Le suicide reconnu comme accident de travail à La Poste

In memoriam

Nous exprimons nos condoléances à la famille et aux proches du cadre qui s'est suicidé. Nous exprimons notre sympathie à toutes les victimes de l'emploi, du management, de la concurrence entre services, entre collègues, entre entreprises ou entre pays.


Nous soulignons la souffrance de cet homme, nous soulignons la souffrance de tous les suicidés du travail avant leur passage à l'acte.

Le suicide d'un cadre de la Poste a été reconnu comme accident du travail par l'inspection du travail (article de l'Humanité ici).

Extrait
L'inspecteur du travail avait raconté qu'en octobre 2012, cet ancien journaliste, qui travaillait depuis une dizaine d'années à la direction de la communication du groupe, s'était vu confier l'intérim de la direction des médias internes, ce qui avait été "une période éprouvante et très anxiogène pour lui". La charge de travail s'était "beaucoup accrue" et l'ambiance dans le service "fortement dégradée". «Au regard de ces éléments et sans préjuger des conclusions de l'enquête de police dont le travail n'est pas terminé, il apparaît qu'il y a bien un lien fort entre le geste fatal (du cadre) et son travail, ce qui devrait conduire à reconnaître son décès en accident du travail», indiquait l'inspecteur, appelant La Poste à faire connaître sa position. Ce cadre stratégique, âgé de 51 ans, s'était suicidé après un arrêt maladie, lié à un syndrome d'épuisement professionnel ("burn-out").

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Sur le burn-out, reportage radio in vivo sur un suicidé à La Poste ('Les pieds sur terre' - Sonia Kronlun - France Culture). Le management à l'origine de ces suicides a tout à voir avec la logique du profit, avec une gestion du travail tournée vers la rentabilité, le gain de temps.

http://www.franceculture.fr/emission-les-pieds-sur-terre-«-burn-out-»-le-combat-d-ilma-2014-01-06

L'économie de la peur

Traduction et résumé d'un article de Paul Krugman (prix d'économie de la banque de Suède 2008) paru dans le New-York Times (ici). Nous soulignons et mettons les intertitres.

  • Contexte

Les allocations de chômage viennent d'être coupées pour plus d'un million d'Américains. Le shopping professionnel a cessé avec la crise.


En conséquence , le sort des chômeurs, déjà terrible, est sur ​​le point de devenir encore pire. Évidemment, ceux qui ont un emploi sont beaucoup mieux lotis. Pourtant, la faiblesse persistante du marché du travail a des répercussions sur eux, aussi. Alors parlons un peu de la situation des travailleurs .
Certaines personnes voudraient vous faire croire que les relations de travail sont comme toute autre opération de marché: les travailleurs ont quelque chose à vendre, les employeurs veulent acheter ce qu'ils offrent et ils passent tout simplement un accord. Mais quiconque a déjà occupé un emploi dans le monde réel (...) sait que ce n'est pas comme ça.
Le fait est que l'emploi implique généralement un rapport de force : vous avez un patron qui vous dit ce qu'il faut faire et, si vous refusez, vous pouvez être viré. Cela ne doit pas être une mauvaise chose. Si les employeurs apprécient leurs travailleurs , ils n'auront pas des exigences déraisonnables. Mais ce n'est pas une opération simple. (...)
Donc, l'emploi est une relation de pouvoir et le chômage élevé a considérablement affaibli la position déjà faible de travailleurs dans cette relation.
Nous pouvons réellement quantifier cette faiblesse en regardant le taux de démissions - le pourcentage de travailleurs qui quittent volontairement leur emploi (au lieu d'être viré) chaque mois. Évidemment, il y a beaucoup de raisons pour lesquelles un travailleur peut vouloir quitter son emploi. Abandonner un emploi pour en trouver un autre est cependant un risque, à moins que le travailleur ait déjà un nouvel emploi en vue, il ou elle ne sait pas combien de temps il faudra pour trouver un nouvel emploi et comment cet emploi tiendra la comparaison avec l'ancien.
Et le risque du papillonnage est beaucoup plus grand lorsque le chômage est élevé. Il ya beaucoup plus de gens qui cherchent un emploi qu'il y a de création d'emploi. En conséquence, on peut s'attendre à voir la hausse des taux de départ en période d'expansion tomber en période de marasme - et, de fait, il baisse. Il a même plongé pendant la récession 2007-2009 et n'a depuis que partiellement rebondi, ce qui reflète la faiblesse et l'insuffisance de la reprise économique.






  • Conséquences sur le monde du travail

 Les employeurs mènent la guerre pour l'emploi et contre le salaire; les propriétaires s'enrichissent pendant que l'emploi s'apparente de plus en plus à l'enfer sur terre. La peur au travail gonflerait les bénéfices.


Maintenant, pensez à ce que cela signifie pour le pouvoir de négociation des travailleurs. Lorsque l'économie est forte , les travailleurs sont en position de force. Ils peuvent partir s'ils sont mécontents de la façon dont ils sont traités et savent qu'ils peuvent trouver rapidement un nouvel emploi s'ils se laissent aller. Mais, lorsque l'économie est faible, les travailleurs ont une rapport de force très défavorable et les employeurs sont en mesure de les faire travailler davantage, de les payer moins ou les deux.
Il n'existe aucune preuve que ce qui se passe ? Et comment. La reprise économique est faible et insuffisante, comme je l'ai dit, tout le fardeau de cette faiblesse est supporté par les travailleurs. Les bénéfices des sociétés ont chuté au cours de la crise financière mais ont rapidement rebondi et ils ont continué à monter en flèche. En effet, à ce stade, les bénéfices après impôts sont plus de 60 pour cent plus élevés qu'en 2007, avant le début de la récession. Nous ne savons pas dans quelle mesure cette hausse du bénéfice s'explique par la peur - la possibilité de presser les travailleurs qui savent qu'ils n'ont d'alternative. Mais elle doit au moins être une partie de l'explication. En fait, il est possible (bien que pas du tout certain) que les intérêts des entreprises sont en train de faire mieux dans une économie un peu déprimé qu'ils ne le feraient avec le plein emploi .




  • Les chômeurs exclus du politique

 Cette situation exclut les chômeurs de la représentation politique.
 

De plus, je ne pense pas que ce soit trop exagéré de dire que cette réalité contribue à expliquer pourquoi notre système politique a tourné le dos à ses chômeurs. Non, je ne crois pas qu'il y ait une cabale secrète, un plan secret des élites pour maintenir la faiblesse de l'économie. Mais je pense que la principale raison pour laquelle la réduction du chômage n'est pas une priorité politique est le fait que, alors que l'économie peut être horrible pour les travailleurs, les entreprises américaines, elles, se portent bien.


  • Une conclusion employiste que nous ne suivons pas


Puis, de manière classique, l'économiste néo-keynésien prône un retour au plein emploi:
 

(...) Trop d'Américains vivent actuellement dans un climat de peur économique . Il y a beaucoup de mesures que nous pouvons prendre pour mettre fin à cet état de choses, mais le plus important est de mettre les emplois de retour sur l'ordre du jour .
Solution dans laquelle nous ne nous retrouvons absolument pas. L'emploi n'est pas la solution, du point de vue de la plateforme, mais le problème. Il faut libérer l'activité, le travail, du joug de l'investisseur et de ses dividendes imbéciles, il faut réinventer la société. Pour libérer les chômeurs de l'exclusion sociale, il faut rendre la participation sociale indépendante de l'emploi, que ce soit au niveau de la consommation, de la production, de la vie sociale ou de l'accès à la vie publique.

Les ouvriers de la construction montréalais parlent de leur sécurité

Le syndicat industriel des travailleurs et des travailleuses de Montréal publie un excellent texte sur les conditions de travail, sur le problème de la sécurité dans la construction (ici, en français avec quelques truculentes tournures de la Belle Province).

Le syndicat rappelle que la sécurité augmente les frais:

La sécurité ça coûte des sous. Les couvreurs doivent être payés pour le temps qu’ils installent, et enfilent  leur équipement de sécurité comme pour le temps qu’ils posent du bardeaux ou bien étendent du goudron. Les harnais, les mousquetons, les cordes, les casques et les lunettes coûtent de l’argent. Ce qui signifie qu’il y a toujours de la pression pour freiner les mesures de sécurité afin que la compagnie fasse plus d’argent. Cela mène directement à plus d’accidents, à plus de morts. Des couvreurs tombent et perdent la vie parce que leur patron était trop cheap pour acheter des harnais sécuritaires. Des parties d’un édifices s’écroulent et tuent les travailleurs-euses à l’intérieur parce que le boss réduisait les côuts et utilisait des matériaux cheap.
 Les contrôles de sécurité ne suffisent pas, ils sont évités par le recours à la sous-traitance.

Et la loi c’est une chose, mais la réalité en est autre. Les petits entrepreneurs qui travaillent dans le résidentiel voient rarement les  inspecteurs de la CSST [inspection du travail].  Ils ont tendance à avoir des pratiques beaucoup moins sécuritaires qu’il faudrait.  D’un autre côté certains gros entrepreneurs ont parfois des ententes avec les inspecteurs et ces derniers donnent des passe-droits  alors qu’ils n’ont même pas  mis le pied dans une bâtisse. Ils préfèrent, jaser ou bien aller prendre un café que de passer une heure à vérifier attentivement si tout est conforme. Les règles de santé et  sécurité sont généralement appliqué avec rigueur seulement lorsque des plaintes sont formulées ou bien que des accidents grave ont lieu.  Les lois, à elles seule, ne pourront nous débarrasser de la pression qu’exercent les compagnies pour réduire les mesures de sécurité.
Un entrepreneur général qui construit un gratte-ciel exigera par exemple que tous les travailleurs-euses sur le chantier assistent à une pause santé et sécurité une fois par semaine. Il va fixer des règles strictes de sécurité, donner (ou vendre)  des lunettes de sécurité à tous ceux qui en ont besoin et dire à tous qu’ils doivent signaler toute violation de sécurité qu’ils pourraient voir . Immédiatement après, il s’en va appeler ses sous-traitants, par exemple le boss de la compagnie qui s’occupe de la structure d’acier. Il va lui dire qu’il a besoin de se dépêcher, sinon la structure  de l’édifice ne sera pas livrée  à temps. Ce patron vient faire un tour sur ​​le chantier le lendemain et dit au contremaître qu’il ne fait pas sa job, qu’il doit pousser les gars plus fort.
 Concrètement, les ouvriers doivent passer outre les règles de sécurité sous la pression.

Le contremaître, à son tour, annonce aux monteurs qu’il y aura des heures supplémentaires chaque jour pendant une semaine et décide qu’on peut se passer des harnais, parce que ça prend  trop de temps. Résultat : un paquet de monteurs d’acier qui manquent de sommeil  sont rendus à se promener pas attachés sur des poutrelles d’acier six étages dans les airs. Si l’entrepreneur général a tenu des réunions de santé et sécurité régulièrement et posté des règlements stricts autour du chantier, il sera dans une bien meilleure posture s’il vient qu’à être poursuivi par la famille du monteur d’acier qui aura fait une chute mortelle . Quelles que soient les intentions individuelles des investisseurs capitalistes qui  placent leur argent dans la construction de condos, l’impératif  inévitable de réduire les coûts et d’accroître le rythme de travail porte atteinte directement à la sécurité des travailleurs sur le chantier de construction.
Mais ce n’est pas juste les patrons qui enfreignent les règles de sécurité. Lorsque le contremaître nous pousse à travailler plus vite, c’est parfois plus simple de laisser tomber la sécurité, que de travailler réellement plus fort. Par exemple on va s’étirer dangereusement loin par la fenêtre plutôt que de prendre le temps d’enfiler un harnais.  Aussi,  un grand nombre de règles de sécurité nous semblent parfois inutile. On connaît  par expérience, mieux que les gens qui écrivent les lois, comment faire le travail en toute sécurité. On voit souvent les règles de santé et sécurité comme une contrainte plutôt que comme quelque chose d’utile. Et puis on hait ça quand le général nous dit de remettre notre casque pendant qu’on fume une cigarette à côté du shack.

 Les ouvriers sont alors poussés-contraints-forcés à prendre des risques, ce qui tue, estropie, mutile, blesse leurs corps. Les indemnités d'accident deviennent une terre promise dans ces conditions, les ouvriers vont jusqu'à s'estropier volontairement pour gagner un peu de répit.

Cette d’auto-destruction n’est pas vraiment réfléchie, mais elle répond à une certaine logique. La véritable horreur de cette logique peut être vu lorsque des travailleurs-euses se blessent volontairement pour obtenir une indemnisation. Bien que ce soit très rare, le patron soupçonne souvent ce scénario. Des fois on peut être porté à prendre plus de risques au travail parce qu’en quelque part on sait que si on se blesse on pourra toucher une indemnisation relativement décente. Ainsi notre propre activité au travail est si misérable que l’autodestruction peut sembler une alternative intéressante. Plus souvent, cependant, on call malade, et on essaie d’obtenir quelques jours de repos.

Nos blessures et nos accidents soulignent les rapports de classe de manière drastique et exaspérante. Quand un vieil échafaudage rouillé s’effondre et qu’un travailleur meurt, il apparaît clair que la pression de l’entreprise pour réduire les coûts s’est faite au prix de la vie du travailleur. Mais même si l’entreprise à le meilleur échafaudage et les meilleurs équipements de sécurité, une chose reste sûre : C’est pas les casque blancs qui tombent des toits. C’est nous. Même le bon travailleur ne peut y échapper. Il a travaillé dur, tourné un tournevis pendant trente ans, a fait faire beaucoup d’argent à l’entreprise en répétant son geste et n’a jamais eu d’accident majeur de toute sa vie. Puis un matin, il tends le bras vers sa tasse de café et son coude lâche – pour  ne plus jamais fonctionner correctement.

Que nos corps s’usent lentement ou rapidement, que nos patrons sont fondamentalement des bons gars qui essaient d’être safe ou qu’ils soient des chaudrons cupides qui se câlissent des travailleurs, le fait demeure qu’en bout de ligne c’est nous qui se retrouvent avec les blessures et les problèmes de santé et puis que c’est eux autre qui finissent avec le profit.
 Tout le problème est là.

Dans Charlie, Maris défend la rente de base à 400€

Le membre du conseil général de la Banque de France nous explique la nécessité du revenu minimum d'existence (RME) ici.

Nous allons examiner sa proposition à la lumière de nos propres critères.

- Certains revenus de base permettent aux gens de survivre hors du travail. Ce n'est pas le cas de celui-ci puisqu'il s'élèverait à 400€. On ne sait rien faire avec cette somme, elle contraint les récipiendaires à la misère, au travail au noir (ce qui est bien sûr une forme d'emploi), à la précarité, etc.

- Philosophiquement, Maris justifie le RME par la rente de l'héritage des savoirs-faire des ancêtres.

Il l'évalue à 15% du PIB , soit, pour la France, 300 milliards €, effectivement 400€ par mois.
Il cite des sources mais sans expliquer le calcul - à mon sens, sans culture, sans langage, sans civilisation, sans arithmétique, la production du PIB n'existerait pas mais passons.
Le problème de ce genre d'argument est double.

1. Le pauvre devient un rentier, ce qui est retournement de la situation assez vertigineux. C'est la misère qui fait l'aiguillon de la nécessité, c'est elle qui permet les profits de 700 milliards € par an en France.

2. La justification du revenu n'est pas le travail, la production ou même le mérite mais une rente de situation. Les récipiendaires bénéficient d'une largesse, pas d'un droit. Par ailleurs, on voit mal les rentiers que seront devenus les misérables réclamer un régime hostile à la rente alors que cette rente leur mange leurs ressources, leur temps vendu de l'emploi ou leur santé, alors que cette rente les condamne à l'asservissement économique.

- Maris prétend que le revenu de base est rejeté par les libéraux. Indépendamment de la légèreté de l'argument - si les libéraux rejettent la torture animale, faut-il la pratiquer? C'est tout simplement idiot. L'argument est tout à fait faux puisque le chef de file des néoclassiques libéraux, le très tatchérien, très pinochetien et très reaganien Friedman l'appelait de ses vœux et qu'il est ici soutenu par un conseiller de banque. L'initiative actuelle de revenu de base (famélique) européen reçoit le soutien de banquiers, de professeurs d'université libéraux ou de chefs d'entreprise. Cette solution fait porter sur les classes moyennes le 'coût' de la pauvreté sans toucher le moins du monde aux profits. Cette solution n'est donc absolument pas altruiste, il s'agit d'un keynésianisme au rabais (400€, comment osent-ils? sans toucher aux rentiers!).

- Par rapport au monde du travail, ce revenu de base ne diminue absolument pas la contrainte de l'aiguillon de la nécessité (on ne sait rien faire avec 400€ par mois) et ne résout absolument pas les tragédies de l'employisme.

1. Il ne libère pas le travail de la soumission de l'emploi. Concrètement, les travailleurs doivent toujours prester des tâches sur lesquelles ils n'ont pas de prise pour produire une production qui se justifie exclusivement par la valeur ajoutée qu'elle génère sans égard pour la santé des populations, pour l'environnement, pour le confort du travailleur.

2. Il justifie les profits des propriétaires lucratifs par la redistribution. Comme les injustices les plus criantes sont atténuées par ce dispositif, ce qui, paradoxalement, les rend supportables sans en atténuer la dureté.

3. La démocratie reste confinée dans l'absurde enceinte extérieure du travail. La créativité, l'inventivité humaine restent bridées par les passions tristes, ennemies du conatus (voir ici), de l'énergie de vie des producteurs.

- Ce revenu sera contrôlé par des pouvoirs publics qui s'empresseront de le sucrer le jour où les industriels auront besoin de main-d’œuvre - comme cela a été le cas avec le Speenhamland Act.

- Ce revenu risque d'être retiré des salaires réels - c'est ce qui le rend, contrairement à ce qu'affirme Maris, très sympathique auprès de la frange éclairée des libéraux. Il rend - comme Maris l'explique très bien - les employés beaucoup plus flexibles. Ils acquièrent le droit de vivre en attendant de se vendre à l'esclavagiste-employeur suivant dans une liberté irresponsable en pointillé. Ces employés précaires ne pourront pas élever de famille, ils ne pourront pas entreprendre des projets ambitieux, ils seront (encore et toujours) traités comme des mineurs économiques et, entre deux contrats d'esclaves tristes, ils pourront jouer de la guitare et fumer ce qu'ils veulent (merci monsieur Maris).

Le RME n'a absolument aucun intérêt dans une perspective d'émancipation de l'emploi à moins qu'il ne soit
- un salaire socialisé financé par des cotisations sociales
- suffisant pour vivre et faire des projets
- soit accompagné d'une socialisation de la valeur ajoutée, d'une démocratisation de l'économie.

Par ailleurs, on ne comprend pas pourquoi le conseiller de la Banque de France s'obstine à parler de société post-capitaliste pour une mesure qui ressemble à s'y méprendre à un RMI inconditionnel (maintenant RSA socle), mesure qui n'a, semble-t-il, pas suffit à dépasser le capitalisme dans l'hexagone. Sauf que le RSA socle s'élève, lui, à 492,90€, plus de 90€ de mieux que le RME post-capitaliste de Maris. Et ce revenu serait émancipateur de quelque façon?

Les chômeurs doivent travailler pour rien à Rotterdam

Selon cet article du Figaro (ici, en français) qui a un peu plus d'un an, les chômeurs à Rotterdam doivent prester une journée de travail gratuite par semaine s'ils veulent conserver leurs allocations.

Il s'agit d'un logique employiste poussée à son paroxysme.

- on culpabilise les chômeurs qui doivent 'se reprendre en main'. Le chômeur ne subit pas le chômage mais en est responsable.

- on lie des prestations salariales, des droits salariaux à des conditions. Le droit se gagne et devient un privilège, ce qui le rend d'autant plus facile à sucrer au moment opportun - avec l'hallucinante complicité des syndicats et des salariés.

- on fait travailler gratuitement des producteurs sans emploi au lieu d'embaucher des employés avec de vrais salaires. Il s'agit d'une déqualification de poste d'une part, puisque les balayeurs ne sont pas reconnus comme qualifiés, leur poste est déconsidéré, leur savoir-faire et leur pratique professionnelle sont niés et, d'autre part, il s'agit d'une déqualification des producteurs en travail forcé eux-mêmes. Leur qualification disparaît dans la gangue de l'emploi et, en disparaissant, la communauté se prive d'une source de valeur ajoutée appréciable.

- tout cela se fait au nom du syllogisme boiteux du mérite (voir ici), de l'idée malsaine que les seuls êtres humains à avoir le droit de vivre sont ceux qui sont efficaces au sens économique du terme. Une telle idéologique producialiste ne produit que des aberrations puisque l'être humain se construit d'abord en dehors de l'emploi; c'est l'emploi et l'économique qui récupèrent ces précieuses constructions humaines et les parasite.

Les voleurs de temps

Sur le temps vendu, la compétitivité ...


"Et pour finir, la grande ville elle-même avait progressivement changé d'aspect. On avait rasé les vieux quartiers et bâti de nouveaux immeubles dépourvus de tout superflu. On s'épargnait la peine de construire des habitations conformes aux goûts de leurs occupants. Autrement, il aurait fallu les faire très différentes les unes des autres. Il était beaucoup moins cher et surtout beaucoup plus rapide de les construire toutes sur le même modèle. Au nord de la grande ville s'étendait déjà de nouveaux quartiers gigantesques. Là s'élevaient d'interminables rangées de casernes qui se ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Toutes les maisons étant identiques, les rues aussi avaient l'air semblables. Ces rues uniformes ne cessaient de se développer et s'étiraient déjà en ligne droite jusqu'à l'horizon - un désert d'ordre! Car tout, chaque centimètre, chaque instant, était scrupuleusement calculé et planifié.

Nul ne semblait remarquer qu'en économisant le temps, c'était autre chose qu'on économisait en réalité. On ne voulait pas voir que la vie s'appauvrissait, se faisait plus monotone et plus froide. Pourtant, les enfants, eux, le sentaient, car personne n'avait plus une seconde à leur consacrer.

Or le temps, c'est la vie. Et la vie habite dans le cœur des hommes.

Et plus les gens l'économisaient, moins ils en avaient."


Michael Ende, Momo

En guise d'aspirine

En guise d'aspirine, je développe un peu les bonheurs de la logique.

Majeure: 'tout travail mérite salaire'

Mineure: 'les actionnaires ont de gros salaires'

conclusion: 'les actionnaires bien rémunérés le méritent'

Voilà un syllogisme idéal pour évacuer les scories d'un réveillon trop arrosé. Bien sûr, vous aurez reconnu un Barbara (suite de trois affirmations universelles) mais les plus tempérants d'entre vous aurons tout de suite compris les failles du raisonnement.

1. Le travail n'est pas l'emploi - donc le salaire ne doit pas être lié à l'emploi.

2. Le travail fait partie de la catégorie 'méritant salaire'. Cela ne signifie pas qu'il recouvre l'intégralité de cette catégorie. Prendre le travail comme source exclusive du salaire, c'est un Latius hos, une extension abusive de catégorie.

Les préjugés fonctionnent typiquement sur des Latius hos. Par exemple, vous voyez une ménagère de moins de cinquante ans regarder TF1, vous en déduisez que toutes ménagères de moins de cinquante ans regardent cette chaîne de télévision - il est vrai marraine du concept pseudo-sociologique. Que la ménagère fasse partie de cette catégorie n'implique pas que toute la catégorie suit les comportements de la partie.

On peut imaginer des éléments de la catégorie plus large ne faisant pas partie de la catégorie la plus étroite. En terme logique, la majeure veut dire que si l'on travaille (A), l'on mérite un salaire (B):
A -> B.

3. Ce Latius hos, le fait de prendre la partie pour le tout, permet d'amener la conclusion. Bien sûr, les actionnaires ne touchent pas un salaire mais un revenu du capital, ce qui n'a rien à voir. En outre, le fait de toucher de gros revenus ne les met pas dans la catégorie du 'travail méritant'. C'est le 'travail méritant' qui doit (idéalement) générer un salaire mais ce n'est pas le revenu important qui atteste l'appartenance au travail méritant.

Exemple concret du tour de passe-passe avec Latius hos (et Barbara):

Les hommes sont mortels
Mon âne est mortel
 Donc mon âne est un homme.

Le tour consiste en l'extension de la catégorie 'hommes mortels' à des catégories qui lui sont étrangères, celle des ânes mortels, en l'occurrence.

Donc la rémunération des propriétaires lucratifs n'est entachée d'aucun mérite - que l'on soit ou non en accord avec la majeure ci-dessus.

Bonne année.