vingt ans, trois fois plus qu'il y a quarante ans, il y a progrès. S'il y a deux, trois fois plus d'automobiles, il y a progrès. S'il y a deux, trois fois plus de canons, il y a progrès. S'il y a deux, trois fois plus de cas de tuberculose... mais non, cet exemple ne conviendra que le jour où on fabriquera de la tuberculose. Il convient d'ajouter à la définition ci-dessus que la fonction doit exprimer l'accroissement de choses fabriquées.
Extrait de "Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale"
La période présente est de celles où tout ce qui semble normalement constituer une raison de vivre s'évanouit, où l'on doit, sous peine de sombrer dans le désarroi ou l'inconscience, tout remettre en question. Que le triomphe des mouvements autoritaires et nationalistes ruine un peu partout l'espoir que de braves gens avaient mis dans la démocratie et dans le pacifisme, ce n'est qu'une partie du mal dont nous souffrons ; il est bien plus profond et bien plus étendu. On peut se demander s'il existe un domaine de la vie publique ou privée où les sources mêmes de l'activité et de l'espérance ne soient pas empoisonnées par les conditions dans lesquelles nous vivons. Le travail ne s'accomplit plus avec la conscience orgueilleuse qu'on est utile, mais avec le sentiment humiliant et angoissant de posséder un privilège octroyé par une passagère faveur du sort, un privilège dont on exclut plusieurs êtres humains du fait même qu'on en jouit, bref une place.

Considérations II

Extrait des Manuscrits de 1844 de Karl Marx

1. La division du travail

De même, la division du travail limite l'horizon de l'ouvrier et accroît sa dépendance, tout comme elle entraîne la concurrence non seulement des hommes, mais aussi des machines. Comme l'ouvrier est abaissé au rang de machine, la machine lui fait concurrence. Enfin, l'accumulation du capital accroît le potentiel industriel, le nombre d'ouvriers, tout comme la même quantité de travail industriel produit, du fait de cette accumulation, une plus grande quantité d'ouvrage, laquelle se transforme en surproduction et a pour résultat final soit de priver de leur emploi une grande partie des ouvriers, soit de réduire leur salaire au minimum le plus misérable. 

2. Le travail en emploi aliène et ne libère pas

L'objet que le travail [en emploi] produit, son produit, se dresse devant [le travailleur] comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur. Le produit du travail est le travail qui s'est fixé, matérialisé dans un objet, il est l'objectivation du travail. La réalisation du travail est son objectivation. Dans le monde [du capitalisme et de ses théoriciens], cette réalisation du travail apparaît pour la perte pour l'ouvrier de sa réalité, l'objectivation comme la perte de l'objet ou l'asservissement à celui-ci, l'appropriation comme l'aliénation, le dessaisissement. La réalisation du travail se révèle être à tel point une perte de réalité que l'ouvrier perd sa réalité jusqu'à en mourir de faim. L'objectivation se révèle à tel point être la perte de l'objet que l'ouvrier est spolié non seulement des objets les plus indispensables à la vie, mais encore des objets du travail. Oui, le travail lui-même devient un objet dont il ne peut s'emparer qu'en faisant le plus grand effort et avec les interruptions les plus irrégulières. 

(...)
[L'aliénation du travail consiste] dans le fait que le travail est extérieur à l'ouvrier, c'est-à-dire qu'il n'appartient pas à son essence, que donc, dans son travail, l'ouvrier ne s'affirme pas, mais se nie, ne se sent pas à l'aise, mais malheureux; il n'y déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l'ouvrier ne se sent lui-même qu'en dehors du travail et dans le travail, il se sent extérieur à lui-même.

(...)

On en vient donc à ce résultat que l'homme (l'ouvrier) se sent agir librement seulement dans ses fonctions animales: manger, boire et procréer, ou encore, tout au plus, dans le choix de sa maison, de son habillement, etc; en revanche, il se sent animal dans ses fonctions proprement humaines. Ce qui est animal devient humain, et ce qui est humain devient animal.

Considérations I



Photo : À qui de droit

"Chercher un travail pour avoir un salaire - en cela, presque tous les hommes des pays civilisés sont aujourd'hui semblables; le travail est pour eux tous un moyen, et non le but lui-même; c'est pourquoi il ne font guère preuve de subtilité dans le choix de leur travail, pourvu qu'il rapporte bien. Mais il existe des hommes plus rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler sans prendre plaisir à leur travail: ces hommes difficiles, qu'il est dur de satisfaire, qui n'ont que faire d'un bon salaire si le travail n'est pas par lui-même le salaire de tous les salaires. À cette espèce d'homme exceptionnelle appartiennent aussi les artistes et les contemplatifs de toutes sorte, mais aussi ces oisifs qui passent leur vie à la chasse, en voyage, en affaires de coeur et en aventures. Il veulent tous le travail et la peine pourvu qu'ils soient liés au plaisir, et le travail le plus pénible, le plus dur s'il faut." F. Nietzsche, Le Gai Savoir.À qui de droit

Le travail et l'ennui

Chercher un travail pour avoir un salaire - en cela, presque tous les hommes des pays civilisés sont aujourd'hui semblables; le travail est pour eux tous un moyen, et non le but lui-même; c'est pourquoi il ne font guère preuve de subtilité dans le choix de leur travail, pourvu qu'il rapporte bien. Mais il existe des hommes plus rares qui préfèrent périr plutôt que de travailler sans prendre plaisir à leur travail: ces hommes difficiles, qu'il est dur de satisfaire, qui n'ont que faire d'un bon salaire si le travail n'est pas par lui-même le salaire de tous les salaires. À cette espèce d'homme exceptionnelle appartiennent aussi les artistes et les contemplatifs de toutes sorte, mais aussi ces oisifs qui passent leur vie à la chasse, en voyage, en affaires de coeur et en aventures. Il veulent tous le travail et la peine pourvu qu'ils soient liés au plaisir, et le travail le plus pénible, le plus dur s'il faut.
Du manque de forme noble

Il est étrange qu l'on ressente la soumission à des personnes puissantes, à des tyrans et à des chefs militaires comme infiniment moins pénible que cette soumission à des inconnus dénués d'intérêt comme le sont tous les magnats de l'industrie: l'ouvrier ne voit d'ordinaire dans l'employeur qu'un chien astucieux, qu'un vampire qui spécule sur toute misère, dont le nom, la tournure, les moeurs et la réputation lui sont totalement indifférents. Il est vraisemblable que les industriels et les gros négociants étaient jusqu'à présent trop dépourvus de toutes les formes et de toutes les marques distinctives de la race supérieure, qui seules rendent les personnes intéressantes.

F. Nietzsche, Le Gai Savoir.

Il y a 100 ans, deux voix parlaient contre la guerre au prolétariat

Au Cirque Royal, à Bruxelles, Jaurès et Luxemburg participaient à une réunion du Bureau Socialiste International, pour la fraternité, pour conjurer la guerre qui se préparait en arguant que cette guerre serait celle de l'argent contre les prolétaires.

Jaurès (texte mis à disposition sur le site Dormira jamais ici) a, à cette occasion prononcé le discours qui suit.


Jaurès est accueilli par de longues acclamations On crie: « Vive Jaurès!  » « Viva la France! » « Vive la République! »
Citoyens, je dirai à mes compatriotes, à mes camarades du parti en France, avec quelle émotion j’ai entendu, moi qui suis dénoncé comme un sans-patrie, avec quelle émotion j’ai entendu acclamer ici, avec le nom de la France, le souvenir de la grande Révolution. (Applaudissements)
Nous ne sommes pas ici cependant pour nous abandonner à ces émotions mais pour mettre en commun, contre le monstrueux péril de la guerre, toutes nos forces de volonté et de raison.
On dirait que les diplomaties ont juré d’affoler les peuples. Hier, vers 4 heures, dans les couloirs de la Chambre, vint une rumeur disant que la guerre allait éclater. La rumeur était fausse, mais elle sortait du fond des inquiétudes unanimes! (...) il paraît qu’on se contentera de prendre à la Serbie un peu de son sang, et non un peu de chair (Rires); nous avons donc un peu de répit pour assurer la paix. Mais à quelle épreuve soumet-on l’Europe! À quelles épreuves les maîtres soumettent les nerfs, la conscience et la raison des hommes!
Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des Droits de l’homme, est-il possible que des millions d’hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans que les dirigeants le sachent, s’entre-déchirer sans se haïr?
Il me semble, lorsque je vois passer dans nos cités des couples heureux, il me semble voir à côté de l’homme dont le cœur bat, à côté de la femme animée d’un grand amour maternel, la Mort marche, prête à devenir visible! (Longs applaudissements).
Ce qui me navre le plus, c’est l’inintelligence de la diplomatie. (Applaudissements) (...)
Si c’est la politique des majestés, je me demande si l’anarchie des peuples peut aller plus loin. (Rires et applaudissements)
Si l’on pouvait lire dans le cœur des gouvernants, on ne pourrait y voir si vraiment ils sont contents de ce qu’ils ont fait. Ils voudraient être grands; ils mènent les peuples au bord de l’abîme; mais, au dernier moment, ils hésitent. Ah! le cheval d’Attila qui galopait jadis la tête haute et frappait le sol d’un pied résolu, ah! il est farouche encore, mais il trébuche (Acclamations). Cette hésitation des dirigeants, il faut que nous la mettions à profit pour organiser la paix.
Nous, socialistes  français, notre devoir est simple. Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. Moi qui n’ai jamais hésité à assumer sur ma tête la haine de nos chauvins, par ma volonté obstinée, et qui ne faillira jamais, de rapprochement franco-allemand (Acclamations), moi qui ai conquis le droit, en dénonçant ses fautes, de porter témoignage à mon pays, j’ai le droit de dire devant le monde que le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. (Ovation. Cris: « Vive la France! »)
(...) « Nous ne connaissons qu’un traité: celui qui nous lie à la race humaine! Nous ne connaissons pas les traités secrets! » (Ovation)
Voilà notre devoir et, en l’exprimant, nous nous sommes trouvés d’accord avec les camarades d’Allemagne qui demandent à leur gouvernement de faire que l’Autriche modère ses actes. Et il se peut que la dépêche dont je vous parlais tantôt provienne en partie de cette volonté des prolétaires allemands. Fût-on le maître aveugle, on ne peut aller contre la volonté de quatre millions de consciences éclairées. (Acclamations)
Voilà ce qui nous permet de dire qu’il y a déjà une diplomatie socialiste, qui s’avère au grand jour et qui s’exerce non pour brouiller les hommes mais pour les grouper en vue des œuvres de paix et de justice. (Applaudissements)
Aussi, citoyens, tout à l’heure, dans la séance du Bureau Socialiste International, nous avons eu la grande joie de recevoir le récit détaillé des manifestations socialistes par lesquelles 100 000 travailleurs berlinois, malgré les bourgeois chauvins, malgré les étudiants aux balafres prophétiques, malgré la police, ont affirmé leur volonté pacifique.
Là-bas, malgré le poids qui pèse sur eux et qui donne plus de mérite à leurs efforts, ils ont fait preuve de courage en accumulant sur leur tête, chaque année, des mois et des années de prison, et vous me permettrez de leur rendre hommage, et de rendre hommage surtout à la femme vaillante, Rosa Luxemburg (Bravos), qui fait passer dans le cœur du prolétariat allemand la flamme de sa pensée. Mais jamais les socialistes allemands n’auront rendu à la cause de l’humanité un service semblable à celui qu’ils lui ont rendu hier. Et quel service ils nous ont rendu à nous, socialistes français!
Nous avons entendu nos chauvins dire maintes fois: « Ah! comme nous serions tranquilles si nous pouvions avoir en France des socialistes à la mode allemande, modérés et calmes, et envoyer à l’Allemagne les socialistes à la mode française! » Eh bien! hier, les socialistes à la mode française furent à Berlin (Rires) et au nombre de cent mille manifestèrent. Nous enverrons des socialistes français en Allemagne, où on les réclame, et les Allemands nous enverront les leurs, puisque les chauvins français les réclament. (Applaudissements)
Voulez-vous que je vous dise la différence entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise? C’est que la classe ouvrière hait la guerre collectivement, mais ne la craint pas individuellement, tandis que les capitalistes, collectivement, célèbrent la guerre, mais la craignent individuellement. (Acclamations) C’est pourquoi, quand les bourgeois chauvins ont rendu l’orage menaçant, ils prennent peur et demandent si les socialistes ne vont pas agir pour l’empêcher. (Rires et applaudissements)
Mais pour les maîtres absolus, le terrain est miné. Si dans l’entraînement mécanique et dans l’ivresse des premiers combats, ils réussissent à entraîner les masses, à mesure que les horreurs de la guerre se développeraient, à mesure que le typhus achèverait l’œuvre des obus, à mesure que la mort et la misère frapperaient, les hommes dégrisés se tourneraient vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et leur demanderaient: quelle raison nous donnez-vous de tous ces cadavres? Et alors, la Révolution déchaînée leur dirait: « Va-t-en, et demande pardon à Dieu et aux hommes! » (Acclamations)
Mais si la crise se dissipe, si l’orage ne crève pas sur nous, alors j’espère que les peuples n’oublieront pas et qu’ils diront: il faut empêcher que le spectre ne sorte de son tombeau tous les six mois pour nous épouvanter. (Acclamations prolongées)
Hommes humains de tous les pays, voilà l’œuvre de paix et de justice que nous devons accomplir!
Le prolétariat prend conscience de sa sublime mission. Et le 9 août, des millions et des millions de prolétaires, par l’organe de leurs délégués, viendront affirmer à Paris l’universelle volonté de paix de tous les peuples.


 Quant à Rosa Luxemburg, nous n'avons pu retrouver son discours prononcé alors mais, le premier mai 1913, l'année précédente, elle tenait ce discours dont les faits, la temporalité semblent étrangement actuels:


  En mai 1886, la crise semblait dépassée, l'économie capitaliste de nouveau sur les rails de la croissance.

On rêvait de d'un développement pacifique : les espoirs et les illusions d'un dialogue pacifique et raisonnable entre travail et capital germaient ; le discours de la « main tendue à toutes les bonnes volontés » perçait ; les promesses d'une « transition graduelle au socialisme » dominaient ».

Crises, guerres et révolution semblaient des choses du passé, l'enfance de la société moderne : le parlementarisme et les syndicats, la démocratie dans l’État et la démocratie sur le lieu de travail étaient supposées ouvrir les portes d'un nouvel ordre, plus juste. 
L'histoire a soumis toutes ces illusions à une épreuve de vérité redoutable. A la fin des années 1890, à la place du développement culturel promis, tranquille, fait de réformes sociales, commençait une phase de violent aiguisement des contradictions capitalistes – un boom avec ses tensions électriques, un krach avec ses effondrements, un tremblement de terre fissurant les fondements de la société.

Dans la décennie suivante, une période de dix ans de prospérité économique fut payée au prix de deux crises mondiales violentes, six guerres sanglantes, et quatre révolutions sanglantes.

Au lieu des réformes sociales : lois de sécurité, répression et criminalisation du mouvement social. Au lieu de la démocratie industrielle : concentration extraordinaire du capital dans des ententes et trusts patronaux, et plans de licenciement massifs. Au lieu de la démocratie dans l'Etat : un misérable écroulement des derniers vestiges du libéralisme et de la démocratie bourgeoise.

La classe ouvrière révolutionnaire se voit aujourd'hui globalement comme seule, opposée à un front réactionnaire uni des classes dominantes, hostile mais ne se maintenant que par leurs ruses de pouvoir.
 

Le signe sous lequel l'ensemble de cette évolution, à la fois économique et politique, s'est consommée, la formule à laquelle elle renvoie, c'est l'impérialisme.
Rien de nouveau, aucun tournant inattendu dans les traits généraux de la société capitaliste. Les armements et les guerres, les contradictions internationales et la politique coloniale accompagnent l'histoire du capitalisme dès sa naissance.

Nous ne sommes que dans la phase d'intensification maximale de ces contradictions. Dans une interaction dialectique, à la fois la cause et l’effet de l'immense accumulation de capital, par l'intensification et l'aiguisement de ces contradictions tant internes, entre capital et travail, qu'externes, entre Etats capitalistes – l'impérialisme a ouvert sa phase finale, la division du monde par l'offensive du capital.

Une chaîne d'armements infinis et exorbitants sur terre comme sur mer dans tous les pays capitalistes du fait de leurs rivalités ; une chaîne de guerres sanglantes qui se sont répandues de l'Afrique à l'Europe et qui a tout moment peut allumer l'étincelle qui embrasera le monde.
Si on y ajoute le spectre incontrôlable de l'inflation, de la famine de masse dans l'ensemble du monde capitaliste. Chacun de ces signes est un témoignage éclatant de l'actualité et de la puissance de l'idée du 1er mai.

L'idée brillante, à la base du Premier mai, est celle d'un mouvement autonome, immédiat des masses prolétariennes, une action politique de masse de millions de travailleurs qui autrement auraient été atomisées par les barrières des affaires parlementaires quotidiennes, qui n'auraient pour l'essentiel pu exprimer leur volonté que par le bulletin de vote, l'élection de leurs représentants.

La proposition excellente du français Lavigne au Congrès de Paris de l'Internationale ajoutait à cette manifestation parlementaire, indirecte de la volonté du prolétariat, une manifestation internationale directe de masse : la grève comme une manifestation et un moyen de lutte pour la journée de 8 heures, la paix mondiale et le socialisme.
Et cette idée, cette nouvelle forme de lutte, a donné un nouvel élan au mouvement cette dernière décennie ! La grève de masse a été reconnu internationalement comme une arme indispensable de la lutte politique.

Comme action, comme arme dans la lutte, elle revient sous des formes et des nuances innombrables dans tous les pays, ces quinze dernières années.

Pas étonnant ! Le développement dans son ensemble de l'impérialisme dans la dernière décennie conduit la classe ouvrière internationale à voir plus clairement et de façon plus tangible que seule la mise en mouvement des masses, leur action politique autonome, les manifestations de masse et leurs grèves ouvriront tôt ou tard une phase de luttes révolutionnaires pour le pouvoir et pour l'Etat, peuvent apporter une réponse correcte du prolétariat à l'immense oppression que produit les politiques impérialistes.

En cette période de course aux armements et de folie guerrière, seule la volonté résolue de lutte des masses ouvrières, leur capacité et leur disposition à de puissantes actions de masse, peuvent maintenir la paix mondiale et repousser la menace d'une guerre mondiale.


Et plus l'idée du Premier Mai, l'idée d'actions de masse résolues comme manifestation de l'unité internationale, comme un moyen de lutte pour la paix et le socialisme, s'enracinera, et plus notre garantie sera forte que de la guerre mondiale qui sera, tôt ou tard, inévitable, sortira une lutte finale et victorieuse entre le monde du travail et celui du capital.
 
In Leipziger Volkszeitung, 30 avril 1913
 
Repris sur  http://solidarite-internationale-pcf.over-blog.net/

Le programme du CNR - Les jours heureux


70 ans du programme du Conseil National de la Résistance, dans les décombres de la guerre et du fascisme des résistants ont parlé salaire, démocratie et bonheur. Bon anniversaire à nous tous.

Extrait

Sur le plan économique :

- l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ;

- une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général et affranchie de la dictature professionnelle instaurée à l’image des Etats fascistes ;

- l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’Etat après consultation des représentants de tous les éléments de cette production ;

- le retour à la Nation des grands moyens de production monopolisés, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurance et des grandes banques ;

- le développement et le soutien des coopératives de production, d’achats et de ventes, agricoles et artisanales ;

- le droit d’accès, dans le cadre de l’entreprise, aux fonctions de direction et d’administration, pour les ouvriers possédant les qualifications nécessaires, et la participation des travailleurs à la direction de l’économie.

Sur le plan social :
le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l’amélioration du régime contractuel du travail ; 
un rajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine ; 
la garantie du pouvoir d’achat national pour une politique tendant à une stabilité de la monnaie ; 
la reconstitution, dans ses libertés traditionnelles, d’un syndicalisme indépendant, doté de larges pouvoirs dans l’organisation de la vie économique et sociale ; 
un plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ; 
la sécurité de l’emploi, la réglementation des conditions d’embauchage et de licenciement, le rétablissement des délégués d’atelier ; 
l’élévation et la sécurité du niveau de vie des travailleurs de la terre par une politique de prix agricoles rémunérateurs, améliorant et généralisant l’expérience de l’Office du blé, par une législation sociale accordant aux salariés agricoles les mêmes droits qu’aux salariés de l’industrie, par un système d’assurance conte les calamités agricoles, par l’établissement d’un juste statut du fermage et du métayage, par des facilités d’accession à la propriété pour les jeunes familles paysannes et par la réalisation d’un plan d’équipement rural ; 
une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours ;


http://fr.wikisource.org/wiki/Programme_du_Conseil_national_de_la_Résistance