En Avignon


L'angoisse des artistes est du même ordre que l'angoisse de tous les producteurs, de toutes les formes de vie en marge de l'emploi, porteuses du même mépris social, de la même quête exigeante d'idéal et de la même utilité sociale, de la même production de sens, de matière, d'interaction humaine. Nous devons récupérer notre dignité de producteur et la libérer de l'emploi, de la soumission servile aux intérêts financiers.

Citation de Fabrice Murgia.

Quand je lis la presse et les articles sur la situation des artistes, qu’à la fin de l’article, je parcours les commentaires des tribunes populaires sur les forums internet, ce n’est plus de la peur. C’est quelque chose d’autre, c’est plus qu’une peur… Enfin… Nous sommes beaucoup ici, et imaginez qu’on parle comme ça de vous… Ça fait plus que peur.

C’est comme une peur qui vous dépasse, qui touche à votre mémoire génétique globale, humaine.

C’est comme quand on se bat à défendre la beauté, à dresser le portrait de l’Homme, mais que le modèle est horrible, stupide, égoïste, méprisant, il vous regarde de travers, comme s’il allait descendre de son socle, arracher votre chevalet, vous le taper sur la gueule, et prendre en plus votre portefeuille qui était presque vide… oui ça fait peur, et en même temps, comment dire, on doit l’aimer, sinon on ne peut pas le peindre, évidement. C’est une peur qui touche à ce qui nous relie, ce qui nous permet de vivre ensemble dans le respect mutuel. Cette peur pour nos enfants, le monde qu’on leur laisse. Une peur que tout à coup, tout le monde se mette à penser la même chose des artistes.

Que faut-il demander aux journalistes belges présents ce soir au Festival d’Avignon ? Faut-il leur demander de ressortir les chiffres de la culture, et prouver une fois de plus qu’elle est rentable ? Triste et désolant argument… Faut-il en passer par là ?

Je demande à tous les journalistes belges présents ce soir au Festival d’Avignon de s’adresser à nos concitoyens.

Dites-leur qui nous sommes…

Dites-leur que nous sommes là pour poser des questions critiques sur le monde que nous construisons ensemble. Rien à affirmer. Juste des questions pour les aider à construire.

Dites-leur que nous aussi, nous avons peur de la « crise », mais pitié, dites-leur de nous aider à freiner la crise des valeurs, crise de la solidarité.

Dites-leur que nous avons peur des regards de ceux qui pensent que nous profitons du système quand nous nous tuons au travail et que nous ne voyons pas nos enfants depuis plusieurs semaines.

Dites-leur que le spectacle n’existe pas que dans le gradin, mais aussi dans les classes de leurs enfants, dans leurs souvenirs.

Dites-leur qu’on a deux mille ans d’expérience dans ce secteur florissant, et que ce n’est pas rien. Surtout, dites-leur que nous sommes comme eux : dites-leur que nous voulons travailler. Juste travailler.

Dites-leur dans les premières pages de votre journal s’il vous plaît.

Et dites le dans les pages qu’ils liront, parce que vous l’aurez compris, je ne vous parle pas que de spectacle.

Dites-leur en changeant le mot « théâtre » par le mot « hôpital », parce que certains d’entre eux sont malades de mépris et c’est humiliant pour nous tous.

Continuez à leur dire ce qui se passe au sud et au nord de la Fédération Wallonie-Bruxelles, mais parlez-leur de l’utilité de la culture.


http://www.lalibre.be/culture/arts/a-avignon-les-artistes-belges-disent-leur-peur-53ce6c273570667a638cac11#86121